Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée
du 02 juillet 2004
Une accumulation d’éléments converge
pour sembler accréditer la thèse du désintérêt
des Français à l’égard des enjeux politiques.
Les symptômes en sont multiples : la croissance inquiétante
de l’abstentionnisme, le vote en faveur des extrêmes, le phénomène
plus diffus mais très révélateur de non inscription
sur les listes électorales, la perte de confiance envers la politique
et ses représentants ou encore la résurgence de l’antiparlementarisme
pour ne citer que quelques exemples parmi les plus significatifs de la
manifestation du malaise ambiant.
Les explications fournies afin de rendre compte de la situation dans laquelle
se trouve la démocratie sont aussi nombreuses qu’incertaines.
En établir le catalogue exhaustif serait fastidieux et ne nous
avancerait guère dans la voie de l’appréhension de
ce phénomène éminemment complexe.
C’est notamment par ce biais qu’insensiblement est revenue
sur le devant de la scène la délicate question des institutions.
Les insuffisances notoires de celles-ci seraient une des causes majeures
de la crise politique affectant notre pays. Sa résolution passerait
obligatoirement par une réforme radicale des institutions, à
telle enseigne que l’idée d’une VI° République
a progressivement germé dans les esprits pour devenir une option
légitime et crédible dans le paysage politique hexagonal.
Voilà résumée à grands traits la thèse
de ceux qui, de plus en plus nombreux, placent la question institutionnelle
au cœur de la crise politique française.
Que l’on partage ou pas la logique de cette thèse, elle a
au moins le mérite de nous pousser à nous interroger sur
l’ampleur présumée des dysfonctionnements de nos institutions
ou de leur éventuelle inadaptation aux réalités de
la période vécue. Elle représente un encouragement
bienvenu au débat.
Une question à l’importance renouvelée
Les institutions politiques françaises résultent de l’adoption
par référendum en septembre 1958 de la constitution portant
sur les fonts baptismaux la V° République. Le retour au pouvoir
du général de Gaulle, après sa traversée du
désert, a été rendue possible tant par les événements
d’Algérie que par l’instabilité ministérielle
chronique qui caractérisait la IV° République. Sitôt
installé aux commandes, de Gaulle eut pour dessein immédiat
de proposer aux Français une nouvelle constitution. Il en confia
la responsabilité de la rédaction dans les plus brefs délais
à Michel Debré.
La disposition centrale résidait dans le renforcement du pouvoir
exécutif : le président de la République se voyait
attribué des compétences élargies et placé
au dessus du jeu habituel des partis à l’égal d’un
arbitre. Son élection au suffrage universel direct validée
par référendum en 1962 lui octroyait pour l’avenir
un surcroît de légitimité.
Cette inflexion dans l’organisation institutionnelle de la République
obtint l’aval des citoyens français qui ratifièrent
chaque fois à une large majorité les propositions gaullistes.
Ce ne fut pas forcément le cas des forces politiques. Si en 1958,
du fait de la situation d’urgence que les événements
d’Algérie avaient occasionnée, de Gaulle put compter
sur l’appui d’une partie non négligeable des formations
politiques, il n’en fut pas de même quatre ans plus tard à
l’occasion du projet de faire élire désormais le président
de la République au suffrage universel direct. Pensant y déceler
une dérive populiste, bonapartiste, voire monarchique ou même
dictatoriale, en tout cas manifestement antidémocratique, la grande
majorité des partis politiques s’unit dans le cartel des
non dans le but de faire obstacle à ce projet. Le verdict des urnes
fut sans appel : de Gaulle en sortait conforté.
La critique de la constitution « forgée
sur mesure à la personnalité du général »
se poursuivit dans les années 60. Le livre écrit par François
Mitterrand et intitulé Le coup d’état permanent
allait servir de référence. Les événements
de mai 68 furent aussi un moment, certes plus diffus et confus, de critique
institutionnelle parfois radicale.
