|
||||||||||||||||||
|
Télécharger |
De l'économie des marché à la société de marché |
||||||||||||||||
La dislocation du bloc soviétique dans les années 1989-1991 a laissé le champ libre à l’expansion du système économique capitaliste. L’alternative d’une économie socialisée a disparu tandis que les hypothétiques « troisième voie » se sont progressivement amenuisées. Faute de concurrentes, l’économie de marché s’impose à la planète. Ce triomphe ne résulte pas pour autant uniquement d’un simple événement géopolitique, la fin de la guerre froide en l’occurrence, qu’on le considère comme fortuit ou au contraire inscrit dans la logique de l’Histoire. Il avait été préparé par le processus de mondialisation effectué sur des bases libérales depuis quelques décennies à la faveur de l’effritement des positions keynésiennes consécutivement au renversement de la conjoncture lors des années 1970. Dans un monde soumis à l’hyperpuissance américaine, l’économie de marché, avec ses valeurs, ses règles et ses modes de fonctionnement, imprime sa marque à la planète. La primauté de la loi du marché ne saurait être valablement discutée à l’heure actuelle. Ses lois d’airain modèlent puissamment l’économie mondialisée. Quels que soient les noms qui lui sont attribués, capitalisme, libéralisme, néo-libéralisme, mondialisation ou globalisation, la réalité reste la même : le marché impose ses vues.
Certains ont essayé d’établir une distinction entre
économie de marché et société de marché.
L’objectif était de parvenir à démontrer que
l’acceptation d’une économie de marché ne conduisait
pas de manière inéluctable et irréversible à
l’instauration d’une société de marché.
Contraintes de se rallier au libéralisme économique, parfois
contre leur gré (jusqu’à quel degré peut-on
s’interroger), parfois avec plus ou moins d’empressement,
ces personnes s’accrochaient à théoriser une improbable
barrière entre économie et société de marché.
L’entreprise nous semble ardue : la voie est étroite. 1 – La promotion du citoyen-consommateurLa principale caractéristique d’une société de marché réside dans la transformation insidieuse du citoyen en consommateur. Le citoyen, possédant des droits garantis par le respect de devoirs, jouit d’une part inaliénable de souveraineté. Il exerce cette dernière dans la sphère politique au moyen du suffrage universel égal et secret ainsi que par l’entremise des libertés fondamentales qui lui sont reconnues par la loi. Le citoyen est un être éminemment politique, la citoyenneté constitue une donnée fondamentalement politique. La négation de ces principes jusqu’à la Révolution française reléguait les Français au rang de sujets. La prééminence de la loi du marché dans le domaine économique a des répercussions immédiates dans les sphères sociale et politique. Le statut de citoyen subit un abaissement alarmant par le biais d’une stratégie de contournement, quand il ne s’agit pas d’une négation délibérée et avouée. L’opération s’inscrit dans une tendance forte : celle de dévalorisation du politique. C’est ainsi que l’on assiste à la volonté de valoriser le marché comme lieu de la souveraineté du citoyen, et ce au détriment de la médiation politique. Le mode d’expression du citoyen-consommateur résulte alors du choix entre plusieurs types de consommations à effectuer sur le marché : le champ des urnes et du bulletin de vote apparaît dès lors suranné. Ce glissement, presque imperceptible au premier abord, pose le délicat problème de la souveraineté populaire. Il conduit logiquement à la dépossession d’un nombre de plus en plus élevé de personnes : leur part de souveraineté est ainsi confisquée. Le choix consumériste n’est ni objectif ni rationnel au regard de l’intérêt général : il promeut ouvertement la satisfaction première, pour ne pas dire