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Deux paris pour un même idéal

Par Vincent MAROT, membre de l'AGAUREPS-Prométhée. Il a voté Oui le 29 mai2005 lors du référendum portant sur le projet de traité constitutionnel européen. L'AGAUREPS-Prométhée avait pour sa part défini une position en faveur du Non et fait activement campagne.

 

Répondre à la question posée par ce référendum est faire un pari. Si l'on veut d'une Europe forte, politique, démocratique, solidaire, sociale, a t-on plus de chance de l'avoir avec un oui ou avec un non ? A-t-on plus de chance de freiner et canaliser le capitalisme sauvage en répondant oui ou non ?

Après lecture du texte et analyse du contexte, affirmer l'un ou l'autre sans aucun doute est, au mieux, une conviction, au pire, une croyance, et dans tous les cas, un pari. L'un n'est pas plus méprisable que l'autre.

 

Si l'on s'appuie sur le texte, sur certains sujets, des experts juridiques et politiques se déchirent et les interprétations diffèrent. Laïcité, services publics, défense, révision du traité, pouvoirs juridiques de la Charte... On peut trouver dans ce traité, volumineux, perfectible certes mais meilleur que les précédents, une réponse et son contraire, un poids et son contrepoids. Et si le remède au mal décelé ne se trouve pas dans le traité, comme pour la laïcité, il restera entre les mains des Etats ou, à défaut, des Cours de Justice. Pourquoi alors les Cours seraient des nouvelles Inquisitions acquises à la cause des religions, du libéralisme et du moins-social ? Même chose pour le Conseil, la Commission, le Parlement, et de manière plus générale car tous n'en sont que des représentants, les peuples ? Pourquoi croire que sur tous ces sujets, la solution la plus insupportable sera adoptée, et qu'on ne pourra plus rien faire contre ? L'affirmer de manière systématique sur tous les thèmes discrédite l'argumentation car va à l'encontre de la raison, et, plus grave dans certains cas, alimente les peurs. Si le oui est souvent catastrophiste, à tort, sur les conséquences d'un non, le non est souvent catastrophiste sur les conséquences du texte.

Par ailleurs, est-ce que ces prétendus flous juridiques sur des sujets sensibles suffisent à rejeter ce traité ? Ne sont-ils pas au contraire la condition sine qua non de la réussite de la construction européenne ? Des marges de manoeuvre nécessaires du fait de la disparité des 25 pays, et des garde-fous contre la remise en cause des acquis sociaux français, souvent spécifiques.

 

On touche là une autre raison profonde, souvent cachée, chez certains partisans du non de droite comme de gauche : la peur et le rejet d'un fédéralisme européen où, pensent-ils, la France aurait plus à perdre qu'à gagner. Ou, pour d'autres qui l'accepteraient, un fédéralisme oui mais uniquement à la condition d'une Constitution parfaite, idéale, c'est à dire plus ou moins à l'image de celle de la France, encore meilleure même. C'est oublier que nous sommes maintenant 25, et que, même si on peut le trouver imparfait lorsqu'il est appliqué à un traité constitutionnel, le compromis est maintenant obligatoire. Même si le non passe, un autre traité ou une vraie constitution passeront par un compromis. Pourquoi en avoir si peur ? Pourquoi ne pas faire confiance aux peuples européens, pourquoi ne plus croire aux rapports de force démocratiques, politiques, syndicaux, à tous les contre-pouvoirs existants, toujours effectifs, et même encore plus qu'auparavant grâce à ce traité ?

Aurait-on plus de chance de corriger le cadre à l'extérieur, en le rejetant, qu'à l'intérieur ? Rien ne l'assure. L'expérience montre en revanche que les traités ont été régulièrement révisés en dépit de la règle de l'unanimité. Il n'est pas totalement farfelu d'imaginer, lorsqu'on croit un tant soit peu en l'homme, en la politique et en la démocratie, que celui-ci pourra à nouveau l'être, même si Giscard, qui n'est que Giscard, a dit un jour le contraire, surtout si des dangers réels ou des blocages insupportables apparaissent.

 

Si l'on prend en compte le contexte : les partisans du oui assurent que même imparfait, ce traité permettra de renforcer la solidarité européenne et de continuer à avancer ensemble, ce qui est important dans la conjecture mondiale actuelle, où les rapports de force entre blocs économiques priment, malheureusement, et où la redistribution des richesses et donc le mieux social doivent passer par du mieux économique. Les combats politiques et les améliorations pourront se faire ultérieurement, dans le cadre de ce traité, qui ne sera ni le tombeau du combat contre le libéralisme ni un obstacle insurmontable à une vraie politique de gauche, en tout cas pas plus qu'aujourd'hui. C'est plus la volonté politique que le cadre lui-même qui fait défaut actuellement.

Un oui est aussi un signe envoyé au monde, car le modèle européen, résumé en partie dans ce traité, est un modèle qui s'oppose, sur bien plus de points qu'il ne s'apparente, à d'autres modèles autrement plus libéraux et autrement moins sociaux.

 

Les partisans du non ne transigent pas avec une constitution, ce qui est normal, et bon, mais ils sacralisent, exagèrent et dramatisent la portée constitutionnelle de ce traité et ses conséquences ; si l'on prend l'exemple de la Constitution française, les références au droit au travail et au droit au logement n'ont pas résolu ces maux.

Pour les partisans du non, ce traité est libéral, et un non permettra d'envoyer un signe fort aux puissants et au système capitaliste en place. C'est possible. Mais il est possible aussi que cela n'ait aucun effet, et il est certain que la tendance lourde au libéralisme et au moins d'Etat, qu'il faut continuer à combattre avec acharnement, existait avant ce traité, et existera après, indépendamment de l'issue du référendum. L'espoir du non est que ce signe, dont la contrepartie possible est un affaiblissement au moins passager de l'Europe, servira à terme à la renforcer et à créer une Europe plus politique, démocratique et sociale.

 

Deux paris donc. Le premier, le non, dont je suis au fond de moi plus proche par instinct et par idéologie, me semble idéaliste et hasardeux car on ne sait pas ce qu'on gagne et ce qu'on perd. Le deuxième est plus pragmatique et moins risqué, car si on ne gagne pas assez, on gagne entre un peu et beaucoup, l'avenir le dira, et on ne perd rien. Il ne permet pas d'atteindre tout de suite un idéal, mais il n'en bloque pas la route, et la facilite peut-être. C'est ma conviction. Je voterai oui car je ne suis pas assez joueur. Mais je resterai vigilant et prêt aux combats à venir.

 

Vincent MAROT
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Mai 2005
www.agaureps.net