Par la suite, la polémique perdit de sa vigueur. Le consensus
semblait atteint au cours des années 80 quand le nouveau président
socialiste de la République François Mitterrand, jadis impitoyable
pourfendeur de cette constitution, s’en accommoda volontiers. En
raison d’une inclination monarchique, diront ses détracteurs
mais aussi les autres… Les affrontements sur les institutions paraissaient
alors définitivement révolus.
C’est la renaissance d’une crise politique profondément
enracinée qui remit au goût du jour la question institutionnelle.
Les symptômes de cette crise, que certains voient autant morale
et sociale que purement politique, étaient visibles pour tous les
citoyens : abstention croissante, émergence du front National,
sentiment d’impuissance en raison de l’inutilité supposée
de son vote, le tout agrémenté de quelques scandales politico-financiers
de premier ordre qui eurent un impact dévastateur sur l’opinion
publique.
Se garder d’un « fétichisme » institutionnel
La question des institutions connaît assurément un net
regain d’intérêt. A tel point que parler de phénomène
de mode ne serait pas fondamentalement inexact. Néanmoins, quelques
précautions d’usage avant d’aller plus loin dans la
réflexion s’avèrent indispensables.
La crise politique que traverse la France et dont on ne peut pas nier
la réalité, sans qu’il soit par ailleurs utile de
l’exagérer à souhait par une dramatisation de mauvais
aloi, ne procède pas prioritairement du champ des institutions.
Il existe des causes à la fois plus profondes et immédiates.
Une refonte de l’architecture institutionnelle ou un changement
de constitution ne suffirait pas à résoudre le problème
posé à la France depuis une vingtaine d’années
déjà. Cela contribuerait-il à améliorer la
situation ? Nous voulons cependant bien le croire et en accepter l’augure.
Il convient également de se préserver d’une
sorte de fétichisme institutionnel. Les institutions ne
correspondent qu’à un cadre théorique. Il revient
aux acteurs d’en assurer une pratique cohérente. L’esprit
d’institutions peut être radicalement détourné
par une pratique déconnectée des objectifs initialement
déterminés. L’histoire politique contemporaine est
jalonnée d’initiatives et de pratiques en contradiction flagrante
avec les intentions premières des textes.
Qui a réellement pris conscience que deux mesures adoptées
au cours des années passées, une à l’initiative
du président Chirac, l’autre du premier ministre Jospin,
ont modifié en profondeur la constitution française ? La
réduction du mandat présidentiel à 5 ans, puis l’inversion
du calendrier électoral pour 2002 (les présidentielles avant
les législatives), ont amorcé la transformation de la V°
République en régime présidentiel à l’américaine.
La concordance des deux échéances électorales majeures
de la vie politique nationale réduit les possibilités (sans
les exclure toutefois) de cohabitation. Elle les hiérarchise strictement,
subordonnant, par souci de cohérence des votes exprimés
à peu d’intervalle, l’élection des députés
au choix que les Français auront fait quelques semaines précédemment
en élisant le chef de l’état.
Et subordonnant par la même occasion encore plus fortement le premier
ministre au président de la République. Pour s’en
convaincre, il n’y a qu’à observer le pauvre Raffarin
confiné au rôle d’exécutant de la volonté
chiraquienne… Et cela en gardant présent à l’esprit
que le président, à moins qu’il ne lui vienne l’idée
farfelue de dissoudre l’assemblée nationale précipitamment,
aura la voie dégagée pour cinq ans, c’est-à-dire
jusqu’au terme de son mandat. En sachant en outre pertinemment que
le président de la République n’est pas responsable
devant le Parlement de la politique dont il devient pourtant l’ordonnateur
principal sinon exclusif, et qu’il peut ne rendre de comptes à
quasiment personne !
La dérive monarchique, pointée dès les premières
années de cette constitution, s’en trouve de ce fait accentuée.
Nous avons eu quelques échantillons récemment de cette dérive
monarchique à propos de la loi sur l’interdiction des signes
religieux à l’Ecole et du débat portant sur l’intégration
de la Turquie à l’Union européenne. Le président
Chirac a imposé à sa majorité des options que visiblement
elle ne partageait pas forcément. Même si elle a regimbé
en certaines occasions, des députés n’ayant pas voté
la loi proposée en mars 2003 ou ayant exprimé publiquement
leur opposition à l’entrée de la Turquie, c’est
finalement la volonté présidentielle qui l’emportera
en vertu d’un principe louis-quatorzien par excellence revisité:
« Car tel est notre bon plaisir ! ».
