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Singularité et exemplarité du cas bolivien

Le président de la république bolivienne Gonzalo Sanchez de Lozada a donné sa démission le 17 octobre 2003. Quatorze mois après son élection à la tête de l’Etat bolivien, il a dû céder le pouvoir sous la pression de la rue. La Bolivie a en effet connu un mouvement social d’envergure. Mené par les Indiens aymaras et quechuas, il trouvait son origine dans la crise résultant du projet d’exportation du gaz bolivien vers les Etats-Unis via le Chili.
       L’attitude du gouvernement bolivien n’a pas milité dans le sens de l’apaisement. En choisissant la voie de la répression, il a au contraire envenimé un climat déjà fort tendu, transformant les manifestations en insurrection. Depuis l’ouverture de la grave crise sociale gazière le 19 septembre, la répression gouvernementale a fait près de 100 victimes. Face à cette situation de blocage, le président Sanchez de Lozada s’est résigné à la démission et s’est réfugié en Floride. Son vice-président, Carlos Mesa, qui avait pris quelques distances avec le traitement répressif et sanglant de la crise, lui a succédé à la tête de l’Etat bolivien.
       Les soubresauts qui viennent de secouer la Bolivie constituent un autre épisode du destin mouvementé de ce petit pays andin, et de manière plus large, des difficultés récurrentes de l’Amérique latine dans son ensemble. Mais il faut bien comprendre que ces événements peuvent être appréhendés selon une grille d’analyse à double entrée : ils mettent en exergue, de façon certes paradoxale mais non contradictoire, l’exemplarité et la singularité du cas bolivien.

Les raisons immédiates de la violente crise bolivienne ressortent à deux catégories. La plus évidente, qui a mis le feu aux poudres, concerne la question du gaz. La Bolivie possède les deuxièmes réserves de gaz d’Amérique latine, après le Venezuela. Le projet gouvernemental d’exporter le gaz bolivien vers le Mexique et les Etats-Unis par le Chili a suscité une vive hostilité parmi la population qui y a détecté une opération de bradage d’une de ses principales ressources naturelles. Les Boliviens ont refusé que les recettes de ces ventes gazières soient en majorité confisquées par les grands groupes pétroliers qui exploitent les gisements, sans bénéficier de manière plus substantielle à une population déshéritée touchée par un chômage croissant ou un sous-emploi chronique. Un des slogans des manifestants était : « Le gaz nous appartient de droit, le récupérer et l’industrialiser est un devoir ». Le nouveau président Mesa s’est d’ailleurs empressé de promettre la tenue d’un référendum sur la question du gaz.
       La demande d’une nouvelle constitution était venue se greffer sur les revendications relatives à la question du gaz. Suite aux premières violences des forces de l’ordre et de l’armée, la démission de Sanchez Lozada avait été réclamée par les manifestants. Le président Mesa s’est également engagé à convoquer une Assemblée constituante pour « la refondation de la Bolivie ».

L’exaspération et la radicalisation de la population bolivienne s’expliquent pour partie par les orientations prises en matière économique par les derniers gouvernements. Le choix avait été fait d’appliquer un programme d’inspiration ultra-libérale. Une loi fiscale favorisant les intérêts d’une petite élite, des contrats passés avec les multinationales du pétrole, l’application des plans d’ajustement dictés par le FMI en offrent quelques échantillons significatifs.
       La dégradation de la situation économique a servi d’adjuvant au déclenchement du mouvement de protestation. La croissance bolivienne est passée depuis 1995 à aujourd’hui d’un taux de 5 % à 1 %. L’anémie de la croissance a aggravé la précarisation des trois quarts des huit millions et demi de Boliviens qui vivent dans une grande pauvreté. La misère endémique d’un pays qui se situe au 114° rang mondial pour l’indicateur de développement humain (IDH) contraste avec la richesse d’une petite minorité de grands propriétaires fonciers, de patrons de l’industrie minière ou… de trafiquants de drogue. Les 20 % les mieux lotis accaparent 54 % de la richesse nationale tandis que les 20 % les plus miséreux doivent se contenter de 4 %.

