L'Europe est devenue aujourd'hui une réalité omniprésente
dans notre vie quotidienne. Le processus de construction européenne
enclenché aux lendemains de la seconde guerre mondiale s'est accéléré
au cours des décennies suivantes. Tour à tour, on lui a
accolé des noms différents : CECA (Communauté Européenne
du Charbon et de l'Acier), puis CEE (Communauté Economique Européenne)
et, depuis le traité de Maastricht de 1992, Union Européenne
(UE).
A l'issue d'un demi-siècle d'approfondissements successifs et à
une période charnière avec l'élargissement envisagé
en direction des pays de l'Est ayant appartenu à l'ancien bloc
soviétique ou à d'autres situés plus au Sud, la construction
européenne offre une physionomie contrastée et un bilan
mitigé. Un état des lieux s'impose en préalable à
toute élaboration de perspectives d'avenir à court ou moyen
terme.
AUX ORIGINES DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE
Les objectifs des pères fondateurs étaient initialement
doubles. Il s'agissait de construire un espace de paix à la suite
des deux conflits mondiaux qui étaient parfois interprétés
comme des guerres civiles européennes. Le but était aussi
de bâtir un espace de prospérité économique
en intégrant au fur et à mesure le plus grand nombre d'Etats
possible. Régulièrement mise en exergue dans les discours
officiels, la volonté de paix a été reléguée
très vite au second plan. La formule de Jean Monnet servit alors
de fil directeur à la construction européenne : " Faisons
des affaires, l'identité viendra après ". L'Europe
en gestation eut pour horizon le marché ; elle fut avant tout économique.
Loin d'aspirer à être une communauté d'appartenance,
elle mobilisa son énergie à se transformer en simple communauté
d'intérêts. Le discours rhétorique sur la paix s'effaça
inexorablement devant la réalité mercantile.
Cette orientation fut favorisée par le contexte historique de la
période. La guerre froide, opposant les Etats-Unis à l'Union
soviétique dans un conflit qui fut qualifié "de guerre
impossible et de paix improbable ", contribua à la bipolarisation
du continent européen dont les symboles les plus manifestes ont
été le " rideau de fer " et le Mur de Berlin.
La construction européenne devient alors aussi un moyen d'assurer
la cohésion de l'Europe de l'Ouest sous influence américaine
en évitant les déchirements internes. C'est donc sous l'égide
de la loi du marché et du libéralisme économique,
toutes choses qu'on appelait jadis avec simplicité mais justesse
capitalisme, que se ferait l'Europe. Il serait parfaitement gênant
et préjudiciable de ne point évoquer la quasi-simultanéité
de quelques épisodes des premiers temps de la guerre froide comme
le Plan Marshall, la création de l'OTAN ou le blocus de Berlin
si l'on veut saisir convenablement les mécanismes qui ont présidé
au déclenchement du processus de construction européenne.
Dès l'origine, celle-ci s'est fondée sur un projet d'union
économique réalisé sous les auspices du marché,
même si l'ensemble était noyé dans une rhétorique
de la paix et de la démocratie. En somme, des prétextes
fort honorables pour des finalités partisanes et idéologiquement
orientées. La réalité européenne présente
se ressent toujours de ces ambiguïtés originelles. De la même
façon, la protection bienveillante du géant américain,
que les circonstances diplomatiques engendrées par la guerre froide
expliquent, ne saurait être évacuée trop prestement.
Même si l'entreprise européenne fut et est toujours présentée
comme un moyen d'accéder à la puissance et à l'indépendance
sur la scène internationale, la complexité de la situation
ne doit pas être minimisée : un regroupement hétéroclite
et divisé a moins de poids que des Etats-nations pleinement souverains,
et ce même s'ils sont pris isolément et affaiblis par la
poursuite d'un déclin entamé avec le "suicide de l'Europe
" en 1914. Ce constat ne doit pas être interprété
comme une fin de non recevoir définitive : nous sommes persuadés
que la construction européenne peut servir, pourrait servir, pour
peu que la volonté en soit solidement chevillée au corps
et à l'esprit, de levier efficace pour contrebalancer l'imperium
solitaire des Etats-Unis. Paradoxe ou ironie
UN DEFICIT DEMOCRATIQUE
Le fonctionnement actuel de l'Union européenne se caractérise
par un incontestable déficit démocratique. Le fait est d'autant
plus remarquable que la construction européenne s'est appuyée
dès ses origines sur les concepts de liberté, de respect
des droits de l'homme et de démocratie. Pour prétendre y
adhérer, il fallait nécessairement que le pays candidat
puisse arguer d'un régime jugé suffisamment démocratique.