L’acceptation par François Mitterrand de la cohabitation
au lendemain de la défaite de 1986 a également contribué
à modifier notoirement l’esprit de la constitution. L’opération
a eu pour effet premier de rééquilibrer les pouvoirs en
faveur du législatif alors que dans l’optique gaullienne
la primauté était accordée à l’exécutif.
A l’intérieur de cet exécutif bicéphale, le
premier ministre a vu son rôle réévalué dans
ces conditions particulières où la couleur de la majorité
parlementaire contraste ave l’étiquette du président.
La cohabitation oriente la V° République dans une
pente davantage parlementaire. Elle fait du premier ministre autre chose
qu’un simple exécutant de la volonté présidentielle,
ce à quoi il était jusqu’alors bien souvent réduit.
Jacques Chaban-Delmas, qui voulut mener une politique quelque peu différente
des présupposés idéologiques du président
Pompidou, en fit l’amère expérience : il dut au final
se démettre. C’est l’antériorité immédiate
de la première cohabitation qui permit à Michel Rocard de
chercher à s’autonomiser un tant soit peu de François
Mitterrand. Il en résulta une sorte de cohabitation officieuse
entre les deux anciens rivaux qui se termina par le renvoi du premier
ministre par le seul fait du prince alors que Rocard restait
au faîte de sa popularité et qu’aucune situation de
crise politique ou d’usure ne le laissait augurer.
L’initiative de janvier 1947 du premier président du conseil
de la IV° République, le socialiste Paul Ramadier, a eu d’importantes
répercussions sur les pratiques politiques qui suivirent. En demandant
à l’Assemblée un double vote de confiance, d’abord
sur son nom puis une semaine plus tard sur la composition de son gouvernement,
il accordait de fait au pouvoir législatif un droit de regard,
qui rétrospectivement paraît exorbitant, sur les équilibres
politiques et le choix des hommes. Il s’obligeait, et à sa
suite tous les autres gouvernements qui se constitueraient, à rechercher
impérativement une majorité en sa faveur plutôt que
de susciter une majorité contre lui, ce à quoi aurait conduit
un vote de défiance ultérieur.
Cette pratique du double vote de confiance à qui fut attribuée
l’expression jurisprudence Ramadier allait favoriser les
combinaisons politiques que d’aucuns qualifièrent de politiciennes,
consacrer la prédominance du pouvoir législatif, accroître
le poids des partis politiques et renforcer de ce fait l’instabilité
ministérielle. L’initiative de Paul Ramadier avait durablement
orientée les institutions de la IV° République naissante
dans le sens d’un régime résolument parlementaire,
ce qui à vrai dire ne faisait qu’accentuer la tendance souhaitée
par la majorité des partis qui avait participé à
la rédaction du texte.
Enfin, il faut bien comprendre et admettre que les institutions d’un
régime politique ne se résument pas à une constitution.
Le choix du mode de scrutin peut orienter ou modifier le sens des institutions
: il n’est pas neutre et indifférent. Selon que l’on
retienne pour des élections législatives un scrutin à
la proportionnelle ou un scrutin majoritaire, selon que l’on opte
pour des scrutins à un ou deux tours, la pratique institutionnelle
penchera plus ou moins en faveur du pouvoir législatif ou au contraire
de l’exécutif.
Le mode de scrutin
Les modes de scrutins sont rarement fixés par les textes constitutionnels.
Ils varient au gré des intérêts de ceux qui exercent
ou aspirent au pouvoir. Ils sont parfois au centre d’enjeux bassement
politiciens.
Les deux principaux modes sont les scrutins majoritaire et proportionnel.
Chacun possède symétriquement avantages et inconvénients.
