« Droit d’ingérence ».Quelle
plus spectaculaire contradiction que celle qui se révèle
dans la juxtaposition de ces deux mots. Rappelons les faits : selon le
Larousse, l’ingérence est l’action de s’ingérer,
c’est à dire de « se mêler d’une chose
sans en avoir le droit, l’autorisation ». Tout est alors
dit : le droit de se mêler d’une chose sans en avoir le droit.
Comprenne qui pourra …Toujours est-il que ce droit d’ingérence
nous est ressorti tous les soirs sur le coup de 20h pour nous convaincre
du bien fondé d’une intervention militaire américaine
en Irak, d’une intervention de maintien de la paix franco-américaine
en Haïti, du déploiement d’une force d’interposition
via l’opération Licorne en Côte d’Ivoire, pour
ne citer que les exemples les plus récents et les plus médiatiques,
et tout ceci sous l’égide ou non des Nations Unies.
Apparaît là d’ailleurs
un nouveau point d’achoppement : puisqu’il s’agit de
Nations, c’est à dire toujours selon le Larousse «
d’une communauté politique distincte des individus qui
la composent et titulaire de la souveraineté », alors
jusqu’où va cette souveraineté et quand peut-elle
être outrepassée. En quel nom ? Celui des Droits de l’Homme
? De l’Humanisme ? Tout ceci ressemble à s’y méprendre
à une coquille vide ou pour le moins partiellement vidée
de sa substance, et il convient d’essayer de voir où, quand,
et pour quelles raisons, des Etats ou des organisations s’arrogent
ainsi le droit d’intervenir sur certains problèmes. Et avec
quelles conséquences, qu’elles soient locales ou bien qu’elles
concernent les équilibres géopolitiques à long terme.
Si par le passé de nombreux peuples ont été tentés
d’étendre leur domination à d’autres endroits
de la planète, il est intéressant de voir en quoi leur démarche
diffère ou au contraire s’apparente à la dérive
que nous connaissons actuellement. L’exemple le plus cher à
notre cœur est sans aucun doute celui de la Révolution française
qui a voulu, à partir de 1792, s’exporter auprès de
ses futures républiques sœurs, afin de faire souffler chez
elles le vent des Droits de l’Homme. Belle et noble initiative,
mais aux conséquences historiques fatales. Nombreux sont ceux qui
voient là la fin de la Révolution, l’une des raisons
pour lesquelles celle-ci n’a pu être menée à
son terme. La guerre à l’extérieur s’est répercutée
à l’intérieur et a fragilisé plus encore le
pays, et la Terreur en est venue dès lors à terrasser jusqu’à
Robespierre, celui-là même qui affirmait que les peuples
n’aiment pas les missionnaires armés venant leur apporter
la liberté.
En remontant encore plus en arrière, on songe à l’empire
romain et à son désir d’exporter la civilisation,
sa civilisation, avec un résultat encore inégalé
: il faut se souvenir que par l’édit de Caracalla en 212
de notre ère, l’empire offrait le titre de citoyen à
tous les habitants de l’empire, qu’ils soient espagnols, gaulois,
germains ou barbares. Malgré un tel état de fait, et même
si cette décision n’était pas sans arrière-pensées
(cet édit fut promulgué afin de pouvoir récupérer
l’impôt successoral qui frappait les biens des citoyens),
cela n’a pour autant pas été suffisant pour empêcher
l’empire de s’effondrer ensuite sur lui-même. Il est
pourtant difficile de contester à ces deux volontés d’expansion
le désir bien réel d’amener à l’autre
un progrès qui était ressenti comme universel.
On ne peut malheureusement pas faire preuve de la même mansuétude
à l’endroit de toutes les expériences passées.
En effet, le discours bien-pensant qui consistait à promouvoir
la colonisation comme une libération que l’on apportait aux
indigènes (sic) ne résiste pas à l’épreuve
des faits et l’on a rapidement pris conscience qu’une telle
démarche n’était jamais désintéressée.
Se mélangeaient entre autres des motivations d’ordre économique
et religieux. Les raisons qui justifient une intervention n’ont
donc en réalité pas beaucoup changé depuis cette
époque. Elles prennent seulement des contours plus globaux, la
gestion géopolitique du monde nécessitant aujourd’hui
une mainmise bien plus importante que ce qui pouvait autrefois résulter
d’une simple approche locale. Il est important, dans le monde contemporain,
d’avoir des points d’ancrage aux quatre coins de la planète,
et des appuis pour se projeter dans les zones sensibles avec un maximum
de célérité. Le jeu des alliances ne relève
plus de pactes clairement établis comme dans l’Europe du
début du XX° siècle, mais d’un marchandage continuel
basé sur le donnant-donnant qui implique de ce fait tous les partenaires
: d’un échange bipartite voire tripartite, on est passé
à un multilatéralisme où chacun fait en sorte d’avoir
dans sa manche les meilleures cartes. Comment alors une intervention sur
le sol étranger pourrait-elle être vue autrement que comme
un désir de répondre à ses propres intérêts
?
