(Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée
du 22 Décembre 2003)
Le Conseil européen tenu les 14 et 15 décembre 2001 à
Laeken, en Belgique, a décidé de convoquer une Convention
chargée d’élaborer un texte constitutionnel devant
orienter l’avenir de l’Union européenne. Valéry
Giscard d’Estaing fut désigné président de
cette Convention et chargé de guider les travaux. Environ un an
et demi plus loin, le texte fut présenté. C’est à
partir de cette base que la conférence intergouvernementale mise
en place à Rome le 4 octobre 2003 devait aboutir à une mouture
définitive qui aurait ensuite été ratifiée
par les Etats membres.
D’ores et déjà, on peut affirmer sans crainte de travestir
la réalité que ce projet comporte de nombreuses lacunes.
Quoi qu’il ait pu en être lors du dernier sommet européen
de Bruxelles des 12 et 13 décembre 2003, l’échec de
la conférence intergouvernementale ne modifie pas fondamentalement
les données. Les points d’achoppement portaient sur les modalités
de calcul de la majorité qualifiée ou sur l’importance
de la représentation à accorder à chaque Etat, en
particulier l’Espagne et la Pologne. Pour autant, le consensus relatif
à la philosophie générale et aux perspectives d’ensemble
de ce projet n’a été nullement remis en cause. Au
contraire, il n’a même pas fait l’objet de la moindre
ébauche de discussion.
Le risque est par conséquent grand de voir le texte adopté
sans réel débat quant au fond une fois qu’un accord
aura été trouvé sur des questions relevant davantage
de la forme, ce à quoi chamailleries rituelles et marchandages
à l’avenant ne manqueront d’y pourvoir en temps utile.
Les actuels blocages servent pour l’heure de rideau de fumée
masquant opportunément le projet de société que porte
sur les fonts baptismaux le projet constitutionnel Giscard.
Un problème de transparence
La manière de procéder ne peut être totalement satisfaisante.
Il faut en effet savoir que près de 340 des 460 articles du projet
de constitution européenne n’ont donné lieu à
quasiment aucune discussion au cours des 16 mois des travaux de la Convention.
Il s’agit du livre III qui n’était pas dans la version
présentée au sommet de Thessalonique du 20 juin 2003 par
Giscard d’Estaing. Il ne le fut qu’en catimini devant le Parlement
européen le 3 septembre. Or, ce sont ces articles qui sont sujets
à caution pour le modèle de société qu’ils
induisent. Ils constituent une des « faces cachées »
de ce projet.
La rédaction de ce texte en fait un document quasiment illisible
pour le citoyen qui n’est pas spécialiste de ce genre de
production alambiquée. Pour certains, il s’apparente à
du « Maastricht rebouilli », une référence en
la matière !
L’ambiguïté quant à la nature de ce document
n’a pas été dissipée, bien au contraire. S’agit-il
d’un traité ou d’une constitution ? Le terme mi-chèvre
mi-chou de traité constitutionnel ne correspond à aucune
réalité juridique et entretient la confusion pour l’occasion.
La distinction n’est pas fortuite. La confusion non plus d’ailleurs
! Des éclaircissements auraient dû être faits en préalable.
Ils auraient utilement renseigné sur les intentions.
La « constitutionnalisation » du modèle libéral
Le reproche majeur que l’on puisse faire au projet Giscard est
d’ériger en norme absolue le libéralisme économique,
de le « constitutionnaliser » en quelque sorte. L’article
3 affirme ainsi que « l’Union offre à ses citoyens
un marché unique où la concurrence est libre et non faussée
». A plusieurs reprises, le leitmotiv libéral d’une
« économie ouverte où la concurrence est libre »
revient avec insistance. Un peu plus loin, il est stipulé que les
élus doivent s’efforcer de « réaliser l’objectif
de libre circulation des capitaux entre Etats membres et Etats tiers,
dans la plus large mesure possible ».
Ce processus, de moins en moins rampant, de constitutionnalisation du
libéralisme économique se double d’une dynamique de
pérennisation du « noyau dur » de Maastricht. La vision
des services publics et de la politique sociale s’avère être
pour le moins restrictive, en dépit des objectifs louables dans
le reste de l’article 3. Ceux-ci ne resteront que des vœux
pieux en raison de la discordance entre les objectifs et les moyens. La
notion de « service d’intérêt général
» souvent utilisée consacre en réalité une
conception minimale et minimaliste des services publics. Il s’agit
d’une corruption sémantique du concept même de service
public.