Le scrutin majoritaire favorise la formation de majorités nettes
: la stabilité ministérielle est censée être
renforcée. Mais les minorités en sortent laminées
et ne sont guère représentées. La proportionnelle
permet à presque toutes les tendances politiques de l’être.
Mais la dissémination de la représentation nationale rend
plus aléatoire l’élaboration de majorités gouvernementales
stables. Choisir entre la stabilité et une représentation
plus démocratique, tels sont les termes de l’alternative
relative à ces deux grandes catégories de modes de scrutin.
L’instillation d’une dose mesurée et raisonnable
de proportionnelle nous paraît désormais nécessaire.
Il est en effet anormal que dans une démocratie se voulant représentative
on laisse à l’écart du parlement une part de plus
en plus élevée de sensibilités politiques ou idéologiques,
donc de citoyens qui font l’effort méritoire d’effectuer
leur devoir en allant déposer leur bulletin de vote dans l’urne
(et il faut reconnaître que cela devient malheureusement de plus
en plus rare…).
On nous rétorquera que l’opération facilitera l’émergence
de forces politiques dangereuses pour la démocratie. L’argument,
nous en convenons, n’est dénué ni de légitimité
ni d’actualité. Mais si un tel risque survenait, il suffirait
d’avoir le courage de déclarer de telles forces politiques
nocives et de les interdire en dernier recours. Car en définitive
il est largement préférable d’interdire d’expression
des forces politiques par des voies légales que par des artifices
de procédures camouflés.
Comment concilier alors les impératifs relevant de chacun de
ces deux modes de scrutin ? Une réforme radicale de ce qui constitue
sans nul doute une anomalie, le Sénat, pourrait en offrir l’opportunité.
Sans remettre en cause l’élection au scrutin majoritaire
d’une Assemblée nationale maintenue comme la chambre haute
d’un bicamérisme rénové, on pourrait facilement
imaginer la désignation des membres d’une seconde chambre
à la proportionnelle. Cette construction permettrait de conserver
les avantages de la stabilité en raison de la probable émergence
d’une majorité suffisante par l’utilisation du scrutin
majoritaire en y ajoutant la possibilité d’obtenir une meilleure
représentation de l’ensemble des sensibilités. Une
telle situation ne manquerait pas de redorer le blason du débat
parlementaire quelque peu terni ces dernières décennies
par la vogue des députés-godillots transformant le parlement
en simple chambre d’enregistrement.
Les mandats : cumul et renouvellement
Un des sujets les plus sensibles du débat institutionnel et sur
lequel la veine populiste et antiparlementaire de bon nombre de concitoyens
trouve matière à s’épancher concerne le cumul
des mandats. La stigmatisation des « cumulards » trouve un
écho favorable au sein de la population. Et ce non sans quelques
raisons en certaines occasions.
La démocratie suppose que la politique soit l’affaire, à
défaut de l’être de tous, au moins du plus grand nombre.
Pour susciter l’implication des citoyens, encore faut-il leur en
offrir la possibilité. Le cumul délibéré et
excessif des mandats s’apparente à une confiscation au profit
d’une personne privée de l’autorité publique,
en somme de la souveraineté nationale. La dérive est véritablement
choquante. Cela ouvre la voie à une personnalisation accrue de
la politique, phénomène dont les effets négatifs
ne sont plus à démontrer. C’est nier la dimension
collective de l’engagement politique qui en fait toute sa noblesse.
Le cumul des mandats doit donc être fortement limité. En
arriver au mandat unique tel que le préconisent certains recèlerait
trop d’inconvénients à première vue peu décelables.
Cette atomisation de la responsabilité politique risquerait d’amoindrir
l’autorité du Politique battue en brèche ces temps-ci
au bénéfice des puissances économiques et financières
ainsi que des pouvoirs judiciaires ou médiatiques. Ce qui constitue,
il n’est pas inutile de le rappeler, un des éléments
centraux du programme du néo-libéralisme : une fois le Politique
mis hors-jeu, il restera toujours l’Economique et le Marché
comme moyen d’organisation de la société. La substitution
du consommateur au citoyen sera dans ces conditions quasiment complète.
