La vitalité d'un régime démocratique se mesure
bien souvent au degré de liberté consenti à ceux
qui en font la critique. Dans le cadre du respect des lois et des règles
définissant le fonctionnement du régime, ces personnes ne
peuvent être considérées comme des détracteurs
ou des contempteurs de la démocratie. Au contraire, elles participent
sans conteste possible à la consolidation de l'objet démocratique
par une démarche globalement dialectique : en se fondant sur une
analyse de la réalité, la critique ne peut conduire qu'à
un dépassement des contradictions observables. La contribution
de la grande majorité des caricaturistes et autres chansonniers
au cours de l'Histoire s'est inscrite somme toute dans cette tendance
lourde, pour peu que l'on veuille en exclure les quelques excès
qu'une telle posture induit immanquablement. Le droit à la dérision
de la démocratie (le pire des régimes
à l'exclusion
de tous les autres ! affirmait avec un brin de causticité Churchill)
renforce la cause de la démocratie. Parfois même, la nécessité
d'un devoir de dérision et de caricature se fait jour de manière
impérieuse : elle constitue alors une condition sine qua non, une
garantie de la bonne santé de la démocratie.
Le succès persistant de l'emblématique émission de
Canal +, la chaîne cryptée née au milieu des années
1980, les "Guignols de l'Info", doit être appréhendé
dans cette optique. Les marionnettes de latex, fidèles au rendez-vous
chaque jour de la semaine aux alentours de 20 heures, ont représenté
dès leurs débuts un espace d'impertinence et d'insolence,
une tribune désopilante et satirique, une bouffée d'oxygène
bienvenue en somme. Qu'une telle émission puisse exister et se
développer dans ces proportions confirme, si besoin en était,
la progression sur le long terme des pratiques démocratiques en
France. Un témoignage supplémentaire en serait sans nul
doute que l'on puisse, en toute sérénité, sans risquer
l'anathème, s'interroger, sans verser dans la louange ritualisée,
sur le rôle et l'impact réel de cette émission culte
sur la démocratie française. Là aussi, et c'est à
la mode convenons-en, un droit, voire un devoir, d'inventaire s'impose
naturellement.
La dérision dans l'Histoire
Au préalable, il convient de préciser que la dérision
et la caricature ne sont en aucune manière des créations
contemporaines caractéristiques de nos sociétés.
L'examen de l'Histoire en ce domaine invite à la modestie. La carrière
et l'uvre féconde du poète comique athénien
Aristophane seraient fort utiles à cela. La floraison des libelles
et autres pamphlets sous l'Ancien Régime, dont les périodes
les plus propices furent sans doute les Guerres de religion dans la deuxième
moitié de XVI° siècle ou la Fronde avec les mazarinades
au milieu du siècle suivant, ne déroge pas à cette
grande tradition.
La Révolution française, formidable accélérateur
de l'Histoire, constitue un terreau fertile pour l'exercice de style :
il est vrai que cette période charnière et fondatrice vit
les sujets de la monarchie absolue de droit divin étrenner un nouveau
statut, celui de citoyen détenteur d'une part inaliénable
de la souveraineté nationale. Le XIX° siècle fut souvent
considéré comme l'apogée de la caricature, en un
temps où la presse n'utilisait pas ou peu la photographie pour
illustrer ses journaux. Les noms de Daumier et Philippon sous la Monarchie
de Juillet (ah ! Louis-Philippe en poire !), ou de Caran d'Ache sous la
III° République sont passés à la postérité.
Au XX° siècle, deux organes de presse ont notoirement influencé
le genre. Le Canard enchaîné, né dans les tranchées,
et Hara-Kiri Hebdo devenu en 1970 Charlie Hebdo, ont recueilli cet héritage
mêlant satire sociale, passion des calembours détonants et
goût de l'humour acide tout en essayant de s'affranchir des limites
imposées par une législation sourcilleuse.
Un contexte particulier pour les Guignols : l'ère des masses
Le parcours des Guignols s'inscrit dans un contexte particulier que nulle
analyse sérieuse ne peut valablement occulter. Cette fin de millénaire
s'est traduite par le triomphe de moyens de communications gigantesques
débouchant sur l'ère des masses. L'impact qu'ils peuvent
avoir sur l'opinion publique, et plus particulièrement sur un segment
de celle-ci qui s'est autonomisée depuis les Sixties principalement
pour devenir une catégorie à part entière, la jeunesse,
est sans commune mesure avec la satire décapante d'autrefois. Les
possibilités de manipulation des esprits à grande échelle,
procédé utilisé par les régimes totalitaires
au XX° siècle mais aussi par des démocraties authentiques,
ont augmenté de manière exponentielle.
