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Radioscopie de fractures diverses à gauche

Le second tour de l'élection présidentielle opposera Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen.
Pour la première fois depuis 1969, la gauche ne sera pas présente à l'ultime face à face des élections à l'issue duquel les citoyens français désigneront, pour cinq ans, le nouveau Président de la République.
Le scrutin du 21 avril 2002 a sanctionné de manière inattendue l'échec du candidat socialiste, et Premier ministre sortant, Lionel Jospin, qui n'a recueilli qu'un peu plus de 16% des suffrages exprimés. De la sorte, les électeurs auront à choisir, le 5 mai, entre le candidat sortant de la droite, se réclamant peu ou prou, en tout cas toujours très mollement, du patronage gaulliste, Jacques Chirac en l'occurrence, et le représentant de l'extrême-droite, patron du Front National, Jean-Marie Le Pen.
Il s'agit d'une situation parfaitement inédite depuis que les élections présidentielles se réalisent au suffrage universel direct, sous la V° République.
En effet, en 1969, le duel avait mis aux prises deux sensibilités de droite, Georges Pompidou, représentant du courant gaulliste et Alain Poher, candidat de la mouvance centriste. La configuration sortie des urnes le 21 avril est donc totalement nouvelle et invite à un questionnement d'autant plus précis et argumenté.

Ces résultats ont pris de court bon nombre de commentateurs et d'états-majors politiques.
Ainsi, ce premier tour était très souvent considéré comme un simple " tour de chauffe ", devant permettre aux deux principaux candidats, Chirac et Jospin, d'en découdre à la régulière au deuxième.
Bien entendu, nous ne dirons rien des sondages qui ont fait la preuve, tout au long de la campagne présidentielle, de leur manque évident de fiabilité et de leurs effets négatifs quant au débat démocratique. Aussi, quand sur le coup de 20 heures, les écrans de télévision ont laissé apparaître les visages des deux candidats en lice pour le duel décisif, l'incrédulité, la stupéfaction, la honte, la colère dominaient et s'exprimaient. Un tel scénario n'avait pas vraiment été envisagé, même si certains esprits lucides estimaient que les scores pouvaient être plus serrés que prévus.
Très vite, et à juste titre, les termes de séisme, cataclysme, catastrophe ou coup de tonnerre furent utilisés par tous. Deux éléments justifiaient ces propos : la présence du candidat de l'extrême-droite au second tour, l'éviction de la gauche par voie de conséquence. Des tentatives d'explications, les unes hâtives et formulées sous le coup de l'émotion, d'autres plus structurantes et argumentées, s'exprimèrent de manière quelque peu décousue, congédiant le minimum de cohérence que les circonstances auraient raisonnablement exigé.

Afin d'essayer d'apporter quelques éléments de réponses aux questions que les résultats du scrutin posent avec acuité, il convient avant tout de procéder à un examen serein des données chiffrées et de réaffirmer des évidences que l'émotion et la passion ont occultées sur l'instant.
Tout d'abord, la progression de l'extrême-droite ne doit en aucune façon être surestimée. Le nombre de suffrages recueillis par Le Pen n'a pas augmenté de manière significative par rapport à la consultation de 1995, même si l'on additionne les voix de son ancien lieutenant, Bruno Mégret. Simplement, deux choses, à la fois inédites et prévisibles, ont permis à Le Pen de se qualifier pour le second tour : le fort taux d'abstention qui a donné aux votes de Le Pen un poids relatif accru en conséquence, l'atomisation et la grande dispersion des suffrages qui en a résulté, offrant la possibilité au candidat du Front
National de devancer chacun de ses homologues de gauche. De ce fait, l'impensable est devenu réalité au grand dam du peuple de gauche. Par conséquent, affirmer que ces élections témoignent d'un processus de fascisation ne semble pas correspondre à une réalité établie. Ou, plutôt, on ne peut pas dire que la France soit véritablement plus fasciste qu'en 1995. L'émotion, si légitime soit-elle, ne doit pas conduire à une exagération et à une dramatisation excessives.

En effet, parmi les 20% réalisés par l'extrême-droite, les votes de protestation équilibrent largement, dans le pire des cas, ceux d'adhésion réelle à l'idéologie xénophobe du Front National. Pour autant, la situation est peu reluisante pour le pays de la révolution de 1789 et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Elle doit conduire à un examen de conscience tant collectif qu'individuel.

