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Des responsables irresponsables

Que ce soient les partisans de la mise en œuvre d'une VI ème République, aux contours encore singulièrement différents selon les approches, ou que ce soient les ardents défenseurs de la V ème , fut-elle remaniée, comme Nicolas Sarkozy qui dissertait il y a quelques jours encore sur le rôle du chef de l'Etat, tous sont amenés à se poser la question de la responsabilité en politique. Plus précisément, le débat se cristallise sur les plus hautes autorités de l'Etat, comme si le statut des élus locaux apportait lui toute satisfaction.

Suivons donc l'air du temps et concentrons-nous sur ceux qui nous gouvernent sans pour autant perdre de vue que le statut de l'élu en général devra être révisé sans tomber dans le concept fourre-tout de démocratie participative, en le chapotant certes par un contrôle (de mi-mandat par exemple afin de juger d'une éventuelle rupture manifeste du contrat électoral) mais en laissant toujours en dernier ressort l'élu seul maître de la décision.

Cette question essentielle de la responsabilité revient malheureusement souvent sur le devant de la scène par le biais de sa négation, l'irresponsabilité. Ainsi en est-il du débat qui entoure le chef de l'Etat, mais aussi les différents gouvernements qui se succèdent depuis maintenant près de quatre ans. L'élément central de cette nouvelle donne est que nos responsables jugent qu'ils n'ont plus de comptes à rendre à qui que ce soit.

Le carriérisme politique tout d'abord, conduit les uns et les autres à ne pas se remettre en question. Jacques Chirac vole ainsi de défaites en défaites, de reniements en reniements, sans pour autant que la moindre fierté ni la moindre once d'orgueil ne l'amène à se poser la question de son utilité. Le devoir envers son pays est loin, balayé par les ambitions personnelles, l'appât du pouvoir et la dépendance qui pousse à s'y accrocher coûte que coûte tant que la limitation n'en est pas régie par la loi (en leur temps, certains ont même modifié celles-ci pour s'y maintenir). Le non cumul des mandats et la limitation de leur renouvellement semble être une réponse à envisager plus que sérieusement.

Les partis ensuite, avec leurs forces déclinantes et la personnification de la vie politique, en particulier de son scrutin majeur depuis la mise en place du quinquennat, ne sont plus des juges de paix ni des garants de la ligne défendue le temps de la campagne. Ils ne sont plus que les vecteurs de l'accession au pouvoir et sont au mieux négligés (le non candidat pour 2007 Chirac prend autant à rebours la doctrine de l'UMP que Sarkozy se démarque du président de la République), au pire manipulés (souvenons-nous de la tonalité de la campagne au sein du PS avant le vote interne qui s'était vu démenti autant par le peuple de Gauche que par les socialistes eux-mêmes le 29 mai dernier).

Mais nos responsables ne le sont pas non plus devant les différentes institutions. La dilution du cadre de l'exercice du pouvoir ainsi que les délégations de compétence entretiennent une ambiguïté sur laquelle il est facile de jouer pour reporter sur le voisin ses propres manquements. A cet égard, l'Europe, et en particulier la Commission, au delà de tous les reproches justifiés qui lui sont faits, est le paravent idéal derrière lequel nos dirigeants s'abritent lorsqu'ils n'assument pas publiquement leurs choix. Les députés UMP portent la directive Bolkestein à Bruxelles alors que les Tartuffes Chirac et De Villepin se mettent en scène à 20h pour réclamer son abandon. A l'opposé, la décentralisation a souvent bon dos et permet de décharger sur le local (et ses impôts !) ce que l'Etat ne prend plus la peine d'assurer.

Enfin le peuple, le dernier gardien de la République, se voit lui aussi évincé. Nul besoin désormais de lui rendre des comptes. Le seul moment de vérité devient celui du passage aux urnes, autrement dit celui que l'on a appris le mieux à manipuler (voir tous ces cabinets de conseil en politique qui font du marketing avec leurs panels plutôt que de se pencher sur les idées : peu importe ce que l'on vend, car ce n'est pas le produit qui importe mais la façon de le délivrer !).

Plus de dialogues avec les électeurs comme en témoignent les échecs répétés des régionales et des européennes en 2004 et du TCE en 2005 qui n'ont été suivis d'aucune prise de conscience par les différents gouvernements et par Chirac. Plus de dialogue social comme en a témoigné Jean-Pierre Raffarin lorsqu'il affirmait avec aplomb au 1 000 000 de manifestants qui défilaient contre la réforme Fillon des retraites : «  Ce n'est pas la rue qui gouverne  ». Plus de dialogue avec les syndicats, la seule sortie de crise envisageable étant de briser la grève par la mise à l'index systématique (voire la sanction judiciaire) des prétendus fauteurs de trouble et son arme de répudiation massive, la «  prise en otage  » (voir les récents conflits à la SNCM, à la SNCF, à la RATP ou encore dans l'Education nationale). Il n'est dès lors guère étonnant de voir le Président Chirac contraint d'avouer aux jeunes à quelques jours du référendum sur le TCE qu'il ne les comprend pas…

Ce fonctionnement n'est malheureusement pas l'apanage de notre seul pays. Aznar en Espagne, Berlusconi en Italie et Blair au Royaume-Uni ont fait fi de leurs opinions publiques et les ont même envoyées en Irak. Georges Bush agit selon sa foi. Le gouvernement belge ne cède pas un pouce de terrain devant les manifestations monstres qui ont envahi les rues.

Parce que les uns et les autres sont suffisamment sûrs, non pas de leur fait, mais de leur pouvoir, ils ont l'arrogance des parvenus. Ils croient maîtriser toutes les données de ce qui à leur sens relève essentiellement de la tactique et de la stratégie. Ces Napoléon en herbe ont oublié Machiavel et croient le rapport de force aux oubliettes de l'Histoire.

Il est et demeure pourtant le berceau des avancées sociales à venir. La marmite du contrat première embauche (CPE) est en train de bouillir. La colère des enseignants fermente chaque jour un peu plus. Des mobilisations de grande ampleur doivent pouvoir ramener chacun à la raison. Le peuple n'a plus à souffrir l'attitude arrogante de ses nouveaux chefs. C'est la question de la démocratie qui est posée. Pas en tant qu'échelle de valeur mais bien comme système de représentation du peuple et comme expression de sa souveraineté. Lorsque celle-ci est bafouée, c'est toute la chaîne d'un fonctionnement commun qui est brisée. C'est le pacte commun qui vacille. C'est la République qui perd son sens et son âme.

 

François COCQ
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Janvier 2006
www.agaureps.net