primaire, des intérêts individuels et privés. Encore une fois, il est utile de rappeler, afin de contredire la vieille antienne libérale, que l’intérêt général ne peut se restreindre à la somme des intérêts particuliers de chacun. Toute personne qui n’a pas les moyens financiers de s’intégrer à la société de consommation se trouve de facto exclue et privée de son droit à s’exprimer dans le champ public. Le statut de citoyen parvient à dépasser les inégalités de tous ordres afin d’attribuer à chacun un droit égal à exercer la souveraineté populaire. La société de marché réinstitue un ersatz de suffrage censitaire ! Le marché ne peut pas se substituer au grand forum citoyen. Il n’est pas un domaine dans lequel chacun, comme individu, pourrait exercer un choix raisonné, et donc comme consommateur détenir un véritable pouvoir d’essence démocratique. La transformation du citoyen en consommateur sous la férule d’une société de marché triomphante signifie en définitive l’abandon de la démocratie sociale et l’émergence de ce que certains ont appelé « démocratie populiste de marché », dans laquelle l’exercice de la souveraineté populaire se réduit à un rapport marchand et consumériste. 2 – Des individus atomisésLa vision libérale de l’économie et de la société conçoit l’individu comme un attribut du marché. Une société de marché élève l’individualisme au rang de vertu cardinale. Un individualisme forcené et exacerbé possède l’intérêt pour les promoteurs et les bénéficiaires d’une telle organisation sociale de détruire les formes de solidarité reliant et unissant les personnes entre elles. C’est ainsi que l’on préfère avoir affaire à des individus isolés, des citoyens sans attaches, flottant sur le marché, atomisés et déconnectés de leur environnement historique et subjectif. La dislocation du lien social devient le moyen de limiter le degré de conscience collective existant au sein de la société, et plus particulièrement à l’intérieur du monde du travail. De la sorte, les luttes collectives et les mouvements sociaux perdent en intensité et en vitalité. L’affaiblissement, voire la rupture, du lien social qui en résulte est à mettre en relation directe avec la perte de sens du travail dans les sociétés industrielles de marché. Le processus accru de désyndicalisation en constitue un des symptômes les plus significatifs, aggravant de surcroît l’atonie des mouvements sociaux. L’individualisme possessif se satisfait d’une citoyenneté étriquée et minimaliste, conforme en cela aux intérêts d’une société de marché restrictive. Les droits concédés et les modes d’expression octroyés le sont pour les besoins du marché libéralisé et dans les limites des intérêts de celui-ci. Le communautarisme d’intérêt apparaît en contrepartie comme un refuge pour l’individu isolé. Faute de s’identifier à une classe, à un groupe social, à une nation, l’individu se replie sur une communauté d’origine dont il appelle la protection. Le lien social n’est plus le produit d’une volonté de destin commun qui transcende les particularismes. Il devient par voie de conséquence la manifestation même de ces particularismes. La reconnaissance des droits individuels, pourtant nécessaire, est déconnectée d’un horizon collectif. La porte est ainsi ouverte à une privatisation généralisée des conditions de vie et à l’atomisation du corps social. On retrouve un des principes majeurs du mode de gestion libérale : la stratégie de la segmentation de la société qui vérifie le vieil adage « diviser pour mieux régner ». Isoler, atomiser, segmenter, tel est le credo d’une société de marché. 3 – Conformisme et besoin de distinctionDans la société de marché, l’individu est tiraillé entre deux attitudes contradictoires : le besoin de distinction sociale et le refuge dans un conformisme rassurant.
