Le triomphe actuel quasi généralisé d'une mondialisation
effectuée sur des bases ultra-libérales conduit à brouiller
les clivages politiques traditionnels. Une désagréable impression
de pareil au même s'en dégage progressivement et insidieusement,
puissamment soutenue par les effets dévastateurs de la pensée
dominante et du conformisme bien-pensant. Certains en viennent même
à dénier aux notions de Gauche et de Droite toute validité
à établir des clivages pertinents sur l'échiquier politique
: les repères classiques qui structuraient par le passé le
débat politique se seraient affaissés.
De cet état de fait, la recrudescence de l'abstentionnisme et la
vogue en faveur des votes protestataires ou extrémistes y trouveraient
une explication logique. Les dernières échéances électorales
en témoigneraient avec vigueur et éclat. Le manque de repères,
dont on admet communément qu'il affecte de plein fouet les sociétés
occidentales, trouverait de la sorte sa transposition dans le champ politique.
Par un procédé grossièrement identique à celui
qui avait été utilisé en son temps pour prophétiser,
dans l'allégresse de la victoire du camp occidental à l'issue
de la guerre froide, tout à la fois la fin de l'Histoire et le dépassement
définitif des idéologies, certains notifient à qui
mieux mieux et sur tous les tons la date de péremption du clivage
gauche-droite, estimant qu'il devient nécessaire et urgent de s'en
affranchir afin de mener toute forme d'action politique efficace à
l'avenir. Notons cependant que cette affirmation apparaît souvent
déséquilibrée et bancale : ceux qui s'en font les hérauts
ont tendance à conclure de manière quelque peu lapidaire que
le concept même de Gauche est devenu dépassé, inopérant
ou ringard, en oubliant dans leurs analyses toute critique symétriquement
attendue de la Droite. Nous sommes en mesure de nous demander si, en filigrane
de cette posture (à moins qu'il ne s'agisse d'une stratégie)
du dépassement total et irrémédiable de ce clivage
séculaire, ne se dessine en réalité une version modernisée
de l'apolitisme d'antan qui fut, chacun le sait, le cheval de Troie des
idées de droite. Le tour de passe-passe se réalisait par l'atténuation
du politique et la stigmatisation du débat idéologique argumenté
en raison.
On en vient même fort benoîtement à se demander si
la gauche existe encore, si être de gauche possède également
du sens. A ces interrogations, nous pouvons apporter une réponse
claire et sans la moindre ambiguïté. L'idéal de gauche
conserve toute son actualité et sa signification. La réponse
coule de source pour plusieurs raisons.
Il convient initialement de ne point oublier la persistance d'une réalité
de droite. Celle-ci se caractérise avant tout par le primat accordé
aux classes possédantes et dominantes. Un exemple éclairant
parmi d'autres suffira pour en prendre conscience. Pour justifier les
dernières baisses de l'impôt sur le revenu bénéficiant
principalement aux catégories aisées, le ministre de l'Economie
et des Finances nous expliquait qu'il s'agissait d'une mesure visant à
revaloriser le travail et l'effort. Parce que donner un coup de pouce
au SMIC ne concourait peut-être pas à cet objectif général
? Parce que les " smicards " n'effectuent-ils pas un travail
digne de reconnaissance ? Surprenante échelle des valeurs que de
tels choix indiquent au grand jour ! Ce ne sont donc pas les palinodies
en faveur de la " France d'en bas " ou le défunt attrait
pour une certaine " fracture sociale " qui pourront apporter
un démenti véritablement convaincant.
Dans le même ordre d'idées, il existe un patrimoine de gauche
: l'affirmer n'est pas une vue de l'esprit. Il se compose d'un passé
historique, de traditions politiques, de fondements idéologiques
et de réalisations concrètes. Nous ne pouvons nous résoudre
à brader cet héritage sans renier notre identité.
La mise à l'encan de ce patrimoine ne saurait s'effectuer au prétexte
fallacieux d'une adaptation à une insaisissable modernité
qui, faut-il en convenir, prendrait pour le coup une orientation nettement
régressive. Une Gauche fidèle à elle-même a
pour raison d'être la transmission, la consolidation et l'approfondissement
de cet héritage.
Car il faut faire avec des réalités incontournables : le
maintien dans l'inconscient collectif de la prégnance du clivage
gauche droite en représente assurément une dont on ne peut
s'affranchir dans l'action militante quotidienne. Sur les marchés,
chacun sait que la posture du " au-delà de la gauche et de
la droite " est intenable, impraticable et illisible. Les citoyens
veulent savoir avec clarté où nous nous situons. A la vanité
de vouloir se situer " ailleurs ", correspond le risque d'être
considéré comme étant positionné " nulle
part " ! C'est que les frontières entre l'au-delà,
l'ailleurs et nulle part sont d'une extrême porosité en politique.
