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Réflexions sur les liens entre Territoire et Démocratie

J'observe et je tente de comprendre l'absence de motivation pour la politique de la part de 60% de nos concitoyens. Les analyses doivent être bien évidemment portées dans un parfait respect des idées de la République. Mais laquelle ? Celle qui fut l'aboutissement d'une révolution, celle d'un peuple vainqueur d'un ennemi héréditaire, celle des constitutionnalistes de 1958 qui ont négligé d'écrire ce que tous partageaient encore, ce qui était intégré au patrimoine commun, ce qui ne faisait pas alors polémique, ni sujet de division ?

Ernest Renan avait ajouté à ce patrimoine la nécessaire volonté de vivre ensemble, pour désigner avec certitude une nation. Cette nation s'inscrivait dans un territoire, dans un espace public d'expression dont les repères étaient tangibles et palpables. Un drapeau, des frontières et un ennemi commun : l'autre définition géopolitique de la patrie (Yves Lacoste/ F. Encel) n'existe plus que pour les territoires en devenir ou en guerre. En réalité, cette recette à produire des territoires d'exclusion fonctionne à merveille, surtout dans les espaces où les représentations nationales sont défaillantes. C'est le moteur du communautarisme et des intégrismes de tous poils.

Le lieu commun du débat public a disparu, et le citoyen s'y perd

Le territoire des hommes a une formidable capacité de cicatrisation: supprimez une frontière, il s'en crée d'autres ! La République qui fut jadis l'espace commun s'efface.

Inutile d'être un urbaniste pour constater le radical changement du territoire. La France s'est perméabilisée à l'Europe, l'inutilité des frontières périmétriques est dorénavant patente. Cependant, avec la dématérialisation progressive du territoire national, la République s'est fabriquée des territoires nouveaux. Aux départements se sont ajoutées les régions. La loi Chevènement a créé les nouvelles baronnies modernes et bien peu démocratiques : communautés de communes, communautés d'agglomérations et autres communautés urbaines. Comme si créer des nouvelles frontières conférait à chacun la conscience d'appartenir à un groupe, à une solidarité rassurante porteuse du lien qu'on a cru perdre.

La ville qui rassemble n'est plus, elle ne s'étend plus en anneaux concentriques, même au-delà de ses banlieues. De nouvelles villes s'égrènent en îlots nouveaux, revendiquant leurs différences. Espaces d'inclusion et d'exclusion, la ville-archipel rassemble la multitude chère à Virno. Mais chaque communauté s'enferme dans son îlot, qu'il soit géographique ou virtuel, chaque espace de vie commune est de plus en plus imperméable. S'agit-il d'un nouveau modèle de Balkanisation de la France ?

S'il existe autant d'espaces politiques que de territoires, le politique n'a plus d'auditoire captif ou précis.

Outre l'atomisation de l'habitat en archipels sans âme, la mondialisation a commencé au pied de notre porte. Celle qui s'ouvre sur un espace public nouveau, virtuel et immatériel. Aux réseaux de relations humaines, s'ajoutent les effets des réseaux de transport et des réseaux de communication. L'homme moderne a le don d'ubiquité, il est dorénavant partout où bon lui semble. Il peut se transporter en quelques heures à l'autre bout de l'Europe, communiquer avec un Lituanien, un Sicilien et son voisin de palier dans un « chat » simultané sur internet. Il zappe 150 chaînes d'images sur le câble, il lit « 20 minutes » ou « Métro » en 5 minutes, se satisfait des condensés d'analyses prêtes à penser qui fleurissent sur chaque portail internet.

La Radio-réalité donne la parole à son auditoire, et n'est plus un espace de débat public. Mais un espace-poubelle qui provoque le débat dans un échantillon peu représentatif de la société. Quel homme politique a intérêt à débattre avec Roger-la-bière-du-bar-d'en-face ? Si l'idée paraît démocratique, ou citoyenne, elle est totalement contre-productrice pour l'intérêt général qui n'est jamais la somme des intérêts individuels.

