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Du « bon usage » du sociétal |
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| L’omniprésence de ce qu’il est convenu
d’appeler les questions sociétales constitue un élément
caractéristique du débat politique et idéologique
actuel. Si l’on se fie à l’impact médiatique
que celles-ci rencontrent depuis maintenant plus d’une décennie,
on pourrait aisément estimer que les questions sociétales
représentent une préoccupation fondamentale pour la plus
grande partie de la population française. Circonscrire le champ du sociétal La prise en considération des questions sociétales nécessite
préalablement qu’un effort soit entrepris afin de les définir
clairement et d’en délimiter le champ, au risque de les transformer
en objet de débat non identifié. Que signifie le néologisme
sociétal ? De quoi en retourne-t-il vraiment dès lors que
l’on utilise le terme ? Nombreuses sont celles qui mettent en jeu la conception de la famille
: le couple (mariage, concubinage, PACS, divorce), les enfants (adoption).
Dans un domaine connexe, les débats relatifs à la condition
de la femme se trouvent au premier plan : parité, contraception,
avortement ou mixité. D’autres s’expliquent par l’émergence
d’aspirations à davantage de liberté, voire à
des revendications libertaires à l’image du débat
surmédiatisé de la dépénalisation de la consommation
du cannabis. Les préoccupations sociétales ont tellement le vent en
poupe que les qualifier de mode ne poserait pas de difficultés
majeures. Comment expliquer cette tendance lourde observable dans la majorité
des sociétés industrialisées ? La situation de la
France ne constitue à cet égard ni une singularité
ni une exception. Le paradoxe ainsi décelé renvoie à la fonction
de la Loi dans la sphère privée. Quel doit être le
degré d’intervention du pouvoir politique et du législateur
en ce qui concerne la régulation des modes de vie relevant principalement
du libre choix de l’individu ? En la matière, la réalité
n’est pas aussi tranchée que l’on voudrait le croire
par commodité ou par dogmatisme. On peut considérer à
juste raison qu’il s’agit d’un nécessaire volontarisme
pouvant et devant s’exercer dans le champ des mœurs ; a contrario,
il est également possible de déceler une insupportable dérive
vers un système à l’américaine caractérisée
par une judiciarisation accrue des relations humaines. Une nécessaire articulation entre sociétal et socialUne étape supplémentaire doit cependant être franchie dans l’entreprise de définition de la notion de sociétal. Elle passe nécessairement par l’articulation entre les revendications sociétales et les réalités sociales. L’exercice constitue un enjeu d’importance immédiate. Il est assez courant de reprocher aux premières d’avoir
tendance à étouffer les secondes, et ce au détriment
presque exclusif des catégories populaires. Le sociétal
serait socialement connoté dans un sens fortement péjoratif.
Parmi les arguments régulièrement invoqués, figure
le fait que les revendications sociétales émanent en priorité
de couches sociales plutôt favorisées. Parmi ces dernières,
les désormais célèbres bobos (bourgeois-bohèmes)
en sont devenus des figures emblématiques, jusqu’à
l’excès, et donc par voie de conséquence évidemment
caricaturales. On ne peut pas penser cette nécessaire articulation en minimisant
l’ampleur de l’altération qu’a connue ces dernières
décennies l’exigence sociale. Pour des raisons d’ailleurs
variées : le triomphe de l’idéologie libérale,
le retour à des formes de charité et de compassion au nom
de la tyrannie des bons sentiments, la préférence accordée
au maintien de la paix sociale au détriment de l’ambition
de transformation sociale, la dévalorisation de la valeur d’égalité
qui est, soit remplacée par celle d’équité,
soit grossièrement caricaturée en égalitarisme de
mauvais aloi. Il est en effet nécessaire de veiller avec attention qu’au
travers des questions sociétales on n’en vienne pas à
survaloriser de manière indue la situation immédiate de
l’individu au détriment des considérations de classe.