Nous abordons par la même occasion un premier travers dans lequel
les Guignols tombent bien souvent par confort. Ils n'admettent pas, pour
ne point devoir l'assumer, leur immense succès et l'impact que
celui-ci peut produire sur les mentalités collectives. Le fait
de minimiser leur influence sur les façons de penser et de réagir
des jeunes correspond en réalité à une stratégie.
Une stratégie qui consiste à éluder d'office toute
responsabilité, ce qui, il faut l'avouer, est extrêmement
confortable. Car, qu'ils le veuillent ou non, ils constituent bel et bien
des leaders d'opinion de la société.
Il suffit pour s'en convaincre de s'immiscer dans des discussions d'adolescents
dans les cités ou dans les cours de récréation, dans
les conversations de comptoir ou de dîners mondains. Toutes les
générations, tous les milieux sociaux sont concernés
dans leur façon de parler et de penser. Cette pusillanimité
à reconnaître leur succès apparaît en contradiction
avec une volonté nettement affichée de vulgariser la vision
de la société dont ils sont porteurs. Cette fausse modestie
et cette propension à la dénégation systématisée
constituent à coup sûr des arguments marketing efficaces,
car il est plus avantageux d'apparaître en simple franc-tireur.
La dévalorisation de la politique
Les Guignols contribuent avec vigueur au phénomène contemporain
de dévalorisation de la politique et des politiques dans leur ensemble.
Leurs sketches tendent à accréditer la thèse du "
tous pourris " et à présenter les politiques comme
des pantins, des êtres falots, bref comme de simples marionnettes
mues par des puissances occultes ou par leurs instincts les plus vils.
Le populisme y trouve de quoi nourrir ses fantasmes d'autant plus que
le message transmis caresse dans le sens du poil les pulsions les plus
irraisonnées sommeillant au plus profond d'entre nous.
Le fait de camper les hommes politiques en personnes sans principes, sans
idées et de surcroît corrompues comporte un danger : celui
de faire passer la démocratie et la République comme un
jeu de dupes dont le seul but est d'amuser la galerie et de flouer le
citoyen. Le processus de dépolitisation et de désintérêt
à l'égard de l'action publique s'en trouve de la sorte alimenté.
Contrairement à leurs affirmations péremptoires et à
leurs dénégations outrées, on ne peut pas dire que
les Guignols fassent quelque chose de véritablement productif pour
enrayer les progrès alarmants de l'abstentionnisme et du vote extrémiste,
y compris en faveur de Le Pen. Le rejet de la politique constitue leur
fond de commerce. Le même que celui sur lequel prospère Le
Pen depuis de longues années.
Nous entendons déjà les cris d'orfraie et les torrents d'indignation
de Gaccio et de ses comparses à l'évocation de ce paradoxe
! Mais chacun doit s'interroger sur d'éventuels effets collatéraux
non désirés. Nul n'en est à l'abri et le reconnaître
serait tout à l'honneur des auteurs des Guignols plutôt que
de se prostrer dans la dénégation systématique virant
parfois à l'autisme. Un des reproches qu'ils adressent à
la classe politique
Des procédés contestables
Certains procédés utilisés au nom des marionnettes
en latex sont également sujets à caution. Le " jaccusisme
ambiant " entretenu par les snipers de Canal + s'appuie sur des pratiques
parfois contestables ne contribuant pas à instaurer un climat serein
que tout débat démocratique digne de ce nom réclame.
Outre les règlements de compte personnels qui ont émaillé
la vie de la chaîne cryptée et nourri les rubriques de la
presse people, la convergence quasi obsessionnelle de certaines critiques
et thématiques peut apparaître surprenante, voire franchement
suspecte. Les méthodes employées s'apparentent à
un véritable lynchage médiatique. Nombreuses sont les victimes
des traits acérés des marionnettes à s'être
demandées le pourquoi de tant d'acharnement à ce qui était
perçu comme une véritable entreprise de démolition.