La réforme des institutions ne doit pas conduire à amoindrir
durablement le pouvoir politique, le seul à émaner démocratiquement
de l’élection (jusqu’à preuve du contraire,
chefs d’entreprises, juges, journalistes ne reçoivent pas
leur pouvoir de la souveraineté populaire). Il est indispensable
d’oeuvrer à sa réhabilitation plutôt qu’à
son abaissement.
Autant qu’une limitation drastique pour ne pas dire excessive du
nombre de mandats exercés, il semble qu’il serait tout aussi
opportun de réduire les possibilités de renouvellement d’un
mandat. Etre maire d’une même commune ou député
d’une circonscription pendant près d’un demi-siècle
ne constitue certainement pas un signe tangible d’une quelconque
vitalité de la vie politique. Les « mandats à vie
» constituent une anomalie choquante à éradiquer.
La politique : un métier ? un sacerdoce ? une carrière ?
Dans l’imagerie populaire, l’élu politique est très
souvent assimilé à un nanti, l’exercice de la politique
procurant des privilèges inaccessibles au citoyen lambda. Les hommes
politiques seraient d’authentiques notables coupés des réalités
sociales quotidiennes, ou pire encore, concevraient leur engagement comme
un moyen de s’enrichir personnellement en faisant fructifier leur
patrimoine. Ces critiques, pour le moins lapidaires et le plus souvent
injustes, témoignent néanmoins avec éclat du discrédit
dans lequel est tombée la classe politique.
En filigrane de ces considérations, se pose avec acuité
la question de la nature de l’activité politique. Faire de
la politique est-il une vocation, un sacerdoce ou un métier ? Répondre
à cette interrogation revient en définitive à élaborer
une conception personnelle de la démocratie et de la politique.
La question n’est pas secondaire et ne peut être éludée.
Croire que la politique puisse se réduire à une
vocation désintéressée, autrement dit à une
vision purement sacerdotale, constitue une erreur et un contresens aux
conséquences graves. C’est instaurer une conception aristocratique
de la vie politique. Les élus du peuple doivent recevoir une rémunération,
une indemnité, un traitement, peu importe à la vérité
l’appellation retenue, de la part de la collectivité. Si
tel n’était pas le cas, qui accepterait de perdre son temps,
et de l’argent, à s’occuper des affaires publiques
? Uniquement ceux qui n’ont pas à travailler en dehors pour
gagner leur vie et qui possèdent patrimoines et rentes. Le régime
ne s’appellerait plus gouvernement du peuple (démocratie),
mais gouvernement d’une minorité ou des plus riches
(oligarchie ou aristocratie). La res publica serait confisquée
par les héritiers et les rentiers ou, pour reprendre la célèbre
tirade de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, par
ceux qui se sont donnés la peine de naître et rien d’autre.
Point de démagogie et de populisme en la matière : il
faut savoir que la démocratie a un coût. Les Athéniens
du V° siècle avant notre ère l’avaient bien compris
: le renforcement du régime démocratique passa par l’instauration
du misthos, petite somme d’argent versée en guise
de rétribution de la responsabilité des fonctions publiques
afin de compenser la perte d’une journée de travail. Périclès
fut accusé par le camp des aristocrates de démagogie pour
avoir soutenu une telle mesure. Plus proche de nous en France, les premières
mesures de la révolution de 1848 furent de proclamer le suffrage
universel (masculin) et d’instituer l’indemnité parlementaire.
Devant les critiques que cette somme d’argent suscitait déjà,
le député Baudin montra en décembre 1851 sur les
barricades aux ouvriers du faubourg Saint-Antoine « comment
on pouvait mourir pour 25 francs ». Il n’est nul besoin
aujourd’hui d’en arriver à de tels sacrifices…
La politique est un métier. Mais pas un métier comme les
autres. Car on a en charge l’intérêt général
et les affaires publiques. Pour tenter de prévenir toute dérive
oligarchique, il semble nécessaire qu’un élu soit
en mesure de pouvoir subvenir à ses besoins par le seul fait des
ses indemnités. Subvenir à ses besoins essentiels, pas procéder
à son enrichissement personnel, entendons-nous bien ! Eviter ce
travers passe, entre autre, par la limitation du cumul des mandats. Une
telle mesure, nécessaire, n’est bien évidemment pas
suffisante.
