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(Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée
du 22 Décembre 2003)
Ce texte fait suite à celui intitulé :
« Les faces cachées du projet constitutionnel Giscard »
qui réfute la constitution européenne telle qu’elle
est présentée en l’état. Nous ambitionnons
ici de définir des solutions alternatives pour une autre Europe
ou pour le moins de donner les lignes directrices d’une construction
européenne qui reposerait sur d’autres bases.
I - Les Etats-nations
On touche déjà là au cœur même de ce
qu’est ou de ce que devrait être l’Europe : il s’agit,
sans vouloir esquiver cette question essentielle comme il est trop souvent
coutume de le faire, de savoir si l’Europe que nous voulons pour
demain est celle des Nations ou si ces dernières doivent se fondre
dans une enceinte fédérale. Nombreux sont les partisans
de cette dernière voie et il serait absurde de ne pas leur accorder
qu’ils s’appuient sur une véritable culture historique
à la suite d’un Victor Hugo par exemple. Pour autant, ce
qui a été possible aux Etats-Unis ou en Allemagne (sous
des formes différentes) peut-il être mis au goût du
jour à l’échelle continentale ? La réponse
est pour nous clairement négative. Nos sociétés reposent
sur des bases et des fondements qui, s’ils ont tous leur légitimité
propre, n’en comportent pas moins des différences essentielles.
Ainsi, les valeurs érigées par les uns et les autres comme
ciment de l’unité nationale se verraient entièrement
dissoutes si une Europe Fédérale était promulguée
sur le devant de la scène. L’alignement par le bas serait
l’unique possibilité pour satisfaire les intérêts
divergents des uns et des autres.
Au delà de cette évidence, un regroupement d’Etats-nations
doit être promu. Un regroupement qui reposerait, non pas sur l’inféodation
à une autorité supérieure, mais sur des coopérations
pleines et entières qui devraient répondre aux attentes
des peuples dans divers domaines que nous allons tenter de distinguer
ici. Pour ce faire, les attributions de la Commission, du Parlement et
du Conseil des ministres doivent bien sûr être repensées.
II - La représentation démocratique
Alors que l’on nous ressasse à l’envi ces derniers
temps que les Européens le sont justement de moins en moins, il
convient de s’interroger sur la crise de légitimité
que peuvent avoir nos représentants bruxellois et strasbourgeois
et sur les implications qu’elle génère auprès
des populations. Ce phénomène, mis en exergue par le mouvement
alter-mondialiste en réponse à l’opacité des
décisions prises au sein de l’Union Européenne, mais
également dans le cadre de toutes les institutions supranationales
où elle est représentée, telle l’OMC (Organisation
Mondiale du Commerce) et son inquiétant AGCS (Accord Général
sur le Commerce des Services), n’est pourtant pas nouveau, et le
Général De Gaulle en son temps ne reconnaissait à
ces mandataires pas l’autorité d’influer sur les décisions
qui relevaient de l’échelon national.
L’Europe a tout à gagner à clarifier les situations
et à rendre le pouvoir à ceux à qui l’a confié
le peuple : aux élus nationaux. Puisque l’Europe doit être
celle des Nations, il faut que ce soient les représentants des
pays qui puissent s’entendre (ou non d’ailleurs !) sur tout
ce qui touche leur propre population. Et vouloir aller au delà
des sommets interministériels en créant un authentique monde
politique européen relève du passage en force. Si un compromis
entre les représentants de chaque pays ne peut être conclu,
c’est que celui-ci est inacceptable pour l’une ou l’autre
des parties en présence, et la basse guérilla institutionnelle
permanente qui serait celles d’élus strictement européens
ne saurait répondre aux attentes réelles exprimées
par leur mandataires. Il est également peu concevable que la mise
en place de partis européens, comme l’ont fait les communistes
et comme prévoient de le faire les verts, puisse être présentée
comme une alternative crédible tant elle se trouverait dès
lors coupée des aspirations de sa base.
III - Une nécessaire Europe sociale
Si Europe il doit y avoir, elle ne pourra être en définitive
que sociale. Ceci répond à une vision d’ensemble et
à une politique à plus longue vue qu’il faut absolument
donner à l’Union Européenne. Si cette dernière
a vu le jour afin de pacifier un continent en lambeaux qui n’avait
que trop connu de guerres, elle n’a osé affirmer son développement
qu’au travers de la sphère économique et monétaire.
Car c’était justement une Europe des Etats et non des peuples.
Et si ces derniers veulent enfin se reconnaître en elle, ce sera
nécessairement dans le respect de leur identité propre comme
on l’a dit précédemment, mais aussi dans l’objectif
de réalisation d’une grande œuvre à laquelle
tous seraient attachés : une Europe sociale. Car il n’est
pas question de renier les 45 ou 50 ans de mise en œuvre de l’UE,
mais qui oserait affirmer que les Européens ont rêvé
et se sont émerveillés devant la CECA (Communauté
Européenne du Charbon et de l’Acier), devant le serpent monétaire
européen, devant la CEE (Communauté Economique Européenne),
devant la transformation de cette dernière en UE (Union Européenne)
ou même devant l’euro. Personne, ou en tout cas personne qui
ne vive dans sa tour d’ivoire loin des yeux de ceux qui, s’ils
ne la font pas, sont en tout cas l’Europe.
