Le déroulement de la manifestation du samedi 6
mars à Paris a mis en lumière tant les clivages existant
au sein du mouvement féministe que les évolutions qui se
dessinent à l’intérieur de celui-ci. Les questions
sensibles du voile et de la laïcité, si elles ont cristallisé
ostensiblement les débats, n’ont servi en définitive
que de révélateur d’antagonismes bien plus profonds.
La présence de Ni putes ni soumises en fin de cortège en
fut le signe évident. Le constat d’une tendance globale à
la régression du droit des femmes est généralement
partagé : là ne se situe pas la divergence. Y déceler
seulement un conflit générationnel serait en deçà
de la réalité et offrirait une vision particulièrement
réductrice. Il est cependant vrai que le discours véhiculé
par les féministes de l’ « ancienne génération
» peut parfois apparaître comme daté et n’ayant
bénéficié d’aucune mise à jour.
Le clivage essentiel concerne plutôt la conception même
du féminisme et son inscription dans la prise en compte d’une
réalité quotidienne vécue. Le féminisme incarné
par Ni putes ni soumises s’enracine dans un substrat social plus
solide. C’est pour cela que ce mouvement a su se recentrer sur des
aspects essentiels trop souvent négligés : la défense
de la laïcité en tant que principe fondamental du vivre ensemble,
la promotion des valeurs républicaines. Les revendications des
filles des cités s’inscrivent résolument dans un dessein
collectif, ce qui, rappelons-le, constituait les sources mêmes du
mouvement féministe.
Les féministes traditionnelles sont tombées au fil du temps
dans certains travers qui se sont avérés à l’usage
préjudiciables à la cause. Il y eut parmi les plus significatifs
et les plus emblématiques de ces travers la tendance à la
victimisation de la femme, la glorification excessive de la maternité,
la valorisation outrancière d’une sensibilité et d’une
intuition dites spécifiquement féminines. La mise en exergue
trop systématique de ces différences du « genre féminin
» finit par être contre-productive et, pour reprendre le titre
de l’ouvrage d’Elisabeth Badinter, conduit les féministes
à « faire fausse route » à leur corps défendant.
Car c’est à partir de ces arguments, exploités à
des fins évidemment tendancieuses, que des entreprises visant à
la régression des droits des femmes se sont développées.
On pourrait citer à titre d’exemple l’abandon de l’impératif
du partage des tâches ménagères ou la spécialisation
factice de la femme dans une fonction d’éducation des enfants
en bas âge en vertu d’une compétence pour la chose
préférentielle, sinon exclusive. C’est revenir de
la sorte sournoisement à une définition implicite de la
femme par la maternité. Tout cela favorise le retour de la femme
au foyer, processus accéléré en période de
crise économique et de chômage qui accentuent le sentiment
de culpabilisation des femmes qui travaillent.
Mais le reproche le plus pertinent que l’on puisse faire à
certaines féministes est d’avoir transformé le combat
en question sociétale et d’en avoir évacué
les aspects sociaux les plus immédiats. La question des droits
des femmes constitue avant tout une question sociale et s’insère
dans un combat plus global pour l’égalité. C’est
ce qu’a fort bien compris le mouvement Ni putes ni soumises qui
s’est efforcé d’éviter deux déviations
malheureusement trop coutumières.
La première est de réduire la revendication féministe
à un cocktail fait de consumérisme ou d’individualisme
branché dans des proportions variables selon les circonstances
et dont le symbole le plus abouti est sans conteste l’icône
médiatique Isabelle Alonzo. Pour reprendre les termes attribués
par le quotidien Libération à Fadela Amara, le féminisme
s’était transformé en « truc de bourgeoises
que la parité touchait autant que les soldes chez Hermès
». La dimension sociale du combat féministe fut ainsi diluée
dans des considérations parfois vagues et aux antipodes des objectifs
initiaux, en tout cas déconnectées d’une base populaire.
Le refus de se positionner clairement et sans ambiguïté sur
la question du voile et de la laïcité traduit en fin de compte
une méconnaissance frappante des réalités vécues
au quotidien par les filles des quartiers.
La seconde déviation consiste au contraire à surenchérir,
du moins en paroles, dans la revendication politique, comme s’il
pouvait s’agir d’une caution aux renoncements évoqués
précédemment. Ce fut le cas de ceux et celles qui mettaient
en avant dans leurs slogans la politique de régression sociale
du gouvernement. C’est faire passer au second plan, en la relativisant
notoirement, la question de la laïcité. C’est aussi
se donner bonne conscience (politique) à peu de frais. Cette attitude,
plus proche en définitive de la posture idéologique, porte
en elle les germes du renoncement à agir concrètement et
immédiatement sur le quotidien. Car la logique de ce raisonnement
est claire. A partir du moment où le gouvernement mène une
politique de régression sociale, ce qui ne fait pas l’ombre
d’un doute pour nous, et dont les femmes peuvent être considérées
comme les principales victimes, ce qui n’est pas réellement
contestable par ailleurs, il serait donc urgent de se consacrer en priorité
à la critique de la politique globale du gouvernement, même
si la contestation reste confinée au domaine de l’incantation,
et donc de reléguer aux oubliettes, momentanément nous assure-t-on,
la question de la laïcité comme si celle-ci ne relevait pas
du champ social. Tant que n’auront pas été résolus
les problèmes sociaux dans leur intégralité, à
savoir ségrégation, discriminations, injustices ou autres
inégalités, il ne serait pas opportun de s’attaquer
frontalement à une des discriminations les plus blessantes pour
le genre humain. Certains rajoutent même qu’il faudra attendre
d’avoir fait la révolution pour mettre à plat tous
ces problèmes… Et pendant ce temps, des femmes souffrent
de violences et de discriminations quotidiennement ! De belles âmes
voudraient nous expliquer qu’il s’agirait d’un problème
secondaire ou subalterne.
Le mérite de Ni putes ni soumises réside dans le fait
d’avoir réaffirmé ostentatoirement contre vents et
marées que le féminisme ne peut se réduire à
un hypothétique questionnement sociétal, mais tout au contraire
constitue un élément central de la question sociale dans
laquelle les valeurs républicaines, avec au premier rang laïcité
et volontarisme, restent fondamentales. Personne ne nous fera croire que
la défense de la laïcité et la lutte contre le recul
des droits des femmes peuvent être deux approches antagonistes visant
à la résolution d’un même problème :
elles sont intimement liées. C’est pour en avoir fait dès
le début son cheval de bataille que le mouvement Ni putes ni soumises
est en mesure d’offrir une cure de jouvence à un féminisme
qui végétait quelque peu. Car, plus que les femmes, c’est
la société toute entière qui a besoin d’un
féminisme revigoré aux valeurs universelles portées
par la République et par des luttes sociales quotidiennes qui ne
prennent pas le visage d’abstractions coupées des réalités
populaires vécues.
Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Mars 2004
www.agaureps.net
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