Je crois comme Marx que la nation est « une formation
historique contingente qui aurait très bien pu être différente
de ce qu'elle est ». Peu importe en l'occurrence les chemins
"sociologiques" ou "politiques" que la "nation"
emprunte pour se forger, ce qui importe c'est la fonction qu'elle remplit
et pour laquelle il était nécessaire qu'elle se développe.
Je crois que nous n’avons pas de difficultés de fond sur
les problèmes de département basque, pas de difficultés
non plus sur l’apprentissage optionnel de l’euskara.
Simplement je crains, mais je crois que tu connais bien mieux la question
que moi, que la différence entre le MRC et les mouvements indépendantistes
repose plus sur une conception divergente de la nation que sur des revendications
que nous pourrions bien sûr faire nôtres selon le moment et
la nature des enjeux politiques qui sont devant nous. Je crois que le
véritable débat est sur notre conception de la nation, et
sur la leur.
La nation est et restera longtemps un groupe d’appartenance irremplaçable
pour les individus, et cela pour au moins trois raisons : la Nation est
le cadre de l’identité culturelle; c’est le lieu de
la communauté des citoyens; et enfin le cadre de la solidarité
et de la redistribution sociale.
La nation est le cadre de l’enracinement affectif et de l’identité
culturelle de ses membres, l’équivalent moderne de la tribu,
du clan, de la cité. Les hommes éprouvent un irrépressible
besoin de s’inscrire dans une filiation, une communauté,
un lieu, une histoire. Les groupements de proximité : la famille,
le quartier, la région…, ne suffisent pas à répondre
à cette aspiration. La nation est un chaînon nécessaire
du lien qui unit les hommes à l’humanité. La base
nécessaire à l’internationalisme prolétarien.
La nation est le cadre du débat public et de la démocratie
politique, c’est le lieu de la communauté des citoyens. Pour
que chacun accepte de s’incliner devant la décision prise
à la majorité, encore faut-il que cette majorité
soit celle d’une unité politique reconnue comme légitime.
La nation est le cadre, enfin, de la solidarité et de la redistribution
sociale. L’État-protecteur est national et les divers États-protecteurs
diffèrent entre eux. Ils incarnent des conceptions différentes
de la solidarité nationale et des compromis différents entre
les forces sociales.
La mondialisation, pas plus d’ailleurs que, de son côté,
la montée de l’individualisme, n’induisent, dans un
avenir prévisible, la dissolution de la nation. Elles s’accompagnent,
au contraire, d’une résurgence du besoin d’appartenance
collective, du désir de nation, en particulier chez les laissés-pour-compte
de la modernisation. Déboussolés par les crises du présent
et du futur, les individus cherchent dans les États-nations la
sécurité et la communauté dont ils ont besoin.
Pour toutes ces raisons, je récuse l’universalisme ou l’internationalisme
abstraits d’une certaine gauche qui ne voit dans la nation qu’une
forme désuète en voie de dépérissement, ou
dans "l’intérêt national, l’intérêt
du capital". Je n’ai aucunement l’intention d’abandonner
la défense et l’illustration de la nation à la droite
et à l’extrême droite.
Je suis pour ma part prêt à assumer le débat entre
nous et avec Basques, Occitans et autres Gascons.
Il y a bien deux conceptions de la nation. Il y a en effet plusieurs conceptions
de la nation et de sa défense, dans notre pays. "Le patriotisme,
c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine
des autres", disait déjà le grand Jaurès pour
souligner cette différence.
Notre conception de la nation est républicaine et démocratique.
Elle s’oppose à la conception ethnique et romantique de la
nation, fondée sur le mythe de l’origine et le droit du sang.
Pour les théoriciens du nationalisme français, Charles Maurras,
Maurice Barrès, la nation c’est la lignée, c’est
"la Terre et les morts". Est français celui qui est né
de parents français, établis depuis des temps immémoriaux
sur le sol français et dans les veines duquel coule du sang français.
"La vérité allemande et anglaise ne sont pas la vérité
française et peuvent nous empoisonner", écrit ainsi
Barrès. "En vain cet étranger, quand il se fit naturaliser,
jura-t-il de penser et de vivre en Français, en vain a-t-il lié
ses intérêts aux nôtres, le sang s’obstine à
suivre l’ordre de la nature contre les serments et les lois".
La basquitude, la gasconnade, la corsitude, et autres sentiments relèvent
bien de cette définition lorsqu’ils s’érigent
en revendication nationale.
Ce n’est pas ma conception. La conception républicaine de
la nation prend le contre-pied de cette conception ethnique, fermée,
de la nation. Elle s’inscrit dans la lignée de la philosophie
des Lumières et de la Grande Révolution. Elle définit
la nation à partir de deux pôles : la tradition, certes,
mais aussi et surtout la volonté. La nation est d’abord cette
collectivité dont les membres partagent une histoire, une culture,
des mœurs communes. Elle se définit d’abord, comme dit
Renan, "par la possession commune d’un riche legs de souvenirs",
d’un héritage. Elle est aussi un ensemble de citoyens qui
ont décidé de s’associer pour vivre ensemble sous
la même loi. Elle est, pour citer encore Renan, "un plébiscite
quotidien" par lequel les citoyens manifestent leur volonté
sans cesse renouvelée de partager le même destin.
Il s’agit d’une conception ouverte de la nation, qui affirme
le primat de la citoyenneté, comme principe d’appartenance
volontaire à une société, sur toutes références
aux origines biologiques, raciales, ethniques ou confessionnelles. Sont
Français, dans cette optique, tous ceux qui, désireux de
se fondre dans le peuple français, de partager son destin, sa culture,
son génie, ont été admis à le faire.
Cette conception ouverte de la nation écarte les fantasmes de pureté
et de purification et fait confiance aux capacités d’assimilation
de la société et de la culture françaises. Les divers
moules du creuset républicain, l’école, les associations,
les syndicats, les partis, les églises et avant tout les institutions
démocratiques elles-mêmes sont affectés par les mutations
de cette fin de siècle, à des degrés divers. Mais
l’ensemble fonctionne encore assez bien et il ne tient qu’à
nous de rénover ses diverses composantes.
Le patriotisme de gauche, au demeurant, admet la poly-appartenance et
s’accommode des "petites patries". L’origine ethnique,
raciale, locale, et même nationale (pour les naturalisés)
des citoyens relève de la sphère privée, au même
titre que leur religion ou leurs convictions philosophiques. On peut être
français, cauchois, normand et européen, tout comme on peut
être français de confession musulmane et d’origine
maghrébine. Il n’y a pas de contradiction fondamentale, mais
une grande complémentarité entre ces appartenances.
La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. La Fédération
d’Etats-nations que nous préconisons, avec sa monnaie unique,
ses politiques économiques, industrielles, commerciales communes,
sa charte sociale, son Conseil de l’euro, la réforme profonde
de ses procédures de décision, s’efforce de répondre
à la fois à la nécessité de recouvrer la souveraineté
économique et politique en partie perdues par les États-nations
européens, du fait de la mondialisation et du bouleversement de
rapports mondiaux de puissance, et en même temps à la demande
croissante d’Etat-nation : la culture, l’éducation,
le logement, la protection sociale, les services publics restent du domaine
national.
Alain BOUSQUET
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Membre du MARS
(Manifeste pour une Alternative Républicaine et Sociale)
Janvier 2004
www.agaureps.net
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