Pour l'instant, l'accession à la présidence de la République de Le Pen à l'issue d'un second tour l'opposant à Chirac relève de la mission impossible. Le corps électoral peut être divisé en trois catégories de manière simplifiée et volontairement caricaturale : 40% pour la gauche, 40% pour la droite, 20% pour l'extrême-droite. Cela signifie clairement que Chirac n'a pas besoin des voix de gauche pour vaincre et repousser la menace lepéniste. Pour cela, il suffit que la droite se contente de voter pour le candidat de droite, ce qui, après tout, semblerait bien naturel. Ce cas de figure octroierait une victoire somme toute aisée, de l'ordre de 65% contre 35%, voire 70% contre 30%. Avec l'appoint de suffrages de gauche, la défaite de Le Pen prendrait davantage d'ampleur. Au niveau de la symbolique et du message que cela délivrerait, une telle initiative ne relèverait pas du superfétatoire. Elle s'impose à l'évidence comme d'utilité publique. Cependant il est vital qu'aucune espèce de confusion ne puisse être entretenue. Les voix de gauche ne servent pas à barrer l'accès de l'Elysée à Le Pen ; pour cela, celles de droite suffisent amplement. Le report des suffrages de gauche sur le candidat Chirac n'a pour unique signification que le rejet total de l'idéologie lepéniste et la volonté de n'accorder qu'une place réduite et marginale à ses théories antirépublicaines. Elles doivent être combattues avec énergie là où elles peuvent commencer à s'épanouir. Il s'agit d'un principe et d'une ligne de conduite intangibles qu'exige la défense de la démocratie.

L'éviction de la gauche de la compétition du second tour de ces élections présidentielles doit être l'occasion de procéder à une réflexion plus approfondie relative aux raisons et aux mécanismes ayant permis que cette situation puisse se produire. Les explications avancées par l'ensemble des commentateurs et des acteurs politiques dès le soir des résultats ( abstentionnisme élevé, atomisation de la gauche plurielle, survalorisation et exploitation politicienne de la thématique de l'insécurité, attrait des votes protestataires dont ont bénéficié les partis extrêmistes, défection des catégories sociales populaires, sentiment d'exaspération de plus en plus généralisé parmi la masse des citoyens…) existent de manière bien réelle. Leur validité ne saurait être remise en cause. Mais ces éléments ne représentent en définitive que l'écume des conditions profondes ayant pu engendrer la défaite de la gauche dès le premier tour de l'élection présidentielle. Elles en sont la manifestation la plus visible, la plus apparente, mais prennent leurs racines dans des réalités plus complexes et plus structurelles. Autrement dit, elles ne constituent que la partie émergée de l'iceberg. Or, dans le cadre d'une réflexion véritablement sérieuse, la détermination et l'appréhension de la face immergée de l'iceberg relèvent du plus haut intérêt scientifique.

La gauche ne doit pas avoir la tentation ô combien confortable de rejeter les responsabilités de son échec sur les autres : la droite, les citoyens qui ont mal voté ou, alors, pas voté du tout, telle catégorie socio-professionnelle coupable d'avoir déserté et trahi. Si les raisons externes existent bien, il serait bien plus profitable, bien plus constructif, bien plus digne de se focaliser en priorité sur les motifs purement internes.