L'Espagne, le Portugal, la Grèce, les pays de l'ancien bloc soviétique,
la Turquie en ont fait ou en font encore l'amère expérience.
Cet évident déficit démocratique s'incarne dans la
figure, maintes fois ressassée mais plus que jamais d'actualité,
du technocrate irresponsable. Irresponsable au sens premier du terme parce
que les décisions qu'il est amené à prendre ne font
que trop rarement l'objet d'un contrôle démocratique de la
part des citoyens, directement ou indirectement par la médiation
de représentants élus. Dans ces conditions, l'opacité
envahit le mode de fonctionnement de l'Union européenne. Il faut
savoir, qu'aujourd'hui, les trois quarts environ des lois et règlements
nous concernant émanent des instances européennes. En résulte
la mise en place d'un pouvoir anonyme, éloigné des citoyens
et de leurs préoccupations quotidiennes immédiates, dont
les arcanes sont difficilement décryptables et compréhensibles
pour le non initié.
L'édification d'un pouvoir supranational aboutit à un dessaisissement
progressif des différentes souverainetés nationales. Ajouté
à cela le manque de transparence des décisions prises, et
les citoyens possèdent toutes les raisons de penser que l'Europe
se fait dans le dos des populations. La manière inélégante
avec laquelle est traitée la voix des peuples conforte ce sentiment
éprouvé par la sagesse populaire. Ainsi, l'avis exprimé
par referendum par les citoyens danois et irlandais n'a pas été
pris en considération quand il s'est trouvé en contradiction
avec les attentes des promoteurs de la construction européenne.
Ignorant avec superbe et mépris le message sorti des urnes, on
a illico presto enjoint aux électeurs de reconsidérer leur
position en les mettant en garde : cette fois-ci, votez bien ! A la bien-pensance
officielle, il correspond donc une façon de bien voter.
De plus, les décideurs n'avouent pas leurs intentions réelles
et avancent prudemment, souvent masqués. Les pratiques employées
dissocient le nom de la chose. Afin de pas effrayer les citoyens, la mesure
visée ne porte pas son nom. Cela laisse donc une porte de sortie
commode pour minimiser l'impact de la mesure, voire pour en nier l'intention
ou même l'existence. De la sorte, les réformes s'effectuent
en catimini, de manière rampante. La transparence exige impérativement
que le nom attribué corresponde fidèlement à la chose
envisagée : que cessent une bonne fois pour toute ces ruses sémantiques
mystificatrices de la souveraineté populaire.
C'est ainsi que les nouveaux statuts et le mode de fonctionnement de la
BCE, la Banque Centrale Européenne installée à Francfort,
conduisent à une vassalisation sur le plan budgétaire des
Etats. Les gouvernements nationaux, émanation de la volonté
populaire et par conséquent dépositaires d'une légitimité
démocratique d'ordinaire qualifiée d'inaliénable,
se voient toute marge de manuvre confisquée en matière
de politique monétaire. Mais de tout ceci, le peuple est peu ou
pas informé. La réalité est étouffée
sous de doux euphémismes et des discours lénifiants.
UN DEFICIT SOCIAL
Le déficit démocratique se double d'un indiscutable déficit
social. Cette Europe, superficiellement démocratique, est par contre
une construction strictement marchande. Ce hiatus est un premier élément
d'explication acceptable aux carences en matière sociale.
Dès les origines, la construction européenne a fonctionné
comme le cheval de Troie du libéralisme économique. Aujourd'hui,
l'Union européenne est le chausse-pied de la mondialisation financière.
La Commission de Bruxelles impose des privatisations et des dérégulations
que même les Etats-Unis ne s'infligent pas. Véritable trou
noir pour la démocratie, l'Europe est surtout un puissant relais
de la mondialisation libérale. Le dogmatisme atteint des sommets
inégalés. La méthode Monnet, recommandant que l'on
se préoccupe prioritairement de faire des affaires en s'en remettant
à la providence pour que survienne une hypothétique identité
européenne, a largement prévalu. L'Union européenne
s'est bâtie par le marché et pour le marché.
Livrer les territoires européens aux rigueurs de la loi du marché,
au jeu combiné de l'offre et de la demande, n'a pas eu que des
effets bénéfiques. Il en a résulté une lente
et pernicieuse désagrégation des systèmes sociaux.