Pour s'adresser au Peuple français, il faut faire des flashs. Peu importe le message, il faut capter l'attention. Voir Noël Mamère et son mariage Gay, ou Sarkozy et son lobby contre les chauffards.

S'ajoute la théorie de la relativité...électorale: le point de vue dépend essentiellement de la position de l’œil.

Un citoyen peut habiter à Paris et passer son temps libre entre Marseille et la campagne berrichonne. Où croyez-vous qu'il souhaite voter ? Partout! Il est concerné par chacune des décisions des maires, des conseils généraux et régionaux, en fonction des intérêts qui le concernent à chaque cas d'espèce.
L'atomisation des lieux de décision s'accommode très mal de l'ubiquité grandissante des Français et en règle générale des Européens. Et pour achever l'indécision de l'électeur, il est naturel dans ces conditions de vie, de revendiquer des politiques parfois opposées selon l'endroit de décision où ce dernier se trouve.

Chasser les marchands hors du temple

(Voir Jésus, un type qui aurait existé, il y a 2000 ans)

Le Leclerc de Langon: un modèle réduit des tensions du marché politique européen.¹

Un espace marchand positionne les acheteurs en situation de dépendance et de fragilité. En outre, il a la faculté de rassembler en un même lieu, à écouter la même sonorisation, ceux qui ne se seraient jamais rencontrés ailleurs, volontairement ou spontanément. Pour cette raison il est plus efficace que le territoire d'expression moderne. Il suffit d'aller à IKEA pour constater le pouvoir de rassemblement.

Le corollaire est que l'espace marchand perd son efficacité si chacun des badauds sort de sa torpeur et commence à réfléchir. C'est pour cette raison que le culturel fait rarement bon ménage avec les commerces. Là encore, Edouard Leclerc a aménagé ses espaces culturels à l'écart de ses hypermarchés. « Pour bien vendre, il faut empêcher le client de penser ». Sur tous ces points, l'échange épistolaire avec le Directeur du Centre Leclerc de Langon est révélateur.

La distribution de tracts dans cet espace marchand est qualifiée par le directeur lui-même de déloyal puisqu'il s'adresse à une clientèle captive, donc fragile et vulnérable. Car en réalité, si le tract restitue ne serait-ce qu'une part d'autonomie de pensée aux acheteurs, les affaires régressent et les gens écoutent…

Qui prendra le fouet?

L'Europe est bâtie sur le même modèle, seules les lois du marché s'imposent et les velléités politiques qui s'opposent au parfait libre-échange sont sévèrement réprimées. L'espace politique commun, celui qui se préoccupe de la société, des relations humaines, de la solidarité, du développement durable, de l'écologie ou de l'environnement, est relégué au second plan.
Cet espace public est occupé par les commerçants, il faut avant tout le libérer, prendre le fouet et chasser les marchands hors du temple. Restituer à ce lieu sa fonction première d'espace public, au lieu de s'époumoner sans jamais parvenir à être entendu (sauf à faire un « coup », tel un camelot, un montreur d'ours, ou Noël Mamère).

Celui qui saura faire exister la VI° République devra avant tout lui donner un lieu. Sinon ce sera l’Europe, celle dont le droit s’impose dorénavant au droit National.


¹ Référence est faite à l’échange épistolaire entre Jacques Delaveau et le directeur du supermarché Leclerc de Langon. Voir dans les « Brèves du mois de mai 2004 » celle intitulée « Lettre ouverte : militantisme et liberté d’expression au quotidien ». Voir également sur le site internet (agaureps.fr.st) dans la Rubrique « Actualité et luttes sociales » le dossier intitulé « Echange épistolaire : militantisme et liberté d’expression au quotidien ».


Lionel MAINGUENEAU
Juin 2004
www.agaureps.net