Parfois en raison de règlements de compte personnels (voir le cas
Guillaume Durand), parfois par souci d'une audience accrue (voir Richard
Virenque), parfois pour la défense d'intérêts financiers
majeurs (voir les saillies à l'encontre des chaînes concurrentes),
parfois par méchanceté et incompétence (voir Aimé
Jacquet).
En bien des occasions, cette volonté délibérée
de nuire s'est transformée en mise à mort symbolique en
bonne et due forme de personnes assimilées à des victimes
expiatoires. La chose faisait penser à des versions modernisées
et civilisées ( ?) des cérémonies publiques de châtiments
ou d'exécutions, à une exposition au pilori afin d'offrir
les personnes ainsi stigmatisées à la vindicte populaire.
Cette plongée effrénée dans la dénonciation
publique tourne très facilement à l'imprécation et
à la dérive sectaire. Les parangons de la lutte anti-fasciste
peuvent utiliser des armes et des procédés identiques à
ceux de leurs adversaires !
Une vision de la société estampillée
Le succès d'estime obtenu par les Guignols leur a peut-être
fait croire qu'ils étaient investis d'un magistère moral
les transcendant. Cela a effectivement de quoi tournebouler plus d'une
tête. Il ne fait pas de doute en tout cas qu'ils sont porteurs d'une
vision de la société originale et cohérente. Mais
ils ne représentent malgré tout seulement qu'un point de
vue sur la société. Pour cohérent et légitime
qu'il puisse être, il n'en demeure pas moins contestable. Cette
vision de la société peut être dessinée à
grands traits.
Elle s'enracine dans une culture libertaire post soixante-huitarde qui
fustige tous les tabous et tous les interdits au nom d'un individualisme
forcené. Mâtinée d'un populisme évoqué
précédemment et que Guillaume Durand avait qualifié
dans une heureuse formule de "poujadisme branché ", cette
disposition d'esprit opère très facilement la jonction avec
celle des élites sociales et intellectuelles qui ont congédié
les valeurs fondatrices de la République considérées
comme ringardes. Car la contrainte et la loi normatives sont vues comme
d'intolérables agressions au plein exercice d'une sacro-sainte
liberté largement idéalisée. L'hédonisme devient
alors une valeur de référence immuable.
Le multiculturalisme est drapé des oripeaux de l'antiracisme, ouvrant
de ce fait la voie à tous les communautarismes et à toutes
les régressions ethniques. Il est frappant de constater à
quel point la défense de la laïcité (valeur certainement
archaïque) ne mobilise pas leur énergie. Le légitime
droit à la différence se transforme en différentialisme
exacerbé.
Peut-être " à l'insu de leur plein gré ",
l'idéologie des Guignols conduit à une disqualification
de l'élément populaire. Ils sont les promoteurs d'une idéologie
urbaine, parisianiste, maniant le mépris social sous forme d'invectives
ou de condescendance affectée. Pour eux, les revendications sociétales
doivent primer sur les préoccupations sociales : pouvoir fumer
un joint est plus important que répondre aux inquiétudes
des catégories populaires concernant l'insécurité.
Mettre en avant ces angoisses en les considérant aussi comme une
question sociale fleurerait à plein nez le fascisme. Pour le reste,
et pour se donner bonne conscience, la charité et la générosité
très show-biz y pourvoiront. Sinon, un radicalisme de façade
sera requis d'urgence. En cela, ils surfent sur la vague libérale-libertaire
que les bobos, les fameux bohèmes-bourgeois, ont utilisée
comme levier pour s'épanouir pleinement.
Entre posture et imposture
Car s'il est une réalité qui doit être mise en évidence,
c'est que les Guignols sont loin d'être ce qu'ils aimeraient être
ou ce pour quoi ils aimeraient passer. Le décalage est flagrant.
Certaines de leurs postures tournent parfois à l'imposture. L'envers
du décor est d'une toute autre nature.
Le jeunisme impétueux et impénitent ne doit pas faire illusion.
La confusion entre jeunisme démagogique et esprit rebelle est à
dissiper d'emblée, de la même manière que mode et
culture ne coïncident pas exactement. Cet esprit faussement rebelle
porte la marque de leur fabrique. Se posant en pourfendeurs de la pensée
unique par leur liberté de ton, ils sont devenus les gardiens vigilants
d'un nouveau prêt-à-penser, les membres intransigeants d'un
Politburo de la pensée conforme (évidemment la leur !).