Alors aujourd’hui, lorsqu’on parle de Droit d’ingérence,
un nom vient tout de suite à l’esprit : celui des Etats-Unis
d’Amérique. Il convient tout d’abord de repréciser
les choses et de dire que s’ils sont sans nul doute l’un des
acteurs les plus actifs dans ce genre d’opérations, ils ne
sont pour autant pas les seuls à agir de la sorte, les quelques
exemples donnés précédemment illustrant le rôle
joué par d’autres membres de la communauté internationale,
au premier rang desquels la France. Mais attardons-nous tout de même
sur les Etats-Unis puisque de par leurs choix géopolitiques, ils
sont en train de façonner le monde de demain.
Le tournant pour eux et le basculement dans le culte du droit-de-l’hommisme
se situent peut-être en 1918 lorsque le Président Wilson
propose ses célèbres « Quatorze points ». Plus
loin, pas encore remis du traumatisme du Vietnam, le président
Jimmy Carter fit de la question des Droits de l’Homme le centre
de sa politique étrangère. On ne peut s’empêcher
toutefois de replacer cette volonté dans un contexte plus global
où les Droits de l’Homme étaient un superbe paravent
en pleine Guerre Froide.
C’est maintenant au travers d’ambitions toutes nouvelles que
se matérialisent les actions américaines. En phase avec
le dogme libéral ambiant, leur nouveau guide est l’intérêt
économique qui prédomine sur tous les autres. Ainsi, il
est important de faire main basse sur les ressources naturelles, en particulier
énergétiques, mais aussi de s’assurer le contrôle
de moyens de transport (maritimes, oléoducs et gazoducs…)
tout en renforçant ses positions en divers endroits du globe (bases
militaires en Turquie, en Méditerranée, dans l’océan
indien avec l’île de Diego Garcia…). D’autre part,
afin d’assumer une surveillance la plus globale et la plus sûre
possible, les Etats-Unis n’hésitent pas à proposer
des plans d’ensemble qui peuvent concerner une partie entière
de la planète. Ainsi, le plan récemment proposé pour
le Moyen Orient envisage-t-il un certain nombre de réformes qui
devraient s’appliquer pour des pays allant du Proche Orient au Maghreb.
Déjà des oppositions légitimes voient le jour, les
différents pays visés rappelant qu’un processus, fut-il
de démocratisation, ne peut être imposé et doit être
construit par les peuples eux-mêmes.
Un tel constat, s’il a été fait par nombre d’observateurs,
n’empêche par pour autant certains Etats de passer outre et
de continuer à intervenir où bon leur semble, la Déclaration
universelle des Droits de l’Homme à la main. Quelle est-elle
cette Déclaration pour pouvoir ainsi justifier toutes ces interventions
dans leur diversité ? Elle fut adoptée par l’assemblée
générale des Nations Unies le 10 décembre 1948 et
s’adresse à « tous les membres de la famille humaine
». Elle impose aux Etats membres de la communauté internationale
de respecter un certain nombre de règles ayant trait à la
justice, à la liberté, à la vie privée, aux
droits civils et politiques, à la sécurité économique
et sociale…
Pour autant, il faut noter qu’en
1966, deux pactes sont venus s’ajouter à cette Déclaration,
dont l’un qui stipule notamment que « tous les peuples
ont le droit de disposer d’eux-mêmes ». Les règles
de l’Organisation des Nations Unies (ONU) interdisent d’autre
part toute intervention « dans les affaires qui relèvent
de la compétence nationale d’un Etat ». On voit
là que l’on peut faire dire bien des choses au droit international,
et qu’il est en tout cas bien compliqué de s’en réclamer
pour justifier certaines interventions. C’est pourquoi un nouvel
artifice est apparu afin de les justifier : le sort des ressortissants.
Il est ainsi bien aisé de déployer des troupes prêtes
à agir, voire de les faire s’immiscer dans les événements,
au prétexte de s’occuper du corps diplomatique et de la sécurité
de personnes qui, si elles sont encore là, le sont le plus souvent
parce qu’elles ne veulent pas quitter leur terre d’adoption.