La tendance à l’homogénéisation des modes de
vie est incontestable. Les pratiques de consommation de la société
d’abondance tendent à effacer les différences de comportement
social. Donnant l’impression de remédier à l’atomisation
du corps social, elles renforcent aussi un sentiment identitaire : par
la consommation, l’individu rompt de façon symbolique sa
solitude et rejoint ainsi la communauté des utilisateurs du même
produit, de la même marque. Consommer, c’est participer à
une communauté d’égaux, c’est se donner le sentiment
sécurisant de « faire partie de quelque chose ». Il
s’agit en somme d’un des principes de reconnaissance sociale. Un système déchiré entre quête d’unité et préservation du pluralisme s’instaure. L’individu est écartelé entre deux aspirations peu compatibles, d’une part le désir d’égalité qui le pousse au conformisme, d’autre part celui de considération qui l’incite à rechercher la distinction. L’individualisme conduit en réalité à modeler son comportement sur autrui au prix d’un véritable déni de personnalité. D’où la nécessité de se ménager quelques interstices permettant d’affirmer, de manière en fait très ritualisée et codifiée, sa différence et son originalité que l’on feint de considérer comme sa personnalité propre. Apparaître décalé, voilà le nouveau conformisme ambiant dont la finalité est de préserver les convenances et de procéder à l’uniformisation des mœurs et des comportements. Les tenants et les aboutissants de cette contradiction sont autant d’ordre psychique que social. Ces ambivalences sont caractéristiques de la société de marché et de l’ère des masses : entretenir la contradiction et la confusion pour mieux mystifier. Il n’est pas étonnant de constater que le XX° siècle a vu proliférer la propagande et la publicité dont les mécanismes profonds ressortent à cette entreprise fondée sur l’illusion d’optique permanente. 4 – Le mépris de la culture désintéresséeLa culture n’occupe pas les strates supérieures dans la hiérarchie des valeurs de la société de marché. On peut même parler de mépris de la culture de la part des partisans de l’économie libérale. La culture n’est l’objet d’une quelconque attention particulière que si elle est minimaliste et utilitariste. Quand elle est seulement désintéressée ou « gratuite », elle ne représente qu’un intérêt limité. La déstabilisation de l’institution scolaire s’explique en partie de cette manière. La substitution du terme compétences à ceux de connaissances ou de savoirs illustre de manière crue la dérive sémantique affectant l’Ecole. La culture dispensée se doit d’être immédiatement utilisable à des fins purement concrètes et matérielles, pour ne pas dire sonnantes et trébuchantes. C’est ce que nous entendons par utilitariste. A quoi sert-il de s’encombrer l’esprit par des connaissances jugées inutiles et superfétatoires ? Le mieux, afin de se préserver de ce risque, est de réduire en quantité et en qualité les savoirs à transmettre, de procéder à des allègements significatifs de programmes, d’abaisser de manière identique les exigences. Ainsi s’ouvre la voie pour la transmission d’une culture minimaliste. La société de marché ne considère pas à sa juste valeur « l’accumulation de connaissances ». Elle aurait même tendance à taxer de parasites et d’oisives les personnes détentrices d’un tel savoir. Le modèle du self made man inculte mais enrichi est davantage valorisé que celui du savant ou de l’érudit. L’inculture est volontiers légitimée pour peu qu’elle s’accompagne d’une réussite financière et matérielle. Se développe de la sorte une forme de populisme niveleur. Sa manifestation la plus ostentatoire réside dans la célébration quasiment rituelle de la meilleure école, celle de la vie, au détriment de l’Ecole de la République à finalité méritocratique. La culture ne se voit attribuée un quelconque intérêt que dans deux cas de figure. Elle peut représenter un investissement judicieux et un moyen de profit rentable. Elle est alors célébrée à l’envi. La possession et la maîtrise d’un certain capital culturel peuvent servir en d’autres occasions à valider une ascension sociale récente. Elle constitue alors un moyen de représentation de soi, de briller en société : elle est instrumentalisée. Le mépris de la culture est masqué selon les situations par la suffisance du parvenu ou la morgue du pédant.
Les effets d’une économie de marché sans contrepoids ni limitations sont absolument redoutables. Les valeurs et l’idéologie du marché concourent à dissoudre le lien social et à désagréger l’exigence républicaine. Elles constituent un obstacle majeur à tout accès à l’universalité pour des citoyens transformés en vulgaires consommateurs. Elles sanctionnent la régression des valeurs de l’esprit et de l’intelligence face aux intérêts matérialistes.
|
||||||||||||||||||