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La tolérance pour la tolérance... Une machine antilaïcité !
Marianne N° 342 Semaine du 10 novembre 2003 au 16 novembre 2003

La laïcité est une exigence d'intégration à la République. Une loi sur le refus des signes religieux à l'école aurait le mérite de réaffirmer ce principe.

Le cas de plusieurs jeunes filles musulmanes a remis en lumière la question de la laïcité à quelques mois de la célébration du centenaire de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905. L'opportunité d'une loi interdisant tout signe religieux au sein de l'école semble diviser les Français. Une commission a été mise en place afin de formuler un avis circonstancié en la matière.
Les positions affichées à cette occasion par certaines personnes opposées à toute loi et à toute interdiction paraissent pour le moins surprenantes. Les arguments avancés afin de justifier l'acceptation du port de signes religieux à l'école semblent quelque peu spécieux. Il en va ainsi du sacro-saint appel à la voie du dialogue par opposition à celle de l'exclusion, ou du refus « de s'inscrire dans les schémas de nos ancêtres du XIXe siècle » . Sans aucun doute une concession au culte rendu à la modernité...
Revient également avec insistance la crainte de fournir une réponse unique à un problème comportant de multiples facettes. Pauvre République une et indivisible de l'an II! La mise en exergue du fait que « la laïcité va bien au-delà de la question du voile islamique, intégrant celles de la ségrégation sociale et ethnique, ou de la marchandisation de l'école » tend à ériger le renoncement à agir hic et nunc en règle absolue. Autrement dit, tant que ces maux sociaux n'auront pas été éradiqués, Userait de mauvais goût de s'échiner à vouloir faire respecter le principe constitutionnel de laïcité.

Ces prises de position s'appuient en définitive sur des confusions regrettables quant à la nature même du concept de laïcité. La première de ces confusions puise sa source dans une insuffisante séparation entre sphère privée et sphère publique. Ce qui est possible dans le domaine privé n'est pas forcément autorisé et tolérable dans des lieux publics. La tentation de s'approprier de manière individuelle, quasi patrimoniale, l'espace public, aie « privatiser » en somme, se fait alors évidente. Autre confusion, plus ténue sans nul doute, que celle entre espace social et espace public : l'espace social peut être considéré comme l'échelon intermédiaire entre sphère privée et sphère publique.

La conjonction de ces deux dérives conduit, troisième confusion, à considérer que la laïcité se réduit à une vague tolérance, alors qu'elle est en réalité une exigence d'intégration aux lois de la République. La laïcité ne donne pas lieu à des passe-droits, mais oblige à adapter, à modifier, son comportement, et même éventuellement à se défaire d'une partie de ses habitudes, de son identité intime.
La conception de l'école est aussi enjeu. L'assimiler à un service public recèle, finalement, des effets pervers. L'école est fondamentalement plus que cela: elle est avant tout une institution de la République. La réduire à un simple service public, au même titre que le transport ferroviaire ou la distribution du courrier, favorise - consciemment ou non, peu importe - l'émergence de comportements consuméristes. On exige de l'école (je veux pouvoir arborer des signes religieux puisque c'est mon identité et que je ne dérange ouvertement personne) , alors que c'est l'institution qui devrait fixer, au nom de la collectivité et de l'intérêt général (qui n'équivaut pas à la somme des intérêts particuliers ...), ses règles.

La posture de la tolérance pour la tolérance s'inscrit de manière insidieuse dans un puissant courant de dévalorisation de la loi, faisant symétriquement l'apologie du contrat. Il s'agit d'un thème central de l'idéologie libérale triomphante qui milite pour la substitution, dans le champ social, du contrat de travail individualisé à la loi ou aux conventions collectives, jugées rigides et contraignantes (des obstacles à la dérégulation et à la flexibilité d'essence libérale !).
Une loi aurait le mérite, en ce qui concerne la laïcité, de réaffirmer opportunément des principes républicains ainsi que d'offrir quelques repères à une société et à une institution, l'école, qui en manquent toutes deux cruellement.