La déconnexion s’avérerait préjudiciable à
tous points de vue. L’opération ferait le jeu de l’idéologie
libérale qui, pour promouvoir ses intérêts, s’échine
à concevoir la société comme une addition d’individus
isolés les uns des autres et non comme une structure composée
de groupes sociaux solidaires. L’atomisation de revendications particulières
ou particularistes rend aléatoire l’expression de l’intérêt
général. Les dangers du sociétal à tout crinLe risque existe cependant d’utiliser de manière quelque peu excessive ces sujets sociétaux comme un moyen d’occulter les débats de fond. Les Verts, et de manière encore plus globale l’ensemble de la mouvance libérale-libertaire, ont fait leur, sciemment nous semble-t-il, ce stratagème d’évitement à l’occasion des dernières consultations électorales. Nous nous souvenons que trop de l’instrumentalisation de la question
de la dépénalisation de la consommation de cannabis au moment
de la campagne des présidentielles de 2002. De ce fait, les interrogations
que se posaient à juste titre la majorité des Français
ne furent abordées qu’avec parcimonie quand, pire encore,
elles n’étaient pas ringardisées non sans un zeste
de mépris social plus ou moins avéré. Et pour les élections européennes de juin 2004, bis repetita ! Pendant que certains s’agitaient comme des cabris en clamant fort benoîtement Europe sociale !, d’autres monopolisaient l’attention en organisant à grand renfort de publicité le premier mariage homosexuel. Et qui parla des questions fondamentales relatives à la construction et au fonctionnement de l’Union européenne ? Bien peu de monde malheureusement, alors que venait d’avoir lieu un mois plus tôt un élargissement conséquent avec l’arrivée de 10 nouveaux états et que se profilait à l’horizon un projet de constitution gravant dans le marbre des politiques libérales… Un autre danger consiste à détourner de sa nature profonde
un sujet en le transformant en question sociétale. Cette inversion
de perspective, pour habile qu’elle puisse apparaître au premier
abord, n’en demeure pas moins hasardeuse et redoutable. C’est
de cette manière détournée que la laïcité
est parfois remise en cause dans ses fondements mêmes. Il est vrai
cependant que d’autres ne prennent pas ces précautions d’usage
et l’attaquent frontalement. Pour autant, les questions sociétales ne sont pas anodines…En dépit de toutes les préventions ainsi formulées, et qui pourraient parfois donner l’impression d’un réquisitoire en règle, les questions sociétales ne peuvent être examinées par le petit bout de la lorgnette. Leur importance, croissante, ne saurait être minimisée ou hâtivement évacuée. Elles dessinent en filigrane des visions de la société. En fonction des approches retenues, et nous avons tenté de montrer qu’il existait réellement des alternatives en la matière, les modes d’organisation de la société que l’on promeut de la sorte se révèlent véritablement antagonistes. Un traitement inapproprié des questions sociétales peut
conduire à une parcellisation des droits, et donc des devoirs.
Une conception communautariste de la société en découle
automatiquement. Les revendications sociétales glissent facilement
d’une demande légitime du droit à la différence
à une sollicitation plus contestable d’une différence
des droits. La confusion peut paraître d’autant plus dommageable
qu’en certaines occasions c’est le droit à l’indifférence
qui s’impose. Les questions sociétales possèdent l’intérêt
d’être en mesure d’ouvrir la voie à des interrogations
prometteuses. La mise en questionnement des fondements judéo-chrétiens
de notre société, encore trop souvent communément
admis par la force de la tradition, s’avère la bienvenue
en plusieurs circonstances. L’évolution et l’adaptation
de la famille aux réalités vécues sont souhaitables
: c’est sans tabous ou préventions moralisantes que les débats
doivent être menés en la matière. Certains débats de fond sociétaux, certes d’approche
extrêmement ardue, doivent avoir pour fonction de favoriser la vulgarisation
à l’usage du grand public de questions éthiques ou
scientifiques touchant de façon concrète au quotidien de
chacun. Les interrogations sur le vivant, sa nature ou son sens, se situent
au premier plan médiatique. L’eugénisme, le statut
de l’embryon, le clonage humain qu’il soit à visée
thérapeutique ou reproductive, l’assistance médicale
à la procréation en constituent quelques exemples parmi
les plus significatifs. § § § § § § § Entre adhésion inconditionnelle et rejet de principe, il nous
semble que la réception des questions sociétales puisse
emprunter une voie médiane. Elles doivent s’inscrire dans
un projet global, tant social que politique, et ce dans la plénitude
des termes utilisés. Les questions sociétales ne peuvent
se réduire à des revendications particularistes. Les enjeux
sociaux, économiques, culturels, scientifiques et moraux, en un
mot politiques, sont trop importants pour être éludés.
Elles dessinent un large éventail à même de structurer
les débats du champ politique.
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