Nous estimons que la responsabilité de l'échec cinglant de la gauche incombe principalement à plusieurs de ses courants ou tendances. En premier lieu, la dérive libérale et droitière de la majorité du gouvernement Jospin s'est avérée en fin de compte parfaitement désastreuse. Elle a conduit, dans l'esprit de bon nombre de Français, à juste titre nous semble-t-il et à notre grand dam, à rendre encore plus ténue la distinction droite et gauche. La réalité et la pertinence de ce clivage qui structurait fortement la vie politique en lui donnant ses enjeux réels se sont progressivement amenuisées. Pire même, elles se sont dissoutes dans une sorte de programme commun dans lequel la résignation à la loi du marché, l'acceptation des critères de convergence de Maastricht, la soumission à la vulgate sociale-libérale (ou libérale-sociale, c'est selon) et la prégnance d'une forme de terrorisme de la pensée unique servaient d'horizon prétendument indépassable. On ne privatise pas ou on ne se résigne pas à la logique des licenciements boursiers sans que cela ne produise un impact dévastateur sur les consciences des catégories sociales les plus fragiles. Les classes populaires ont ressenti, souvent de manière légitime, un sentiment d'abandon. Elles l'ont fait payer cher au moment de déposer leur bulletin dans l'urne (ou même de ne rien déposer du tout) à ceux qu'elles estimaient responsables de ces coupables négligences à leur encontre. Effectivement, la stratégie du parti socialiste s'est révélée à l'usage suicidaire. Pour paraître moderne, en phase avec son temps et la société dominante, la gauche gouvernementale a misé sur la conquête des classes moyennes en délaissant incidemment les catégories modestes.
La concrétisation de ce changement de stratégie ou, pour employer un vocabulaire plus tendance, de cible, s'est matérialisée par la renonciation à mettre une politique sociale digne de ce nom en pratique. C'est alors que les revendications sociétales ont fleuri, délégitimant par la même occasion les aspirations sociales des catégories modestes. Il faut affirmer avec clarté et force que le sociétal s'adresse prioritairement à des groupes sociaux plutôt aisés, dont les porte-drapeaux emblématiques sont les désormais célèbres bohèmes-bourgeois (les bobos). Ces derniers ont été l'objet des plus grandes attentions de la part du gouvernement de la gauche plurielle. Aux couches laborieuses et populaires on a bien consenti quelques mesures qui, cependant, s'inscrivaient davantage dans une perspective caritative et compassionnelle. En fait, cela n'est guère différent d'une forme de mépris social et de condescendance que l'on s'est évertué à rendre moderne en y instillant une dose de psychologisme et de bons sentiments plus ou moins affectés. C'était oublier (mais l'a-t-on jamais su ?) que le peuple possède avant toute autre chose pudeur, dignité et fierté. Pourtant, au sein même du parti socialiste, des voix s'étaient élevées avec force afin d'avertir que de telles options mèneraient immanquablement droit dans le mur. Ainsi, au moment du lancement de la prime pour l'emploi, Henri Emmanuelli avait fait entendre sa différence en affirmant qu'un tel dispositif n'avait que peu de relations avec les traditions socialistes. Effectivement, cette mesure ne pouvait pas concourir à résoudre la question sociale posée au pays, à défaut d'entretenir l'illusion de pouvoir acheter une toujours précaire paix sociale. Au lieu de prendre en considération à leur juste valeur ces remarques de bon sens, la tendance majoritaire du parti socialiste n'a eu de cesse d'isoler de tels trublions fauteurs d'unanimité, réduisant Emmanuelli à jouer les Cassandre, du nom de cette prophétesse infaillible que les dieux avaient condamnée à ce que ses prophéties ne fussent jamais prises au sérieux. Le summum du pathétique fut atteint lors de la parodie de débat qui mit aux prises les modernes autoproclamés dans le sillage de Fabius et de Strauss-Kahn aux " archéos " incarnés par le député des Landes. Etaient taxés d'archaïsme tous ceux qui avaient l'outrecuidance de se réclamer sans complexe de gauche et de rester fidèles à leurs idéaux de justice et d'égalité sociales. Surfant sur la thématique à la mode du modernisme à tout crin, pensant peut-être que ce fétiche les dispenserait de proposer un programme cohérent résultant d'une analyse un tant soit peu argumentée, nos modernes se livrèrent à une entreprise rigoureuse et implacable de stigmatisation, de ringardisation des positions défendues par Emmanuelli. Ce dernier fut marginalisé et placardisé au moyen de slogans vides de tout contenu et de tout sens.

Le divorce entre la gauche plurielle et les catégories les plus modestes devenait de la sorte de plus en plus irréversible, accentuant très fortement le sentiment d'abandon que les classes populaires percevaient depuis quelques années déjà. Le tout était puissamment aggravé par la cécité et la morgue des ces pseudo-modernes. Pour prendre la mesure de l'ampleur de cette rupture entre les classes populaires et ceux qui auraient dû avoir pour mission de les défendre, il n'y a qu'à établir le catalogue des épithètes qui furent utilisés pour qualifier une telle gauche : gauche libérale, gauche bourgeoise, gauche mondaine, gauche caviar, gauche émotionnelle, gauche lyrique… Cette inflation de termes témoigne du discrédit dans lequel cette gauche oublieuse de son identité, de sa raison d'être et de sa mission historique avait sombré au fur et à mesure de ses renoncements et de ses reniements.

