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Les méfaits du communautarisme

La conception de la société découle en partie de l'appréhension de la Nation et de la place qu'y occupe le citoyen. Depuis l'événement fondateur que fut à bien des égards la Révolution française, deux conceptions antagonistes de la Nation s'affrontent : Français et Allemands ont alors profondément divergé sur la définition à donner au concept de Nation.

Les Français définissaient la Nation en privilégiant les critères historiques et politiques. Le sentiment de solidarité fondé sur un passé commun doit cimenter la volonté de continuer à vivre ensemble. Cette communauté de destin impose de défendre et de faire fructifier un héritage qui n'est pas seulement matériel(un territoire par exemple) mais aussi spirituel(des valeurs communes). Par contre, la vision allemande de la Nation s'appuie sur des critères ethniques et linguistiques principalement, le droit du sang constituant un élément déterminant pour l'obtention de la nationalité. L'élaboration de la conception française est indissociable de l'affirmation d'essence démocratique du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le peuple est alors, nouveauté fondamentale, constitué de citoyens libres et égaux en droits, chacun disposant d'une part inaliénable de souveraineté. De la sorte, le citoyen français possède une porte d'accès à l'universel tandis que la définition allemande recèle en elle les risques d'un enfermement potentiel dans des horizons par trop restreints.

Pour prolonger notre réflexion sur la structuration de la société, il semble nécessaire d'élargir le propos à deux autres notions omniprésentes dans le débat aux Etats-Unis :Melting Pot et Salad Bowl. Pour faire simple, disons que le Melting Pot, qui peut se traduire par creuset, signifie que les nouveaux arrivants se fondaient comme dans un immense creuset à la suite d'un processus d'intégration relevant d'une volonté d'assimilation et d'acculturation. On estimait alors que la vitalité de la culture américaine ainsi produite provenait à la fois de cette diversité originelle des populations immigrées et de leur capacité à mettre volontairement entre parenthèse leurs particularismes initiaux. Mais ce mythe du creuset américain fonctionnait plus ou moins bien tant que les nouveaux migrants arrivaient en majorité d'Europe. Il a ainsi favorisé l'ascension d'une catégorie bien déterminée, celle des W.A.S.P., c'est-à-dire de ceux qui cumulaient les avantages d'être de couleur blanche, de langue et de culture anglo-saxonne, de religion protestante.

A partir du moment où les flux migratoires irrigant les Etats-Unis se sont diversifiés, le Melting-Pot a révélé ses insuffisances . Il a été supplanté par le mythe du Salad Bowl qui donne l'image d'un saladier dans lequel les ingrédients, s'ils se côtoient effectivement, restent cependant distincts et conservent leur aspect initial et leur identité première .Ses partisans le justifient au nom du multiculturalisme et du métissage. La conception du Melting-Pot se rapproche de la définition française de la nation et de la citoyenneté effectuée sur des critères politiques de destin commun et de volonté unissant ses membres, renvoyant donc au modèle d'intégration républicaine. Le Salad Bowl fraie le chemin au communautarisme.

Portés par l'engouement en faveur du Salad Bowl outre-Atlantique, les progrès du communautarisme se font de plus en plus vifs dans les sociétés occidentales. Ils s'expliquent notamment par la dislocation du lien social et des communautés d'appartenance traditionnelles, comme la famille, les idéologies, les utopies ou les associations sportives et culturelles. Elles contribuaient à structurer fortement le corps social et à cimenter d'indispensables solidarités garantissant le vouloir-vivre ensemble. Le sentiment d'angoisse et d'inquiétude devant les incertitudes d'un monde contemporain perçu comme impitoyable favorise le repli sur soi. La vogue d'un retour aux racines et à plus d'authenticité dans le cadre d'une société technologique évoluant vers toujours davantage de complexité témoigne d'une quête identitaire renouvelée. Le communautarisme y puise les conditions favorables à son épanouissement .Il s'en trouve d'autant plus légitimé par les efforts de bon nombre de penseurs qui l'associent aux valeurs de tolérance, de multiculturalisme et dialogue entre civilisations . Il représenterait une heureuse excroissance de la modernité.

Cependant, à y regarder de plus près, la réalité est bien différente :le communautarisme offre une face cachée qu'il convient de ne pas occulter. Sans sombrer dans l'exhaustivité, nous pouvons esquisser une liste de ses méfaits.