En Bolivie, fracture sociale et fracture ethnique se conjuguent pour rendre la situation encore plus explosive. Les Indiens représentent plus de 70 % de la population totale. Les Indiens aymaras et quechuas, guaranis à un degré moindre, se sont trouvés à l’avant-garde du mouvement social. Cinq siècles de domination blanche ont entretenu un sentiment fortement enraciné de frustration et d’humiliation.
       L’histoire de la Bolivie est inséparable de celle des Incas et des conquistadors espagnols attirés par le prestige d’une civilisation brillante et les mines d’argent du Potosi qui furent aussi le tombeau de très nombreux travailleurs forcés indiens. Elle obtint son indépendance en 1825 sous l’impulsion du « libérateur » Simon Bolivar. Les premiers pas furent difficiles entre coups d’état, guerres civiles et défaites militaires.
       Depuis son indépendance, la Bolivie bat des records d’instabilité politique : elle approche la barre des 200 coups d’état ! Aux affrontements civils se sont surajoutés les guerres étrangères au XIX° siècle et dans la première moitié du XX° siècle. Le problème des frontières engendra des conflits avec les pays limitrophes : Pérou, Chili et Paraguay. La Bolivie fut amputée de nombreux territoires stratégiques, comme la province de l’Atacama aux dépens du Chili (débouché maritime et présence de dépôts de nitrates) ou une partie de la région pétrolifère aux confins du Chaco que le Paraguay annexa. La Bolivie ne possède aucun débouché maritime : c’est un pays totalement enclavé entre cordillère des Andes, forêt amazonienne et vastes étendues de la Pampa voisines.
       L’autre césure marquante dans l’histoire de la Bolivie est l’année 1952. Elle vit l’arrivée au pouvoir du Mouvement national révolutionnaire de Victor Paz Estenssoro qui fit entrer le pays dans une ère de transformations économiques et sociales. Ce fut cette révolution populaire qui projeta le pays dans la modernité en extirpant ses structures féodales. Le gouvernement procéda à la nationalisation des principales compagnies minières (Patino, Hochschild, Aramayo). Une réforme agraire s’efforça de libérer les Indiens du servage au détriment des grands domaines privés. Le suffrage universel était établi, l’enseignement stimulé, les effectifs de l’armée réduits, une puissante centrale syndicale mise en place.

C’est ainsi que les événements actuels s’inscrivent dans une tradition de luttes et de revendications. Sans remonter à la guérilla des années 1960 qui coûta la vie à Ernesto « Che » Guevara, on peut faire l’inventaire des combats qui ont mobilisés le peuple bolivien depuis moins de 20 ans. Les années 1960 et 1970 se sont caractérisées par une succession de coups d’état militaires desquels émerge la figure du général Hugo Banzer qui exerça à plusieurs reprises le pouvoir. Les Boliviens connurent alors les rigueurs de la dictature et les bienfaits de la démocratie leur furent étrangers.
A la suite de la vague de privatisation et de démantèlement des entreprises publiques enclenchée à partir de 1985 et le retour au pouvoir de Paz Estenssoro, une nette détérioration des conditions de vie des Boliviens intervint. En réponse à la chute du cours mondial de l’étain pendant les années 1980, 20 000 mineurs ont été licenciés sans ménagement. La plupart d’entre eux se sont reconvertis dans la culture de la feuille de coca. Les mineurs se sont faits par la force des choses cocaleros, notamment dans la région du Chapare. C’est alors que les Etats-Unis ont exigé vers la fin des années 1980 l’interdiction puis la destruction (par fumigation) de ces cultures. Le président bolivien de l’époque, Jaime Paz Zamora, revendiqua une compréhension historique et souveraine du problème, avec pour leitmotiv, « la coca n’est pas la cocaïne ». Il eut maille à partir avec les autorités américaines : plusieurs de ses partisans furent inquiétés par la justice pour « narco-trafic », le président lui-même se vit retirer son visa pour les Etats-Unis.
       Au cours des divers plans d’éradication de la culture de la coca de la décennie suivante, la résistance des paysans indiens s’organisa. La figure de Evo Morales, dirigeant du MAS (mouvement vers le socialisme), émergea. Le plan Dignité dicté par les Etats-Unis en 1997 réduisit les plantations de coca de 48 000 à 14 000 hectares. Le manque à gagner pour les cocaleros, souvent d’anciens mineurs de l’étain reconvertis par nécessité, fut estimé à près de 500 millions de dollars. Aucun dispositif alternatif crédible ne fut mis en place pour compenser ce qui leur tenait lieu de source de revenu quasi unique, dans des campagnes où 80 % de la population se trouve sous le seuil de pauvreté. Les projets de remplacement de la culture de la coca par celle du café n’aboutirent pas faute de volonté et de moyens.
       Le système des retraites a subi la vague de fond libérale et a été privatisé. Le basculement d’un système de retraites par répartition à la capitalisation s’est avéré catastrophique. Le Trésor public n’a plus perçu les cotisations des salariés, désormais versées à des fonds privés. Mais il a dû continuer à payer les pensions issues du régime antérieur, si bien que le poids des retraites dans le produit intérieur brut est passé de 3,4 % à 5,1 % en 2003. Le déficit budgétaire, stabilisé à 1,9 % du PIB en 1996, devrait atteindre 9,5 % cette année !
       D’autres éléments entrent en ligne de compte pour expliquer cette brutale dégradation du budget. Les contrecoups du ralentissement économique qui a affecté l’Amérique latine, le recul des exportations boliviennes composées presque exclusivement de matières premières (gaz, zinc, plomb, étain, sucre), les dévaluations du peso argentin et du réal brésilien qui ont réapprécié artificiellement le cours du boliviano y ont également concouru. A une paupérisation continue des paysans indiens a concordé une asphyxie financière croissante de la puissance publique. A la différence des années 1990, le gouvernement ne peut plus compter sur les recettes des privatisations : une partie du patrimoine national a été dilapidée et bradée par le libéralisme économique. C’est en fin de compte pour parer au plus pressé devant cette situation financière délicate que le gouvernement a accéléré le projet d’exportation du gaz naturel, et ce au mépris des aspirations et des résistances populaires.
       Plusieurs accès de contestation se sont déroulés récemment auxquels les médias ont attribué le nom de « guerre de l’eau ». En avril 2000, les habitants de Cochambamba se sont soulevés contre une filiale de la transnationale Bechtel qui gérait l’eau potable de la ville et appliquait un tarif jugé usuraire. De violentes manifestations s’ensuivirent, et en dépit des tentatives de répression gouvernementales, la population obtint gain de cause : les cadres de la transnationales durent quitter le pays.
       En 2002, ce fut au tour des habitants de La Paz à avoir maille à partir avec Vivendi. Il avait résulté de la gestion de la multinationale française une flambée des prix, une détérioration du service, un respect pour le moins aléatoire des règles d’hygiène. Le quartier populaire d’Alto Lima n’était quasiment plus desservi. Le pdg français Arnaud Bazire se plaignait des « mauvais consommateurs qui ne paient pas ». Un des ouvriers d’entretien témoignait en disant : « Ils nous parlaient de nouveaux équipements, ils ont juste repeint les tuyaux en blanc ! ». La ville d’El Alto, considérée comme la plus pauvre de Bolivie, fut également concernée par le mouvement. Elle fut en pointe dans les événements récents, constituant l’épicentre des affrontements sanglants avec La Paz.