Les peuples ont jusqu’alors accepté le développement
qui leur a été proposé car il leur semblait à
la fois lointain et passager, une phase transitoire ayant pour finalité
ultime cette Europe sociale que nous appelons de nos vœux. Or aujourd’hui,
il se révèle de plus en plus que l’UE est au centre
de toutes les décisions qui guident notre quotidien et la monnaie
est là à chaque instant pour nous rappeler l’eurocentrisme
en vigueur. L’Europe existe et possède bien plus de pouvoirs
que ce que l’on a longtemps cru. C’est une réalité
qui se révèle abruptement à nos yeux et la prise
de conscience de cette existence pousse les peuples d’Europe à
revendiquer le corollaire de cette existence : une Europe enfin faite
pour et par eux.
Alors ceci doit prendre plusieurs formes. L’unité d’action
européenne a paradoxalement été mise en exergue par
le mouvement altermondialiste. C’est le chemin qu’il nous
faut maintenant suivre : se regrouper au niveau européen, penser
le syndicalisme à l’échelle continentale, défendre
les droits des travailleurs avec les mêmes exigences partout, préserver
des systèmes éducatifs qui, malgré leurs particularismes
propres, ne doivent pas répondre aux attentes libérales,
faire front ensemble au niveau universitaire et au niveau de la santé.
Et au moins préserver ce qu’il reste des « services
d’intérêt général », nous dirions,
nous, services publics. Ces derniers sont victimes de toutes les attaques
et leur ouverture à la concurrence pour répondre au dogme
libéral les fragilise chaque jour un peu plus.
L’AGCS est à cet égard une menace bien réelle
qui propose des transformations non seulement en profondeur, mais aussi
et surtout irréversibles dans le temps ou dans la forme. Ce que
mêmes les libéraux classiques réservaient autrefois
à la gestion de l’Etat doit être aujourd’hui
présenté comme un produit de consommation courante et il
n’est pas de domaine qui n’y échappe. C’est la
fin de tous les tabous : le marché roi répondra aux attentes
de tous, enfin surtout des plus aisés…
Autant de domaines qui nécessitent, afin de ne pas laisser un blanc-seing
à nos dirigeants, une mise en commun des forces sociales européennes.
Le front syndical doit être à cet égard une priorité
et les batailles menées dans le cadre de chaque pays, si elles
sont coordonnées et simultanées, ne pourront que conduire
à inciter les représentants, qui seront à la fois
ceux des Nations et de l’Europe, à incliner leurs politiques
sociales dans le sens de ce qu’en attendent les peuples.
IV - Une alternative à la mondialisation néolibérale
Si nous ambitionnons pour l’Europe d’être un pôle
central de vie et de développement parfaitement inséré
dans le troisième millénaire qui est en train de s’ouvrir,
il convient de penser l’unité européenne dans l’ensemble
Monde. Si les questions géopolitiques demandent une vision qu’il
va être nécessaire d’affirmer (nous y reviendrons au
paragraphe VI), nous devons tout autant nous préoccuper du message
véhiculé par le mouvement alter-mondialiste. En effet, ce
ne sont pas juste des rééquilibrages Nord-Sud qui sont,
comme cela est souvent caricaturalement présenté, demandés
par les militants toujours plus nombreux adhérant à ces
thèses, mais bien une autre façon de penser la société.
Et c’est en intégrant ces données que l’Europe
doit se construire. Il est inutile de rappeler que le dogme néo-libéral
présent à chaque ligne de la constitution proposée
par Valéry Giscard d’Estaing est l’exact contraire
de ce que non seulement les alter-mondialistes, mais surtout les Européens,
attendent de leur Europe.
Bien au contraire, l’Europe a tout à gagner à se poser
en garante des droits des peuples et des travailleurs. Devant les turbulences
que traverse et que va surtout affronter le capitalisme, la fuite en avant
éperdue comme elle se prépare aux côtés des
Américains et des Chinois ne peut que conduire nos sociétés
au bord de l’implosion. Si à l’inverse, en assumant
une vision à plus long terme, nous refusions au niveau européen,
nous qui réalisons 70 % de nos échanges commerciaux entre
pays membres, les termes de cet accord tacite subordonné au marché,
alors nous nous poserions en gardiens du Droit de l’Humain, en garants
d’une société reposant sur la justice sociale. C’est
sans doute un pari. C’est à coup sûr aller à
contre-courant de l’air du temps. Mais c’est aller dans le
sens de l’Histoire.
V – Monétaire n’est pas économique
On l’a vu, penser l’Europe au sein du puzzle mondial suppose
de penser l’Europe, entre autres, (n’en déplaise à
certains, ce n’est pas encore le seul et unique sujet), en termes
économiques. Or économiquement, que représente l’Europe
? Non pas l’Europe dans ses rapports avec ses différents
partenaires économiques, mais l’Europe dans la pratique malheureusement
désuète des politiques économiques.