Les attributions renforcées de la Banque centrale européenne
lui permettront de peser sur le niveau des dépenses publiques et
les coûts salariaux dans un sens que l’on n’a guère
de peine à imaginer. Les contraintes budgétaires européennes,
legs des critères de convergence de Maastricht et du pacte de stabilité
(et si peu de croissance…), constituent un obstacle pour l’instant
insurmontable à toute politique de relance économique et
sociale d’envergure. Les taux d’intérêts élevés
décidés par la BCE dans une stricte optique d’orthodoxie
financière et monétariste renforcent les barrages dressés
à l’action publique volontariste dans ces domaines. Le texte
fait effectivement de la Banque centrale européenne le principal
organe dirigeant de cette Europe libérale, en la rendant indépendante
de tout contrôle politique et citoyen.
Il s’agit effectivement d’un problème crucial d’orientation
politique : le projet Giscard grave le libéralisme économique
dans le marbre pour plusieurs générations. L’économie
de marché devient de la sorte l’alpha et l’oméga
de toute politique. Rien ne pourrait désormais changer à
l’avenir dans les orientations de l’Union européenne
à partir du moment où les alternatives proposées
entreraient en contradiction avec les canons du libéralisme. La
loi du marché obtient un statut juridique prééminent
: c’est dans la logique de celle-ci que toute politique publique
devra s’inscrire et puiser sa légitimité. Tout autre
choix apparaîtra de facto comme illégitime et invalide.
Le pouvoir conféré à la Commission de Bruxelles en
matière de concurrence est à cet égard réellement
exorbitant, d’autant plus qu’il confère des compétences
à des technocrates qui ne sont et ne seront ni désignés
ni contrôlés par les citoyens. Ce qui est en cause fondamentalement
touche au pouvoir quasiment absolu d’initiative économique
qui lui est octroyé. Cela permettra à des technocrates,
acquis aux vertus du libéralisme, mais non élus, non investis
d’un quelconque mandat découlant expressément de la
souveraineté populaire, de régir à leur guise la
vie quotidienne des populations. Régression démocratique
et régression sociale vont de pair.
Un problème de démocratie
Il dérive pour partie de la conjonction de la confusion entre
constitution et traité d’une part, et du processus de constitutionnalisation
du libéralisme d’autre part.
Une constitution est le texte juridique le plus important de l’association
politique d’hommes et de femmes. Pour cela, elle doit être
rédigée par une assemblée élue par les citoyens
à cet effet. Cela permet la tenue d’une campagne électorale
contradictoire, d’un débat public entre les principales conceptions
défendues par chacun afin de peser sur le contenu du texte définitif.
Manifestement, ce projet ne peut pas être assimilé à
une constitution, ni par la procédure retenue, ni par le contenu
proposé. Les citoyens européens n’ont pas été
conviés à formuler leurs préférences. Il ne
leur a pas été demandé d’orienter ou de cadrer
les débats. Le texte final ne définit pas un ordre commun
des choses : toute constitution se doit d’être une loi commune
à l’ensemble de la société et donc de refléter
la diversité des courants d’opinion qui la traverse. Elle
doit, dans une perspective démocratique, instaurer un ordre des
choses qui s’évertue à en accueillir le maximum dans
un cadre harmonieux et cohérent.
La démocratie, c’est avant tout le choix entre plusieurs
possibles. Ce projet n’autorise plus qu’un seul et unique
possible : l’horizon du marché triomphant. Une constitution
détermine en principe la forme de gouvernement mais laisse au législateur
la responsabilité du choix des politiques à mener. Rien
de tel dans le cas présent ! Le modèle de société
est de cette manière fixé une fois pour toute : aucun retour
en arrière n’est possible dès lors qu’il pourrait
être frappé du sceau de non conformité avec la nouvelle
constitution, autrement dit avec les impératifs du marché.
Une telle évolution aussi globale et globalisante ne possède
qu’un seul équivalent dans l’Histoire : le modèle
soviétique d’économie et de société
mis en place après 1929 par Staline !
Le document sorti des travaux de la convention ne reconnaît nulle
part la souveraineté des peuples européens, à l’instar
de ce que fait toute constitution. L’explication la plus logique
à cette lacune consiste en la nature même de texte : il s’agit
in fine d’un traité, document qui exprime avant tout la volonté
des Etats, par delà celle des peuples.
Cette tendance est renforcée par les conditions de la clause de
révision. Elles sont tellement draconiennes que l’application
de la clause de révision relève davantage du parcours du
combattant. L’accord des 25 Etats et des 25 parlements est indispensable
à toute modification constitutionnelle. En l’état,
elle est quasiment inapplicable. Ce projet que l’on veut faire passer
pour une constitution possède en réalité toutes les
caractéristiques d’un traité. La révision selon
la règle de l’unanimité ne correspond pas à
celle de la procédure constituante mais ressort plutôt à
la voie diplomatique habituelle.