Ces précédents ont eu un double avantage : d’une part, celui d’aiguiser la combativité du peuple bolivien en montrant qu’il était possible de faire obstacle à des mesures gouvernementales d’inspiration néolibérale orthodoxe et, d’autre part, celui de permettre l’émergence d’une nouvelle gauche avec à sa tête des leaders d’un genre nouveau.
       Le mouvement d’opposition qui a provoqué la chute de Sanchez de Lozada était bicéphale : deux leaders indiens l’ont incarné aux yeux de la population et des observateurs extérieurs. Evo Morales, député du MAS (mouvement vers le socialisme), avait fait ses premières armes à l’occasion de la défense des cocaleros menacés par les pressions américaines en vue de l’éradication de la culture de la coca au cours des années 1990. Felipe Quispe, leader aymara, avait pris à la même époque la tête de l’armée de guérilla Tupac Katari (EGTK) dans l’Altiplano. Cet ancien guérillero a passé cinq ans en prison dans un centre de haute sécurité. Devenu par la suite secrétaire général de la Confédération syndicale unique des travailleurs de la terre de Bolivie, Felipe Quispe fonda en 2001 le Mouvement indigène Pachacuti (MIP) à la tête duquel il a participé aux élections du 30 juin 2002 aux côtés de Evo Morales.
       Lors de ces élections, le MAS d’Evo Morales avait obtenu près de 21 % des suffrages, le MIP de Felipe Quispe 6 %. L’entrée de 41 députés indiens et paysans avait poussé le Parlement à reconnaître les langues indiennes : aymara, quechua et guarani.
       Afin de barrer la route du pouvoir à cette nouvelle gauche, un front commun des partis traditionnels s’était constitué, avec pour seuls ciments l’habitude de l’exercice du pouvoir et l’acceptation des injonctions du Fonds monétaire international. C’est ainsi que Gonzalo Sanchez de Lozada avait pu parvenir à la magistrature suprême avec seulement 22 % des voix.
       Ces nouveaux chefs de la contestation sociale en Bolivie sont issus de la paysannerie indigène. A la différence des mouvements de guérilla des décennies précédentes, ils revendiquent ouvertement leur participation active à la vie démocratique. Leur programme tient en plusieurs points essentiels : préservation des ressources naturelles nationales, reconnaissance et respect des droits des Indiens, changement du modèle économique en vigueur depuis 1985 par une inversion du processus de privatisation, adoption de nouvelles institutions à même de prendre davantage en considération les aspirations des masses populaires. Ce projet global rencontre l’adhésion des classes moyennes frappées par les réformes économiques.

Ces événements doivent être appréciés à leur juste valeur : comme une révolte populaire à visée antilibérale et anticapitaliste ayant débouché sur une révolution. Pour autant, les problèmes de fond subsistent dans le pays le plus pauvre, le plus métissé du continent et où l’analphabétisme atteint des taux extrêmement élevés. Le conflit social comporte de surcroît une forte connotation ethnique. Il est particulièrement revigorant de constater que, loin des yeux de l’Occident (mais si près des injonctions du FMI…), un peuple d’indiens analphabètes pauvres, de paysans paupérisés, de mineurs et de cocaleros, s’évertue à construire des alternatives à une réalité que l’on veut lui faire accepter comme irréversible et intangible.


Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Novembre 2003
www.agaureps.net