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La dynamique générationnelle du XX° siècle

La querelle des Anciens et des Modernes représente une donnée récurrente de l'évolution des civilisations. La confrontation entre les générations constitue un puissant moteur de l'histoire du genre humain : à vrai dire, il n'existe pas réellement de groupements humains qui n'en aient été affectés dans leur marche. Sempiternellement, des cadets s'opposent aux seniors, des fils revendiquent avec impatience et fougue leur part d'héritage à des pères sommés d'accepter un droit d'inventaire sans concession. Il aurait été étonnant que le XX° siècle y dérogeât :la conflictualité inter-générationnelle impulsa une puissante dynamique au déroulement tumultueux du siècle qui vient de s'achever.

Sur une durée d'une centaine d'années, nous ne pouvons pas distinguer plus de quatre générations. Au delà , l'éparpillement régnerait, ne permettant pas de repérer les grandes scansions de la période considérée. Dans une perspective purement française, mais que l'on pourrait étendre à l'ensemble des sociétés occidentales au prix de quelques aménagements spécifiques selon les pays, on peut discerner quatre générations.

La première est la " génération tranchées " dont l'identité s'est forgée à l'épreuve du feu occasionnée par la nature même de la guerre de position. Verdun s'est transformé de la sorte en " lieu de mémoire ". La génération suivante résulte des événements de la seconde guerre mondiale : c'est la " génération maquis ". Face à l'occupation allemande et la collaboration du régime de Vichy, la Résistance a servi de ralliement à un groupe d'hommes et de femmes valeureux. La solidarité en fut renforcée à mesure que le sentiment de précarité de la vie croissait. Les mots de Londres ou de Vercors flottaient alors comme des étendards. La troisième eut la chance de ne pas devoir affronter de conflit mondial et son cortèges d'atrocités mais aussi d'héroïsme. En guise d'héroïsme, elle s'insurgea au cours des années 60, faisant preuve en la matière de davantage de précocité que ses devancières dans le processus d'affirmation de soi. Ce fut la " génération barricades ". Les multiples péripéties de Mai 68 et de ses prolongements servirent de réserve à souvenirs et anecdotes propres à cimenter une identité commune.

Le premier élément commun à ces trois générations est la conviction d'avoir conquis de haute lutte ses galons et sa crédibilité sur des théâtres d'opérations divers. Chacune a tendance à survaloriser l'expérience comme justificatif de la situation obtenue dans la société. Mais c'est à partir de cet argument que s'ouvrent les divergences inter- générationnelles qui ont marqué le XX° siècle.

La " génération maquis " s'est élevée contre l'esprit pacifiste ambiant animant parfois ceux qui avaient vécu l'enfer quotidien des tranchées. La dérobade de Munich et la pusillanimité à l'égard des menées belliqueuses du régime hitlérien constitue une exacerbation de cet état d'esprit latent qui affectait la période de l'Entre-Deux-Guerres. Le ralliement au régime de Vichy et à la collaboration de quelques héros de la " Grande Guerre ", tels Pétain ou Darnand, le chef de la Milice, accentua le clivage générationnel. Considérant que sa devancière était émoussée ou en décalage flagrant avec les urgences imposées par la réalité du moment, la future "génération maquis " estima qu'il était de sa responsabilité historique de procéder à la régénération d'une France meurtrie par la défaite de 1940 : elle prit la relève dans le but de rehausser la Nation.

Dès la Libération effectuée, les premiers comptes soldés, l'épuration jugée selon les cas trop sévère ou trop laxiste, une convergence générationnelle se réalisa sur l'autel de la réconciliation nationale et de la continuité de l'Etat. Chacun avait vécu sa guerre et arborait ses titres de gloires et ses décorations. Une mystique " ancien-combattant " scella l'alliance entre les rescapés des tranchées et des maquis parvenus aux plus hautes responsabilités du pouvoir . C'est en réalité contre cette convergence que se dressa la génération des Sixties. Dans un contexte de croissance économique symbolisée par l'appellation Trente Glorieuses et d'affirmation d'une société d'abondance ou de consommation, la jeunesse, nouvelle catégorie sociale désormais pleinement autonome, s'insurgea contre les pesanteurs qui sclérosaient le corps social. La révolte des " enfants fleurs "a parfois été ramenée à une simple impatience générationnelle :l'autorité de leurs aînés, fondée sur des souvenirs ressassés, leur paraissait insupportable et anachronique. Alors que le monde ne demandait qu'à s'ouvrir sans retenue à leur soif de découverte et à leur ambition, des carcans moraux et matériels les maintenaient rivés à leur condition d'aspirants contraints. En contestant de manière aussi radicale la société, ils ne cherchaient pas pour autant à la détruire ni à réduire en cendres le " vieux monde " honni, mais au contraire leur geste témoignait de la volonté de s'y intégrer au plus tôt en brûlant les étapes. L'adoption d'une phraséologie marxisante ou gauchiste ne doit pas conduire à un contresens. Pour une grande partie d'entre eux, une fois redescendus des barricades, le discours révolutionnaire fut laissé aux vestiaires : c'est en leur sein que se recruteraient les notables de demain.