De la même manière, ils se sont mués en porte-parole
de leur chaîne, défendant des intérêts financiers
gigantesques dans le cadre d'une compétition féroce entre
télévisions concurrentes. Leurs flèches acérées
valent aussi leur pesant d'argent : la satire assassine n'est pas seulement
désintéressée et encore moins déconnectée
d'enjeux financiers immédiats. Quel a été le degré
de consentement dans ce processus d'instrumentalisation progressif ? La
question mérite d'être posée, à défaut
de réponse assurée.
Même une de leurs plus grandes réussites est équivoque.
La manière avec laquelle ils ont su démonter et vulgariser
les mécanismes de la mondialisation effectuée sur des bases
libérales est à mettre à leur crédit sans
la moindre contestation. Par l'entremise de la " World Company "
et de la multitude de clones de " Monsieur Sylvestre ", ils
ont mis à la portée du plus grand nombre les discours cyniques
et manipulateurs des apôtres du marché. Mais dénoncer
la mondialisation quand on officie (sans en convenir) pour une chaîne
qui constitue une niche de la mondialisation semble paradoxal et peut
instiller le doute. Car, en effet, les Guignols sont devenus un rouage
de la mondialisation, une arme au service de leur chaîne dans ce
combat sans pitié.
Les Guignols ont cherché à apparaître comme défendant
les faibles aux prises avec les puissants, embrassant la cause du peuple
dont ils auraient compris les aspirations profondes. Au départ,
le doute n'était pas de mise : les Guignols, et Canal + en général,
se trouvaient du côté des Indiens. Depuis, la situation a
notoirement évolué. Les attaques contre les puissants se
sont espacées et perdent de leur virulence. Et si les marionnettes
étaient passées dans le camp des cow-boys? Et si, de poètes,
les auteurs s'étaient transformés en tueurs en série
? Et si cette mutation n'était qu'un signe de la dégénérescence
du fameux " esprit Canal " ? La manière dont fut perçu
l'engagement de Bruno Gaccio, l'un des géniteurs et auteurs des
Guignols, auto proclamé avec hardiesse meneur de la fronde anti
Messier au printemps 2002 à l'occasion du débarquement de
Pierre Lescure, par les syndicats et les personnels de la base, mêlant
scepticisme et agacement, en apporte un témoignage significatif.
Les auteurs des Guignols donnent leurs lettres de noblesse au nouveau
conformisme ambiant qui consiste à s'afficher quelque peu décalé,
mais en apparence seulement et sans que cela aille très loin. N'est
pas un Robin des bois des temps modernes qui veut !
Les revers du succès
Une des cibles favorites des Guignols, Guillaume Durand, écrit
dans son livre intitulé " La Peur bleue " ceci : "Les
Guignols sont moins les représentants d'un télévision
alternative que la caricature d'une télévision qui bouffe
du politique, méprise les livres, flingue les perdants, assassine
ceux qui ne rentrent pas dans le cadre ". Cette analyse contient
une large part de vérité et recèle le mérite
de poser la question essentielle : que sont devenus en réalité
les Guignols ?
Les Guignols sont certainement victimes de l'usure qu'une position dominante
de quasi-monopole entraîne immanquablement. Gardons présent
à l'esprit la trajectoire de leur concurrent, le Bébête
Show, qui dans les années 1980 avait apporté un souffle
nouveau à la dérision politique. La rapide émergence
des Guignols de l'Info les avait fait vieillir avant l'âge. Finalement,
sa disparition de l'écran avait coïncidé avec l'apogée
des Guignols, en 1995, à l'issue de la campagne des présidentielles
au cours de laquelle les observateurs estimaient que les marionnettes
avaient favorisé de concert la chute libre de Balladur et la victoire
de Chirac. Aujourd'hui, aucune relève, ni même la moindre
concurrence, ne se profilent à l'horizon. Cette situation de confort
ne sert pas objectivement les Guignols.
Ceux-ci sont confrontés à un véritable imbroglio
semi-philosophique : comment l'usage de la dérision, nécessité
absolue à un fonctionnement harmonieux de la démocratie,
peut, dans certaines conditions, se transformer en obstacle relatif. Nul
ne peut valablement s'exonérer d'une telle réflexion, a
fortiori quand elle nous concerne au premier chef.
Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Décembre 2002
www.agaureps.net
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