Car il aurait été particulièrement naïf de croire
que l'harmonisation puisse se réaliser sur le " mieux-disant
" social. Au contraire, pour des impératifs de compétitivité
renforcée et de concurrence accrue à une double échelle,
européenne et mondiale, le mouvement a tendance à s'effectuer
à la baisse, sur ce qu'il est convenu d'appeler le " moins-disant
" social.
On assiste à une inexorable détérioration des conditions
de travail et des salaires en raison de l'unification des dispositifs
de gestion de la force de travail et de l'uniformisation des législations
sociales. La tension exercée à la baisse sur les salaires
devient le lot quotidien des travailleurs du Vieux Continent. Encore heureux
que vous puissiez échapper aux affres de la délocalisation
à visée spéculative, leur assène-t-on pour
couper court à toute expression de mécontentement ! Le processus
de démantèlement des marchés nationaux du travail
fait office de marotte des technocrates de Bruxelles et des habitués
de Davos. L'opération est bien avancée, en bonne voie. La
précarité et la flexibilité, les deux mamelles de
l'économie capitaliste, prolifèrent avec leur cortège
de CDD, d'intérim, de licenciements boursiers inconsidérés.
Parce qu'elles progressent, on a l'outrecuidance de nous les présenter
comme les signes d'un progrès irréversible, nécessaires
pour faire pièce aux prétendus rigidités, archaïsmes
et autres pesanteurs du marché du travail. Il s'agirait d'une indispensable
adaptation à la modernité.
L'enjeu est de taille : il consiste tout bonnement en la défense
du modèle social égalitaire et solidaire européen.
Ce dernier est la résultante de près de deux siècles
d'organisation du mouvement ouvrier ; il connut une accélération
décisive au lendemain de la deuxième guerre mondiale et
fut qualifié d'Etat-Providence. Sa préservation est rendue
difficile par l'assimilation abusive de toute initiative en vue de sa
défense à une réaction bassement corporatiste, de
tout acquis social à un privilège honteux. La mécanique
broyeuse qu'est le marché a produit ses effets : elle détruit
continuellement les solidarités de groupes et de classes pour promouvoir
des individus isolés, des citoyens sans attaches et flottants,
atomisés et donc déconnectés à leur corps
défendant des enjeux relevant des mouvements sociaux collectifs.
L'atonie des luttes sociales et des initiatives revendicatives s'installe
alors en toute quiétude, frayant la voie à toutes les régressions
sociales. C'est sur ce dérèglement que le déficit
social constaté prospère au sein de l'Union européenne.
Or, ce qui a fait la grandeur des cultures européennes réside
dans le refus opiniâtre de la régression des valeurs sociales
face aux assauts des intérêts mercantiles. En définitive,
c'est à un combat de civilisation auquel nous sommes conviés.
Pour qui veut dépasser les convenances des discours d'apparat résolument
optimistes et soporifiques à l'envi, le bilan de l'Union européenne
est loin d'être brillant et engageant. Il ressemble à s'y
méprendre à " l'avenir radieux " que ceux qui
voulaient faire le bonheur des peuples malgré eux promettaient
il y a encore peu à leurs ouailles. Tant par les méthodes
retenues que par le contenu du projet européen, le déficit
démocratique et social enregistré appelle des réorientations
significatives, à défaut d'être radicales.
Grandes sont les insuffisances, peu reluisant est le constat. A l'heure
actuelle, aucun nous transcendant n'apparaît à l'horizon
européen. Seul ce nous transcendant pourrait servir de ciment,
de liant à une quelconque communauté d'appartenance à
l'échelon européen. Pour l'instant, la communauté
d'intérêts prédomine, sans rivale. Le choix de favoriser
l'émergence d'un espace purement mercantile au détriment
de la construction d'un territoire démocratique et social a été
adopté dès le début du processus. Pourtant, l'alternative
existe : une autre Europe est possible. Nous l'appelons de nos vux
avec insistance car elle représente à l'évidence
un véritable choix de civilisation.
En attendant, nous pouvons méditer sur ces quelques lignes d'Ernest
Renan extraites de son cours de Sorbonne intitulé " Qu'est-ce
qu'une nation ? ". Il y disait : " La communauté des
intérêts est assurément un lien puissant entre les
hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire
une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts
fait les traités de commerce. [
] Un Zollverein n'est pas
une patrie.
Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Décembre 2002
www.agaureps.net
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