Le communautarisme rend illusoire de se fixer comme objectif la cohésion de la Nation. En effet, dans cette configuration, le destin de chaque citoyen est de devenir membre d'une communauté parmi d'autres. Il en résulte une fragmentation du corps social. Cette balkanisation conduit inéluctablement à l'atomisation de la Nation, exacerbant rivalités et concurrences entre ses membres, leur faisant oublier l'existence de buts et d'intérêts communs par delà leurs différences. La fragmentation ainsi constatée peut être particulièrement prononcée car les critères servant à déterminer les contours d'une communauté sont nombreux. Ils ne sont pas uniquement ethniques ou religieux : ils peuvent être aussi sociaux, territoriaux, générationnels ou même sexuels.

Le communautarisme renforce également la ségrégation sociale, pouvant aboutir dans une de ses formes ultimes au modèle des ghettos des métropoles anglo-saxonnes. Il rend par la même occasion extrêmement problématique le traitement, et donc la résolution, des inégalités sociales. Le lien social et l'impression de solidarité du groupe qu'il semble promouvoir se révèlent en définitive illusoires et contre-productifs. Le refuge dans une communauté identitaire restreinte ne peut pas servir de bouée de sauvetage. Il sert en outre les intérêts des petites féodalités et autres " caïdats " qui émergent bien souvent par la contrainte à la faveur d'une telle fragmentation. Le principe éminemment républicain de la loi égale pour tous à la surface du territoire apparaît dans ces conditions totalement superfétatoires. La loi du clan se substitue à la loi générale. Dans cette jungle, seul le plus fort est à même de tirer son épingle du jeu. La situation constitue un bouillon de culture fertile à la prolifération des zones de non- droit, obscurcissant de la façon l'impératif de la lutte contre l'insécurité, condition désormais nécessairement préalable pour entreprendre une action efficace visant à limiter les effets néfastes de la ségrégation sociale.

Par le jeu de la dérive communautariste, les nationalismes ethniques les plus exacerbés et les plus exclusifs se retrouvent confortés. Car il faut garder présent à l'esprit que le communautarisme fonctionne sur le principe de l'exclusion : ceux qui ne répondent pas, qui ne souscrivent pas, aux critères d'appartenance définis pour intégrer le groupe identitaire, en sont symétriquement exclus. Ainsi, quand elle n'est pas réductible au groupe, l'altérité n'est pas prise en considération. Des barrières difficilement franchissables sont ainsi dressées, participant à un processus de cloisonnement accru du corps social. La compréhension mutuelle des cultures n'en est pas favorisée. Une forme particulière et outrancière du communautarisme peut même dans certains cas légitimer et excuser la violence, jouant le refus du voisin et le choc des civilisations.
La laïcité constitue une autre victime de la vogue communautariste. Cette dernière contribue à jeter un voile pudique sur un principe aussi fondamentalement républicain que la laïcité. Il est navrant que cela se fasse sous couvert d'un prétexte aussi spécieux : la tolérance en matière religieuse. En réalité, il s'agit d'une regrettable confusion entre tolérance et laïcité. Celle-ci requiert des exigences, l'intégration républicaine principalement, que la tolérance méconnaît et dont elle est dépourvue. Une autre assimilation hasardeuse concerne droit à la différence et communautarisme. Le respect et l'expression des différences n'impliquent pas que l'on se réfugie dans un groupe restreint qui ignore ou condamne la personnalité et la culture de l'Autre. Ainsi, il est particulièrement édifiant de constater que la laïcité soit alors perçue comme un obstacle à l'exercice des libertés individuelles. La situation résulte de l'action résolue d'un puissant courant de pensée qui n'a de cesse de stigmatiser et de ringardiser cette valeur symbolique de l'exception française. Ses défenseurs peuvent être même taxés, avec une forte connotation péjorative, de " laïcards indécrottables ". De la sorte, le respect de la laïcité apparaîtrait comme une crispation d'un autre temps !

Présenté sous des atours séduisants, le communautarisme peut faire illusion. Pour qui veut se donner la peine d'en examiner de plus près les tenants et les aboutissants, son véritable visage et sa nature profonde se dévoilent aisément. Il est la négation de la conception républicaine de la Nation et du citoyen. Son antagonisme intrinsèque avec le modèle d'intégration à la société fondé sur le vouloir-vivre ensemble en devient manifeste. Ses méfaits contribuent à vider de son sens le contenu de la République en accentuant la désagrégation des valeurs et des principes qui la sous-tendent. La poursuite du processus communautariste équivaudrait à une véritable régression dans l'ordre du social.


Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Septembre 2002
www.agaureps.net