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La faute à pas de chance ?

Il s’agit d’un texte paru en éditorial de la Lettre mensuelle n° 125 d’Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde, Février 2007.

La brillante victoire remportée par le non à l’occasion du référendum portant sur la ratification du traité constitutionnel européen avait suscité un immense espoir. Espoir d’une inflexion et d’une alternative antilibérales porté par une gauche rassemblée sur les tréteaux d’une campagne unitaire. Espoir de candidatures communes aux élections prévues en 2007 afin de peser sur une gauche dont l’horizon ne se réduisait pas inévitablement à sombrer dans un social-libéralisme dilatoire.
            En ce début d’année 2007, l’espoir semble avoir laissé la place à un certain désenchantement. Les collectifs issus du 29 mai volent en éclat et sont en voie de désintégration. C’est divisée, voire franchement atomisée, que la gauche antilibérale de transformation sociale va se présenter aux électeurs français. Comme en de pareilles circonstances, chacun a tendance à rejeter la responsabilité sur les autres, s’exonérant de toute réflexion critique le concernant. Il serait bien plus utile de se demander comment a-t-on pu arriver à une telle impasse. Les constats, si douloureux soient-ils, doivent être dressés sans concession.
            Il est évident que les candidatures Buffet et Besancenot ne peuvent pas prétendre représenter ou incarner les collectifs fondés dans le prolongement du 29 mai 2005. Elles ne sont chacune que celle de leur propre formation politique. Arguer d’une volonté de rassemblement ne peut faire illusion : c’est dans la logique même de l’élection présidentielle (et de toute élection, pourrions-nous ajouter, à moins de se satisfaire de témoigner de manière stérile) que de s’adresser aux citoyens, au-delà de ses propres rangs militants.
            La décision unilatérale du parti communiste de s’affranchir de la règle du double consensus, perçue non sans raison comme une manœuvre choquante, a sanctionné l’effondrement de la tentative de construction d’un rassemblement certes atypique mais prometteur. Elle est absolument regrettable, le basisme fondé sur une mobilisation militante relevant peu ou prou du devoir n’étant qu’un ersatz de démocratie, fusse-t-elle locale. En amont, d’autres événements avaient cependant frayé la voie à cet échec. Il serait par conséquent injuste d’en minimiser la portée dans ce processus de délitement.
            La stratégie de la fraction majoritaire de la LCR y a grandement contribué. Pour cela, il nous semble nécessaire de mettre sur un plan identique le rôle joué par les candidatures Buffet et Besancenot dans la division des forces antilibérales. Le retrait prématuré mais calculé en cours de route de José Bové montrait qu’il n’était pas utile d’appartenir à un parti politique pour en adopter toutes les pratiques ou autres astuces guère reluisantes. Le vote de la synthèse du Mans lors du congrès du parti socialiste fut lourd de signification. C’était en effet occulter pour partie le clivage relatif à la fameuse « concurrence libre et non faussée » qui possédait un sens concret pour de nombreux citoyens. Il en a résulté par ailleurs un déséquilibre dommageable au sein de comités dont le caractère pluraliste était de facto affecté. Les tensions qui ont déchiré ATTAC n’ont rien arrangé en réduisant l’éventail des composantes ou courants de pensée représentés.
            Un glissement insidieux s’est alors opéré, qui dénaturait et réduisait considérablement les chances de réussite d’une entreprise aussi ambitieuse. L’objectif initial n’était pas de rassembler la seule « gauche de la gauche » ou une hypothétique « gauche radicale » définie sur on ne sait quels critères objectifs, mais au contraire de réorienter l’ensemble de la gauche sur des bases antilibérales. La visée se révélait donc bien plus audacieuse car la vocation était d’être majoritaire afin de se retrouver en capacité de changer la donne au quotidien sans refuser pour cela d’exercer d’éventuelles responsabilités gouvernementales. Dans le même ordre d’idée, faire croire que tout devait se jouer entre les « 3 B », Besancenot, Bové et Buffet en l’occurrence, a constitué un contresens évident. Il s’agissait d’une perception extrêmement restrictive du « non de gauche » et de la « gauche du non » qui portait en germes la situation de blocage prévalant aujourd’hui, entérinant de ce fait un rabougrissement drastique de ce qu’avait été la réalité de la campagne, unitaire, dynamique et citoyenne.
Les conséquences se sont faites sentir sur le projet adopté. Projet qui, s’il a le mérite d’exister, comporte des insuffisances notoires. Les idées républicaines et sociales, en raison d’une surenchère maximaliste de mauvais aloi, sont malheureusement réduites à la portion congrue dans de trop nombreux domaines, par exemple sur les questions de la régulation économique, la laïcité ou encore l’école. Alors qu’elles sont très largement partagées par l’opinion publique et répondent à des aspirations fortes de la part des citoyens, elles ne sont malheureusement pas considérées à leur juste mesure. Pourtant, en raison de leur position carrefour, elles constituent l’ingrédient indispensable à l’élaboration d’un projet de transformation sociale alternatif rassemblant une gauche à vocation majoritaire.
            Il est totalement inapproprié de croire que cette situation s’inscrivait dans l’ordre des choses, comme résultant d’une fatalité contre laquelle il aurait été vain de vouloir lutter. Ce n’est pas « la faute à pas de chance » si nous en sommes arrivés là. Les responsabilités individuelles existent bel et bien, écrasantes mais cependant partagées. Nul ne peut et ne saurait s’estimer la victime expiatoire des sombres agissements de partenaires forcément machiavéliques. Une posture paranoïaque ne peut être de valablement avancée par qui que soit.
            L’espoir aurait-il définitivement été dilapidé par des comportements partisans inconséquents dépourvus de vision d’avenir sacrifiée à des intérêts mesquins immédiats et immédiatement mesquins ? Il subsiste néanmoins une forte demande populaire ancrée dans les mentalités qui relève bien plus de l’urgence que la nostalgie. S’agit-il de capituler en rase campagne et de se résigner sans autre préavis au vote utile ? Disons clairement que le vote utile s’apparente bien souvent à un vote futile ne servant bien souvent qu’à dissimuler une carence criant d’idées et d’arguments. Alors, 2007, une occasion de plus de manquée ? Il semble bien que oui, mais certainement pas par « la faute à pas de chance »…

Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Janvier 2007
www.agaureps.net