La gauche s'est aliénée d'autres catégories socio-professionnelles en raison de ce qu'il est convenu d'appeler des maladresses, mais dont on est en droit de se demander s'il ne s'agit pas en réalité de changements de perspectives plus profonds et structurels, bref, de ce que certains n'hésitent pas à nommer sans ambages trahison. Les enseignants ont vécu douloureusement les inflexions politiques de la gauche plurielle au cours des cinq dernières années. Or, les enseignants se trouvent véritablement au plus près des réalités quotidiennes du terrain, au cœur de l'exigence républicaine inséparable de l'idéal de gauche. Les politiques de déstabilisation ou même de démolition pure et simple, de l'institution scolaire établie sur des bases républicaines, ont fortement ému et irrité le corps enseignant. Là aussi, le subterfuge grossier d'une opposition entre modernes et archaïques ringards a été convoqué dare-dare afin d'imposer des réformes mystificatrices et pernicieuses que la raison et le bon sens auraient dû révoquer avec force. Si les méthodes ont divergé notablement, avec Allègre la stratégie bulldozer (les profs sont des fainéants), avec Lang la stratégie paillettes (les profs sont formidables), les réformes proposées visaient toutes aux mêmes objectifs, avec la même constance. Une très forte majorité d'enseignants s'est sentie flouée et a décidé de ne pas voter Jospin. Le choix s'est porté sur d'autres candidats, les noms de Chevènement, Besancenot ou Mamère revenant régulièrement dans les conversations. Autant de voix qui ont fait défaut au moment du décompte final. Le sentiment d'exaspération a atteint son paroxysme avec les sorties pleines de morgue et absolument démagogiques de Ségolène Royal qui n'a eu de cesse de saper les fondements de l'autorité des enseignants dans une perspective que nous avions perçue comme à la fois angélique et électoraliste. Le calcul ne fut pas à la hauteur des ambitions cachées, car il ne fait pas de doute que l'œuvre de sape poursuivie par Ségolène Royal explique à elle seule la désertion d'un nombre élevé de suffrages du corps enseignant, sans oublier leur entourage immédiat, suffrages qui étaient traditionnellement acquis au parti socialiste. Quand on remarque que moins de 200.000 voix ont séparé Le Pen de Jospin, on peut affirmer que le mépris et l'arrogance affichés par la trio Royal-Allègre-Lang à l'égard des professeurs se sont révélés mortifères pour le candidat Jospin.

Cependant, la gauche gouvernementale gestionnaire n'est pas seule responsable de la débâcle enregistrée au soir du 21 avril. Il convient également de mettre en exergue le rôle contre-productif tenu par la gauche tentée par une radicalité sincère ou affectée. Les critiques systématiques, dénuées de tout fondement argumenté, sans réelles perspectives d'avenir crédibles, font le lit des démagogues de tout poil et des professionnels de l'extrémisme. En démocratie, même quand le débat devient passionnel, et il n'est pas forcément mauvais qu'il le soit car cela est la preuve de la sincérité et de la force des convictions défendues, l'invective ne doit jamais se substituer à l'argument raisonné. Nous touchons là à la dérive nihiliste qui a parfois animé la contestation radicale des courants d'extrême-gauche. La stratégie de la surenchère verbale, qui n'engage à rien, surtout quand on se complait à rester groupusculaire, ou de la terre brûlée, ne mène nulle part, si ce n'est dans des impasses politiques. Quand, en outre, on devient une institution à part entière du système en place, comme l'a été intronisée Arlette Laguiller, la stérilité et la vacuité des positions ne font plus l'ombre d'un doute : la gauche radicale, nihiliste, se métamorphose en gauche folklorique. Certains doivent décidément se retourner dans leur tombe ! Ainsi, faire part de son intention d'accorder son suffrage à Arlette était devenu très tendance dans les salons parisiens branchés.