La quatrième génération, celle de la fin du XX° siècle, est plus difficile à cerner. Par quels termes la désigner ? L'exercice est délicat car aucun événement majeur ne permet de l'identifier avec suffisamment de clarté. Pas de combat collectif rassembleur, pas de rupture historique majeure à se mettre sous la dent. Ce manque d'éléments de reconnaissance, cette lacune identitaire constituent à n'en point douter un aspect fondamental de la crise que traverse la génération actuelle : elle peine à définir son identité et à apposer son empreinte sur la marche en avant de la société. Elle est toujours en quête de repères et de valeurs indispensables pour que tout groupement humain générationnel soit en mesure de se structurer et d'affirmer sa singularité. Devant l'absence de point de ralliement indiscutable, on assiste à une profusion d'hypothèses afin de caractériser la génération présente :génération internet ? génération sida ? génération chômage ? génération droits de l'Homme ? génération game boy ? génération rap et rave ? génération restos du cœur ?Au passage nous nous rendons compte a posteriori de l'habileté et de la pertinence du slogan des présidentielles de 1988 :le célèbre " Génération Mitterrand ". Son succès prouvait qu'il y avait un créneau à occuper. Ce slogan électoral se révéla extrêmement mobilisateur en raison du besoin de s'identifier à quelque chose qui animait la jeunesse dont l'état de division et d'atomisation lui paraissait être un signe de son infériorité par rapport à sa devancière. Laquelle ne se privait pas de le lui rappeler de temps à autre afin qu'elle accepte et intériorise pleinement son complexe d'infériorité, le tout débouchant sur la crise de confiance clairement perceptible aujourd'hui.

L'élément qui pourrait caractériser le mieux cette génération de fin de siècle et de millénaire est peut-être le triomphe de la loi du marché effectué dans le cadre de la mondialisation libérale. La prégnance d'une économie de marché sans concurrence d'un quelconque modèle alternatif a frayé le chemin à la mise en place d'une société de marché. En définitive, tout ce qui avait été voué aux gémonies du haut des barricades(haro sur le capitalisme et sur cette satanée société de consommation !), mais aussi tout à quoi on a fini par se convertir bon gré mal gré(pas la totalité cependant). Le marché comme horizon indépassable pour toute une génération, voilà qui rien de véritablement réjouissant ou d'exaltant !

Sur la longue durée, une grande partie de la dynamique du XX° siècle s'articule autour de la génération des barricades. Elle s'est élevée contre les générations nées des épreuves des tranchées et des maquis, leur reprochant un état d'esprit " ancien-combattant " trop exclusif, n'hésitant pas à demander de rendre des comptes quant à la société qui lui serait léguée. Se sentait écrasée par le poids de souvenirs constamment remémorés et commémorés, cette génération éprouva le même sentiment de vide qu'exprima le futur Alexandre le Grand au soir des victoires de son père, Philippe de Macédoine :il craignait qu'il ne lui restât plus rien de grand à accomplir et à conquérir. N'est pas Alexandre le Grand qui veut !

Une fois intégrée aux sphères des classes dirigeantes, la " génération barricades " tomba dans les mêmes travers qu'elle dénonçait avec virulence. Elle a construit sa propre mythologie à coup de souvenirs et de références parfois enjolivés. Elle a engendré une autre mystique de type " ancien-combattant " :du mouvement de Mai 68, il y aurait désormais ceux qui en étaient et ceux qui n'en étaient pas. Elle procéda également à une survalorisation de son expérience, chose qui lui avait procuré des crises d'urticaire à répétition quand l'épreuve lui avait été administrée par ses aînés. Mais pour faire bonne mesure et résolument moderne (ah !la modernité !), elle n'utilisa pas le terme expérience, mais celui de vécu(ah !le vécu !). Elle s'indigne toujours quand les générations s'avisent de réclamer un droit d'inventaire(quelle outrecuidance !quelle ingratitude !).En fait, son destin a été celui de toute génération :elle s'est institutionnalisée et embourgeoisée, elle a vieilli. Quoi de plus logique en somme ? Dire qu'aujourd'hui elle constitue la génération du passé du passif n'a rien de péjoratif et de déshonorant, puisque cela a été et sera le lot de chacune. Mais elle s'y résout très difficilement. Etre la génération du passé, vous n'y pensez pas ! D'où la vague déferlante du jeunisme ambiant. D'où la floraison de formules pré-fabriquées du genre : " Etre jeune ou vieux, ce n'est pas une question d'âge. C'est dans la tête que tout se passe " . Notons bien que la chose est rarement dite par des jeunes. Quant à être la génération du passif, il s'agirait quasiment d'un crime de lèse-majesté. D'où le refus de tout droit d'inventaire justifié par la perception presque messianique de son rôle historique : " Du haut des barricades, nous avons répandu la parole d'évangile sur le vieux monde ".Pourtant, il s'agit d'une lapalissade que de dire que toute génération sera, un jour ou l'autre, celle du passé et du passif.

Les antagonismes inter-générationnels livrent une grille d'analyse convaincante des transformations des sociétés. Ces affrontements ne sont pas à appréhender dans l'optique d'une " guerre civile " opposant des générations différentes. Il s'agit plutôt d'une dialectique ininterrompue et toujours renouvelée par le cours des choses. En France, le dialogue permanent entre les générations des tranchées , des maquis et des barricades a façonné en profondeur le XX° siècle. C'est la compréhension de cette dialectique qui donne son intelligibilité à la période et permet d'en discerner les dynamiques. Les interrogations de l'instant présent résultant de l'éclatement de la génération actuelle trouvent de la sorte un angle d'éclairage original mais pertinent.


Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Septembre 2002
www.agaureps.net