Il ne fait pas de doute qu'un positionnement s'enracinant clairement à
gauche coïncide avec des attentes citoyennes. Les ignorer avec superbe
s'apparenterait en fin de compte à un contresens historique et
politique fort préjudiciable. Il incombe en effet à l'action
politique de satisfaire les aspirations citoyennes.
L'espace politique de gauche se subdivise en trois tendances. Deux d'entre
elles sont à récuser fermement. La gauche libérale,
ou sociale-libérale, auto proclamée moderne (attention cependant
à la modernité régressive!) a bradé une partie
élevée du patrimoine de gauche au prix d'une succession
ininterrompue de renoncements. Elle a en outre délaissé
les catégories les plus modestes, les abandonnant à un sort
et à un quotidien façonnés par les rigueurs impitoyables
d'une mondialisation échevelée. Mais pour se donner bonne
conscience, il reste toujours la déclinaison libertaire donnant
l'illusion gratifiante d'un label certifié de gauche. A l'opposé,
se trouve une gauche teintée d'une radicalité sincère
ou affectée. Son caractère contre-productif doit être
mis en exergue. Les critiques systématiques, dénuées
de tout fondement argumenté et sans perspectives d'avenir crédibles,
ainsi que la stratégie de la surenchère verbale n'engageant
à rien tant qu'on se complaît à rester groupusculaire,
ne servent objectivement pas la cause. Dans le meilleur des cas, elles
ne conduisent qu'à des impasses. Au pire, cette gauche gesticulatoire
et incantatoire peut faire le lit des démagogues de tout poil et
des professionnels de l'extrémisme.
La troisième gauche entend se préserver de ces écueils
: elle garde raison tout en excluant le renoncement de son champ d'action.
C'est la gauche républicaine et sociale que nous appelons de nos
vux et qui constitue notre horizon. Le projet et le contenu doivent
s'articuler autour d'un triptyque. Il s'agit d'établir, ou plus
exactement de rétablir, les liens historiquement consubstantiels
qui unissent l'idéal de gauche, l'exigence républicaine
et l'ambition sociale. Nous pouvons rendre davantage concret et plus aisément
décryptable ce slogan en le déclinant à travers le
prisme de la recherche de l'égalité et du plein exercice
de la souveraineté populaire. Pour se réduire à quelques
exemples significatifs, il est évident que la préservation
de services publics efficaces, le soutien d'une Ecole démocratique
et méritocratique parce que exigeante, le maintien de la sécurité
sociale ou du système de retraites par répartition, la mise
en place d'une politique fiscale vraiment redistributive, la revalorisation
autrement que symbolique des salaires les plus faibles, la sauvegarde
de la laïcité, l'adoption d'une politique de la citoyenneté
et d'intégration volontariste par le rejet des dérives communautaristes,
la réaffirmation de la primauté de la Loi commune sur le
contrat ou le droit hasardeux à l'expérimentation, le desserrement
des contraintes issues des clauses du traité de Maastricht, la
remise en cause de l'imperium des Etats-Unis et de la pax americana inique
qui en résulte, en soient les vecteurs privilégiés
et participent à la réalisation de cet objectif. Il ne peut
s'agir en aucune manière de rigidités, corporatismes ou
autres ringardises sentant le moisi, comme certaines voix tendent à
vouloir l'accréditer. Ce projet s'oppose en de nombreux domaines
à cette désormais illusoire modernité, en fait fondamentalement
régressive, qui s'apparente tantôt à une fuite en
avant éperdue, tantôt à un retour au temps de Zola.
C'est sans la moindre prévention que nous nous revendiquons à
gauche et de gauche. Toute formation politique a pour coutume d'asseoir
son action sur des fondements historiques clairs et indiscutables. L'héritage
de la Révolution française et de la philosophie des Lumières
d'une part, les avancées résultant de près de deux
siècles de luttes sociales d'autre part, constituent les références
sur lesquelles nous nous appuierons. En cela, nous revendiquons l'espace
d'une gauche républicaine et sociale dont l'émergence dans
le champ politique se fait de plus en plus impérieuse dans les
aspirations et les mentalités des citoyens. Sachons leur offrir
cette alternative politique et civique. Il sera nécessaire de disputer
la légitimité de gauche à la gauche sociale-libérale
et à sa variante libérale-libertaire qui en ont travesti
les idéaux. Contentons-nous d'être la Gauche, sans exclusive
sectaire, sans chercher pour autant à être davantage de gauche,
sans vouloir être plus moderne, sans verser dans le " mollétisme
". Soyons nous-même, c'est-à-dire une gauche républicaine,
sociale, anti-libérale, indépendante, ouverte et conséquente.
Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Janvier 2003
www.agaureps.net
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