Deux adjectifs qualificatifs peuvent être utilisés afin de caractériser, avec un surplus de précision et de justesse, cette gauche, ceux de gesticulatoire et d'incantatoire. Gesticulatoire ( sans doute un barbarisme), cette gauche l'est assurément par ses effets de manche, sa radicalité phraséologique, qui, en définitive, ne débouchent que sur la stérilité et l'inefficacité. En retour, ces dernières, une fois qu'elles sont avérées, renforcent, par un effet mécanique de compensation, les premiers : ainsi, s'ébauche un cercle vertueux, à moins qu'il ne soit vicieux, qui s'auto-alimente en permanence. Au final, le contenu, le message à transmettre, le programme à réaliser, comptent peu, pourvu que la posture soit héroïque et gratifiante. Elle devient donc forcément incantatoire : la récitation, presque mécanique, de formules magiques, ayant visiblement pour but de produire des sortilèges ou des enchantements, tient lieu de programme d'action quotidien, ressassé jusqu'à plus soif. La gauche gesticulatoire et incantatoire tombe facilement dans la simplification outrancière de problèmes et de réalités évidemment bien plus complexes. La politique du " y a qu'à " s'épanouit largement, possédant l'avantage de se dispenser de toute analyse approfondie. Le réel est donc expliqué sommairement à l'aide de causes uniques qui reviennent comme autant de ritournelles ou de leitmotivs : cela ne requiert aucun effort d'abstraction. Le terreau devient de cette manière particulièrement fertile aux entreprises du premier tribun démagogue venu. Seul le populisme sort gagnant de ce genre de procédés, certainement pas le débat démocratique.

La dénonciation récurrente du rôle de l'Etat et de la puissance publique, par cette gauche qui se veut à l'occasion révolutionnaire, constitue en réalité un contresens historique regrettable. Cela remonte à une époque révolue pendant laquelle l'Etat pouvait être considéré, avec des motifs valables, comme une entité bourgeoise au service des classes possédantes leur permettant d'opprimer les classes laborieuses en toute quiétude. Aujourd'hui, la situation a bien évolué. Face aux ravages de la mondialisation débridée, au triomphe sans partage de la loi du marché et du libéralisme économique que nous appelions capitalisme il y a encore quelques années de cela, l'Etat est devenu un des meilleurs moyens de protéger le citoyen des effets dévastateurs de la globalisation en lui garantissant le respect des acquis sociaux et des conventions collectives. Au fond, ils souhaitent la même chose que les apôtres de la mondialisation sauvage : l'abaissement de la puissance publique et la dérégulation. C'est ainsi que se manifeste un paradoxe flagrant qui peut s'expliquer pour partie par la permanence de réflexes anarchisants et spontanéistes dans leur mode de fonctionnement. Cet héritage contribue à les maintenir, bon gré mal gré, dans la sphère pour le moins restrictive de l'incantatoire. Le gauchisme, maladie infantile du communisme, écrivait Lénine… Toujours est-il qu'il devient urgent que certains fassent leur aggiornamento sur la question de l'Etat, en se défaisant une fois pour toutes de leur culture fondamentalement anti-étatique, pour douloureuse que puisse être cette révision idéologique. La chose serait ainsi davantage en accord avec leur demande de préservation des services publics. Sans quoi, la contradiction verserait à nouveau dans l'incantation.

Ces deux gauches, l'une libérale et bourgeoise, mais imposant de manière à la fois tyrannique et angélique une pensée unique étriquée, l'autre se voulant radicale, mais en définitive incantatoire et stérile, possèdent de fortes responsabilités dans l'échec de la gauche au premier tour des élections présidentielles du 21 avril 2002, dont la conséquence la plus immédiate sera son absence au second tour du scrutin. Ces deux tendances se sont affrontées avec virulence car il semble bien que chacune d'entre elles défend des positions difficilement conciliables ou même dans certains cas, carrément antinomiques. Aucune n'a réellement servi de manière objective les intérêts de la gauche au cours de cette consultation électorale. A cet égard, il est instructif d'observer la situation du Parti Communiste entre ces deux pôles. Il hésite fortement entre les deux options, tiraillé entre une histoire et une culture politique qui l'inciteraient à se rapprocher du pôle de radicalité dont il est issu, des alliances électorales ainsi que des intérêts politiques qui l'incitent à rejoindre la gauche gouvernementale. Cette indécision représente une des caractéristiques majeures de la mutation opérée par le Parti Communiste sous la houlette de Robert Hue.