Mais au-delà de ces règles et de la façon qu’ont
certains de les contourner, se pose tout de même le problème
de savoir ce que sont réellement ces droits de l’homme. A
n’avoir pas pris le soin de les identifier clairement, on les confond
aujourd’hui trop fréquemment avec la morale. Or les Droits
de l’Homme sont fils des Lumières et du XVIII° siècle.
Ils n’ont pourtant fait leur retour sur le devant de la scène
politique qu’au cours des années 1970 au travers de la dénonciation
du totalitarisme soviétique. Ce qui nous amène à
penser comme le dit François Furet dans l’essai qu’il
a livré en 1988 à la fondation Saint-Simon¹ que «
Tout se passe en effet comme si l’idée des droits de
l’homme s’était substituée dans notre vie publique
à celle du socialisme ou du communisme pour y véhiculer
dans des conditions nouvelles quelque chose de comparable : la dynamique
de l’égalité». Avec pour corollaire évident
un développement de l’individualisme, chaque être revendiquant
ce que dès lors la société lui « doit »,
les devoirs qu’elle a à assumer vis-à-vis de lui.
Ce qui est ainsi vrai pour la prégnance
des droits de l’homme dans la marche interne de notre pays ne l’est
pas moins lorsqu’il s’agit d’étendre ce concept
à l’échelle internationale. Ce que l’on nomme
aujourd’hui question des droits de l’homme n’est
en réalité rien d’autre que la question de l’Etat
de Droit. Cette notion était à l’origine essentiellement
juridique. Elle se traduit de façon avant tout négative
en considérant que l’individu est en position d’extériorité,
laquelle extériorité est exprimée par la Loi. L’Etat
de Droit s’oppose donc à l’anti-étatisme. Or
au contraire, que constate-t-on ? Qu’au lieu d’aider à
la proclamation d’Etats de Droit, les puissances occidentales tentent
au travers de leurs diverses interventions, comme le disait déjà
Régis Debray en 1978², « d’affaiblir au maximum
les Etats souverains de la périphérie pour pouvoir se brancher
directement sur les richesses et la main d’œuvre du pays, sans
bureaucratie interposée, sans contrôles juridiques ni barrières
nationales ».
Il se peut aussi que l’exportation de la juridification à
l’européenne ou à l’américaine ne puisse
être un recours viable. En effet, les dictatures elles-mêmes
savent faire preuve de mimétisme et elles savent de plus en plus
se prémunir contre toute critique en singeant le constitutionnalisme
occidental. Libre à elles de faire alors valoir l’intérêt
public pour mettre des barrières légales au Droit qu’elles
affichent. C’est d’ailleurs là une disposition que
l’on retrouve même dans nos constitutions, ce qui prouve bien
que l’Etat de Droit n’est sans doute pas la clé du
problème, et que la part inhérente aux gestionnaires du
pouvoir ne doit en aucun cas être sous-estimée.
Il est ainsi bien difficile de définir le droit d’ingérence
et de lui faire prendre corps dans le droit international. Les premiers
à le constater en sont, selon les cas, les premiers bénéficiaires
ou bien les premières victimes. Eux et eux seuls sont à
même de savoir si la situation de leur pays nécessite une
aide extérieure. Mais ils ne sont par contre plus maîtres
de leur destin dès lors que l’intervention a été
décidée. Il est en effet alors peu probable qu’on
leur demandera un avis autre que consultatif pour la structure à
mettre en place. On parle de plus en plus de phases de transition
avant de rendre leur autonomie aux peuples, comme c’est actuellement
le cas en Irak, mais elles sont bel et bien perçues comme une occupation.
Pour autant, ne rien faire et laisser les populations civiles livrées
à elles-mêmes ne peut être un discours cohérent,
surtout lorsqu’elles sont notoirement massacrées. Des purifications
ethniques comme celles du Rwanda ou de la Bosnie demandaient clairement
à ce que la communauté internationale s’engage. Les
processus de reconstruction sont longs et douloureux mais ils ont d’autant
plus de chance d’aboutir qu’on laisse aux peuples leur propre
identité. Ceci ne peut se faire que sous l’égide de
l’ONU, sous une forme enfin débarrassée de tout relent
de colonialisme et de nouveau messianisme. Les politiques nationales ont
toute leur place à trouver dans ces règles du jeu à
établir plus clairement, et les partenariats qu’elles entendent
mener avec les Etats seront d’autant plus fructueux qu’ils
seront le fruit d’une saine coopération et non plus d’une
quelconque mise sous tutelle.
François COCQ
Membre de l’Agaureps-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
www.agaureps.net
Mars 2004
¹ François Furet, La république du centre, 1988.
² Régis Debray, Il faut des esclaves aux hommes libres, Le
Monde Diplomatique, octobre 1978.
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