L’atlantisme élevé au rang de principe constitutionnel
Le projet Giscard indique également dans son article 40 qu’en
matière de sécurité et de défense commune
« la politique de l’Union respecte les obligations découlant
du traité de l’Atlantique Nord et est compatible avec la
politique arrêtée dans le cadre de l’OTAN ».
Plus loin, il est spécifié que « les Etats membres
participants travailleront en étroite coopération avec l’OTAN
». L’OTAN, organisation militaire née de la guerre
froide et de la bipolarisation du continent européen qui en résulta,
devient ainsi un élément constitutif de l’identité
de l’Union européenne.
L’atlantisme est par conséquent élevé au rang
de principe constitutionnel. Pour ceux qui avaient espéré
que la construction européenne servirait de moyen pour contrebalancer
l’hyperpuissance américaine en mettant sur pied une Europe
européenne, la déception est grande. Les récentes
prises de positions divergentes à l’occasion de l’intervention
américaine en Irak n’incitent guère à l’optimisme
entre la tradition anglaise d’un alignement quasiment inconditionnel,
le jeu personnel d’un Aznar ou d’un Berlusconi, les penchants
outre-atlantiques des pays de l’Est.
La laïcité menacée
Ce texte fait également courir des menaces à un des fondements
de la République française. La laïcité, principe
à portée universaliste, promeut l’égalité
de tous, quelles que soient la religion, les croyances ou les opinions.
L’article 51 traitant du statut des églises et des organisations
non confessionnelles pose à cet égard des problèmes.
Une interprétation particulière, voire partisane, peut conduire
à la remise en cause des valeurs laïques. Il reste flou :
« L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont
bénéficient, en vertu du droit national, les églises
et les associations ou communautés religieuses dans les Etats membres
». Mais plus loin, il leur reconnaît une « identité
et contribution spécifique » afin de justifier « un
dialogue ouvert, transparent et régulier ».
Cette menace de dislocation du principe de laïcité est aggravée
par l’intégration de la charte des droits fondamentaux dans
la partie II du projet de traité constitutionnel. En effet, l’article
II-10 stipule « la liberté de manifester sa religion ou sa
conviction, individuellement ou collectivement, en public ou en privé,
par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement
des rites ». Une double dérive est ainsi à l’œuvre
qui ne manquera pas de vider de sa substance la conception française
de la laïcité : la substitution de la liberté d’afficher
des religions et des croyances, y compris, et peut-être même
surtout, dans l’espace public, à la liberté de conscience
d’une part, la non distinction entre ce qui relève de la
sphère privée et ce qui ressort au domaine public d’autre
part.
La confusion entre public et privé est en fait conforme aux postulats
du libéralisme économique. Celui-ci estime, ou feint de
croire, que la somme des intérêts particuliers correspond
in fine à l’intérêt général, ceci
justifiant le fameux « laisser faire, laisser passer » qui
récuse de la sorte toute intervention régulatrice de la
puissance publique. L’antagonisme entre les libertés s’exerçant
dans la sphère privée et les exigences s’imposant
à tous dans la sphère publique apparaît pour les libéraux
comme infondé et superfétatoire : tout pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles ! Les attaques à l’encontre
de la laïcité doivent donc être appréhendées
comme une manifestation globale et sans équivoque d’un libéralisme
se voulant triomphant.
Un texte à rejeter
Pour toutes ces faiblesses énumérées et détaillées
plus haut, nous pensons que le projet constitutionnel Giscard ne peut
être accepté en l’état. Il recèle trop
de lacunes et promeut un modèle unilatéral de société
dont nous contestons fermement les présupposés idéologiques.
Toute étape supplémentaire dans la voie de la construction
européenne doit nécessairement prendre en considération
plusieurs impératifs.
- Elle ne peut faire l’impasse sur l’expression et le respect
de la souveraineté populaire. Pour l’heure, force est de
constater que c’est dans le cadre de l’Etat-nation que le
débat démocratique s’exerce le plus efficacement.
- La promotion d’une Europe sociale, autrement que par un catalogue
de vœux pieux déconnectés des conditions concrètes
de leur réalisation, représente un socle qui ne peut faire
l’objet d’aucun amendement ou contournement.
- L’Union européenne que nous appelons de nos vœux doit
être un instrument susceptible de forger une alternative tant à
la mondialisation effectuée sur des bases néolibérales
qu’à la suprématie de l’hyperpuissance américaine
reposant sur des fondements néocolonialistes.
Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
www.agaureps.net
Janvier 2004
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