Si le Parti Communiste se trouve dans une situation instable et ambiguë, une autre formation politique de la gauche plurielle éprouve beaucoup moins de complexes. Les Verts, si eux aussi se situent à la croisée des chemins, ne sont pas secoués par les hésitations qui caractérisent les communistes : hardiment, ils cumulent les dérives affectant les uns et les autres. Ils réalisent la synthèse de toutes les insuffisances de chacune des deux tendances. Les Verts savent manier à l'occasion la surenchère outrancière et la démagogie inconséquente. Avec eux, tout s 'éclaire, tout devient simple. Mais comment n'y avait-on pas pensé plus tôt ? a-t-on envie de se demander bien souvent à écouter les vaticinations des écologistes qui nous renvoient parfois l'image d'éternels adolescents, même quand elle s'incarne dans l'enveloppe de quinquagénaires éprouvés. C'est qu'en matière de jeunisme impénitent, de simplification et de simplisme, ils en connaissent un rayon. Leur soubassement libertaire peut se transformer selon les sujets et les circonstances en expression libérale (style Cohn-Bendit), gesticulatoire (style Mamère) ou technocratique (style Lipietz).
En réalité, en dépit d'une phraséologie gauchisante, les Verts développent des revendications en direction principalement des classes moyennes, voire des catégories supérieures. Leur idéologie, d'une veine libérale-libertaire que Cohn-Bendit fait sienne sans scrupule, s'adresse avant tout aux bobos. Leurs aspirations et leurs revendications relèvent du sociétal presque exclusivement, alors que le social est relégué au rang de charité. Car, enfin, il faut bien se donner bonne conscience ! En filigrane de ces postures, se dissimulent en réalité une idéologie et une pratique du mépris social. Le populaire se voit très vite taxé de ringardisme et d'archaïsme, que ce soit par la dérision, la condescendance ou le dédain affiché, tandis que le modernisme est censé s'incarner dans les progrès sociétaux. Cette hypocrisie est à l'œuvre dans le parisianisme branché qui sévit à l'heure actuelle et dont les Verts, qu'ils le veuillent ou non, constituent un des vecteurs les plus sûrs et les plus efficaces. Ils contribuent à une dévalorisation accentuée des modes de vie et de sociabilité ruraux. En effet, les écologistes sont bien souvent des urbains, petits bourgeois de surcroît, qui veulent se réapproprier l'espace rural en fonction de leurs motivations propres, pour leurs loisirs et leur bien-être de citadins, en oubliant qu'il existe des personnes qui vivent sur ces territoires. Peut-être d'ailleurs assimilent-ils ces paysans à de simples indigènes coupés de la civilisation, la seule qui compte à leurs yeux, c'est à dire la leur. De cette configuration, résultent des conflits d'intérêts et d'usage dont le nombre et l'ampleur vont crescendo, la question de la chasse n'étant qu'un exemple, certes médiatique, parmi d'autres. Le sentiment d'exclusion ressenti par les populations rurales face à ce que l'on peut qualifier sans crainte d'exagération d'ostracisme les conduit à émettre des votes protestataires ou de refuge que Jean Saint-Josse symbolise. Les Verts s'inscrivent en fin de compte dans une tradition de stigmatisation de l'autre, d'exclusion de celui dont les différences ne sont pas réductibles à soi. Dans une perspective plus contemporaine, l'idée est à rattacher à l'entreprise de dévalorisation de l'élément populaire, de détestation du peuple, que l'expression fort malheureuse et méprisante utilisée par Sollers , " la France moisie ", révélait sans l'avouer expressément et sans s'y appliquer directement.

La responsabilité de la gauche dans son échec aux présidentielles est donc bien réelle et significative. Elle se trouve dans les insuffisances de plusieurs des composantes de la gauche qui se sont éloignées de quelques unes de ses valeurs fondatrices. Le vote populaire a sanctionné l'existence de décalages s'étant développés au cours des années précédentes. La situation exige certainement qu'une refondation de la gauche ait lieu, en se recentrant sur des éléments fondamentaux constitutifs de son identité. A cet égard, il est symptomatique de noter la pléthore de qualificatifs pour désigner la gauche. Cela fait penser aux anciens pays du bloc de l'Est qui, pour se persuader et persuader les observateurs étrangers du caractère démocratique de leur régime, y ajoutaient les adjectifs de populaire, réelle, socialiste. Cela signifiait en réalité qu'il ne s'agissait pas véritablement de démocratie. De la même façon, on peut avancer l'idée que la profusion de termes employés signale que la gauche a perdu une partie de son identité par infidélité à ses principes. Il serait temps de renouer avec le lien consubstantiel qui unissait la gauche à la République, pour ne conserver que le seul épithète de républicain pour désigner la gauche. Pour cela, encore faudrait-il que la République soit davantage qu'une coquille vidée de sa substance et redevienne un état d'esprit et un corps vivant.


Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Avril 2002.
www.agaureps.net