Si la politique peut tenir lieu de métier pour la période
au cours de laquelle on exerce des responsabilités, ce qui offre
la possibilité matérielle à un plus grand nombre
de citoyens peu fortunés de se lancer dans l’aventure de
la politique, il apparaît par contre beaucoup plus contestable qu’elle
puisse devenir une carrière exclusive de toute autre activité
professionnelle complémentaire. A cet égard, il est véritablement
choquant de constater que des hommes ou des femmes politiques n’aient
jamais eu à s’insérer dans la vie active.
La trajectoire tend à se généraliser : une fois les
études terminées, on est choisi pour intégrer un
cabinet, à la suite de quoi, après quelques années
de mise du pied à l’étrier, on est jugé apte
à l’exercice de son premier mandat électoral. Et on
reste dans le circuit jusqu’à la retraite, parfois même
au-delà… Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions
que certains hommes politiques soient quelque peu déconnectés
des réalités et que le fossé les séparant
des citoyens se creuse dangereusement et inexorablement.
§ § § § § § §
La nécessité de renouer les fils distendus entre les politiques
et la société constitue une impérieuse priorité.
Il en va d’un fonctionnement harmonieux du régime démocratique.
Il serait malhabile d’aborder séparément la crise
plus générale que traverse le Politique dans l’ensemble
des sociétés industrialisées occidentales et les
nécessaires questionnements sur nos institutions. Il serait également
erroné de réduire la première à la seconde
au risque de donner l’impression, faute d’approche globale,
que cette crise politique est un problème simplement d’ordre
technique si l’on peut dire.
Le fonctionnement institutionnel ne dépend pas seulement du contenu
d’une constitution, même si bien évidemment il en constitue
l’armature centrale. Il ne nous semble pas indispensable dans l’état
actuel de procéder dans l’urgence à l’élaboration
d’une nouvelle constitution. Cette position correspond cependant
à celle d’un moment donné : l’évolution
des conditions de la vie politique peut faire à très brève
échéance apparaître la nécessité d’une
refonte totale des institutions. Camper sur des opinions figées
n’est pas non plus viable.
Le risque existe de fragiliser le pouvoir politique et donc la démocratie.
Toute réflexion institutionnelle doit s’insérer dans
une démarche comparative en mettant en évidence la situation
des autres organes exerçant une parcelle plus ou moins étendue
de souveraineté populaire : justice (le 3° pouvoir), presse
(le 4° pouvoir), monde économique (le pouvoir occulte du «
mur de l’argent »), technocratie ou technostructure
(le pouvoir immuable de ceux qui restent proches des arcanes du pouvoir
quelles que soient les majorités en place). On ne peut faire l’impasse
sur une mise en perspective avec les évolutions techniques et technologiques
actuellement à l’œuvre. Elles sont un révélateur
particulièrement exigeant en légitimant ou au contraire
en invalidant des pratiques institutionnelles traditionnelles ou des projets
novateurs. La remise en cause est permanente.
Toujours est-il que la question des institutions reste un vaste
chantier en constante évolution. Les domaines de réflexion
fourmillent : rôle des partis, financement de la vie politique,
statut de l’élu, communication politique, en allant jusqu’aux
prérogatives des différents pouvoirs ou aux relations entre
exécutif et législatif. La liste est longue et ne risque
pas d’être facilement épuisée. L’exhaustivité
est une illusion. Le débat ne saurait être occulté
ou mené de façon lapidaire car c’est de la démocratie
dont il est question : l’enjeu est de taille, la question complexe.
A cet effet, méditons sur la formule de Winston Churchill qui définissait
la démocratie comme « le pire des régimes…à
l’exception de tous les autres ! ». Un vaste chantier,
vous disait-on.
Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Janvier 2005
www.agaureps.net
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