Quelles sont-elles ? Le pacte de stabilité en est-il un exemple
? L’attitude de la BCE (Banque centrale européenne) en est-elle
un révélateur? Distribuer et répartir des subventions
à l’agriculture en est-il un élément essentiel
? Si la réponse à ces questions est oui, il nous est permis
de dire qu’il n’est aucun capitaine à la barre et dès
lors de ne plus nous étonner de subir en permanence les coups de
boutoir de l’économie mondiale en général et
américaine en particulier. L’euro est en place. Ne revenons
pas dessus. Par contre, la diversité économique des situations
qui peuvent se rencontrer du nord au sud et de l’est à l’ouest
de l’Europe ne demande pas les mêmes réponses. C’est
pourquoi, comme on l’a déjà dit, le niveau pour les
apporter se situe au niveau des Nations. Pour autant, une définition
plus globale de règles auxquelles se conformer est nécessaire.
Mais cette définition ne doit pas être faite de manière
restrictive. Si un certain nombre d’indicateurs macro-économiques
doivent être tenus, les gouvernements doivent pouvoir imposer les
politiques qui leur semblent les plus adaptées afin de faire face
à telle ou telle situation. Ce n’est pas seulement de la
souplesse qu’il faut introduire, ce sont surtout des objectifs de
développement à moyen terme, et non de stabilité
voire même de croissance, que l’on doit pouvoir proposer afin
de ne plus naviguer à vue et d’assurer au contraire la pérennité
du modèle de société que nous défendons ardemment.
VI - Halte à l’atlantisme
L’entrée de 10 nouveaux pays dans le cadre de l’UE
est porteuse d’une source de tensions qui s’est révélée
de manière flagrante lors du récent conflit irakien. En
effet, si l’Europe était déjà tiraillée
entre une défense européenne indépendante, qui malgré
tout se construit pièce après pièce, et la (bienveillante
?) protection américaine via l’OTAN, une nouvelle donnée
entre en ligne de compte : la subordination des nouveaux entrants aux
Etats-Unis tout puissants, ce qui n’a pas déjà manqué
de créer de nombreux remous comme en attestent les vertes remontrances
adressées par le chef de l’Etat français après
que ces pays aient apposé leur signature au bas d’un texte
soutenant Bush dans son entreprise belliciste en Irak. La fracture est
donc en train de se creuser et si le Général de Gaulle en
son temps mettait son veto à l’entrée britannique
dans l’UE, tous ceux qui se réclament de près ou de
loin de lui doivent se dire que décidément, il est bien
difficile de trouver un terrain d’entente sur un sujet aussi crucial
que la défense du territoire, fut-il européen.
Pour autant, on peut le constater tous les jours, il est bien difficile
de peser sur l’ordre des choses si nous nous présentons en
ordre dispersé. Le poids diplomatique est moindre et les capacités
d’intervention militaire quasi inexistantes. Il est donc impératif
de relancer ce programme de « défense commune » dit-on,
du moins de coopération militaire, la seule à avoir déjà
fait ses preuves. L’Eurocorps, une armée faisant servir ensemble
sous le même uniforme des soldats appartenant pourtant à
des armées différentes est une initiative à pérenniser.
Mais si cette dernière se veut réellement efficace, il lui
faudra se donner les moyens de ses ambitions. Les contraintes techniques
ne pourront être surmontées que par une solide coopération
dès le stade de l’équipement. Quant à la direction
d’une telle armée, elle revient à ceux qui ont l’habitude
d’en avoir la destinée entre les mains : les chefs d’Etat.
Ainsi donc, l’Europe acquerrait sa légitimité de par
ses interventions communes, mais tout pays aurait à sa disposition
un socle personnel qu’il pourrait rapatrier si les circonstances
de l’Histoire le demandaient.
Un projet, une entité encore à construire
Certes les quelques idées avancées ici sont insuffisantes
pour bâtir l’Europe que nos rêves dessinent avec bien
plus de clarté. Elles doivent donc être complétées
par leurs petites sœurs sur tous les sujets, et ils sont nombreux,
qui demandent une intervention européenne. C’est cependant
une première base de travail au travers de laquelle on peut apercevoir
l’aspiration des peuples d’Europe, du peuple d’Europe,
à concevoir un modèle à sa mesure. Il n’est
aujourd’hui plus temps de considérer la phase actuelle comme
les prémisses d’une Europe qui du jour au lendemain répondrait
aux attentes de tous.
L’Europe actuelle fait au contraire chaque jour un peu plus preuve
de son incapacité à apporter des réponses constructives.
Il nous faut prendre acte de cet échec et relancer la machine vers
l’avant en lui donnant une nouvelle direction. C’est le chemin
que nous avons ici essayé de tracer. C’est celui qui devra
être suivi, pour que le mot Europe retrouve enfin ses lettres de
noblesse.
François Cocq
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale - Prométhée)
www.agaureps.net
Janvier 2004
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