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Le temps de l'unité

On l’a ici même appelée depuis suffisamment longtemps de nos vœux pour ne pas aujourd’hui nous réjouir de la voir enfin laisser poindre le bout de son nez, cette sacro-sainte mobilisation de tout le secteur public, pour battre en brèche les trop nombreux projets gouvernementaux qui envisagent de dénier aux services publics leurs fonctions les plus fondamentales.

L’attente fut il est vrai fastidieuse : la mobilisation, souvent assez faible, était qui plus est trop disséminée pour être vraiment efficace ou pour au moins faire prendre conscience au gouvernement et à l’opinion du niveau de la grogne qui montait. Ainsi, le 26 novembre dernier, ce sont surtout les entreprises publiques qui se sont mobilisées, loin des personnels enseignants par exemple, qui avaient manifesté quelques jours plus tôt et qui allaient à nouveau battre le pavé le dimanche 8 décembre. Et ainsi de suite jusqu’à ces derniers jours. Qu’a-t-on retiré de cette action ? Un refus d’associer une gauche trop conventionnelle le 26 novembre, l’absence (exception faite du Nouveau Monde d’Emmanuelli et Mélenchon) de cette même gauche aux côtés des personnels de l’Education Nationale. Et sur le fond ? Rien bien sûr. Rien n’a transpiré au travers des médias et les problèmes n’ont bien évidemment pas été dévoilés aux yeux des gens.
On m’arguera qu’un sursaut populaire a bien eu lieu lors d’un samedi épique du mois de janvier au cours duquel 50 000 personnes ont bravé la neige parisienne pour affirmer avec force leur détermination à ne pas laisser la voie libre au trio Raffarin-Fillon-Delevoye, aidées en cela par de nombreux camarades partout en France. On conviendra aussi du fait que d’autres mobilisations étaient à l’ordre du jour et qu’elles ont connu, sinon du point de vue de l’effet escompté auprès des pseudo-diplomates de « l’axe du bien », du moins de celui de la mobilisation citoyenne, un impact certain. Il fallait bien cela…
Car d’un point de vue intérieur, les choses étaient plutôt figées et le gouvernement déniait aux organisations syndicales le droit de s’asseoir autour de la table pour né-go-cier. Puis d’un coup d’un seul, la France d’en bas semble enfin prendre conscience du danger qui la guette et ce sont successivement les inspecteurs des impôts, les compagnies aériennes, les cheminots, les dockers, les enseignants, bref tout le secteur public qui se met à l’unisson pour revendiquer ce qui lui revient de droit : faire part de ses aspirations quant aux services à fournir au public. Et la machine s’emballa et le mot d’ordre pour un mouvement unitaire, à l’exception notable de la CFDT dans un premier temps, fut enfin mis au goût du jour.
Alors maintenant, il ne faudra pas que cette déclaration de bonnes intentions reste lettre morte et il faut, au contraire, se préparer à répondre au refus qu’affiche le gouvernement de discuter des différents points d’achoppement. L’intérêt et la sympathie que nous devons susciter doivent être grands, et ils n’ont pas de raisons de ne pas l’être, puisque nous avons le bon droit avec nous. Il faudra néanmoins passer par un effort de pédagogie et ne pas se laisser enfermer dans une opposition catégorielle sur les retraites sous les manipulations du gouvernement, l’éternel « diviser pour mieux régner ». Nous devons montrer au privé que nous sommes un paravent qui ne saurait s’écrouler, de crainte de voir de trop nombreux néo-libéraux, qui n’attendent que cela , s’engouffrer dans la brèche. Si la soupape de sécurité que constitue le secteur public saute, il ne fait pas de doute que le privé aura lui aussi beaucoup de soucis à se faire…
Mais nos revendications vont bien au delà. Si longtemps nous avons accepté avec fatalisme la perte constante de notre pouvoir d’achat, ceci ne saurait perdurer et il faudra bien mettre un jour le holà à cette dégradation. Et qu’on ne vienne pas nous parler des contraintes européennes, car après tout, c’est bien Jacques Chirac (et Lionel Jospin puisqu’il faut bien rendre à César ce qui lui appartient pour partie), qui a signé à Barcelone, et il n’avait pas alors de couteau sous la gorge ! Alors que sur les années 2001-2002-2003 les prix augmentaient de 4,1%, les salaires ne gagnaient que 2,9%. Et pendant ce temps là et malgré tous les rapports alarmistes, la croissance aura gagné près de 10%. Drôle de redistribution…Sans parler de l’attractivité des professions du secteur public qui, du fait de ces conditions salariales, est aujourd’hui en berne. Mais si après tout ce n’était qu’un moyen de justifier le non renouvellement d’une partie des effectifs ?
L’autre point essentiel est la décentralisation si chère à Jean Pierre Raffarin. C’est un sujet sur lequel la gauche a parfois du mal à se positionner, bloquée qu’elle est par ses aspirations historiques à aller dans ce sens. Pour autant, il ne faut pas confondre décentraliser et dépecer la République de ses prérogatives fondatrices. On est loin actuellement de l’esprit qui animait Pierre Mauroy et Gaston Deferre. Ainsi, dans le cadre de transferts de compétences, des milliers d’agents passeront sous la coupe des collectivités territoriales, lesquelles auront donc la responsabilité de leurs missions. De telles modifications ne sauraient intervenir sans remettre en cause l’unité et l’efficacité du service public, a fortiori son égalité. Il est des domaines à propos desquels il est nécessaire de se dégager de la lourdeur centralisée parisienne, mais tout ce qui touche aux fonctions régaliennes de l’Etat ne saurait en faire partie !
Les retraites constituent une autre patate chaude pour le gouvernement. Nous ne nous étendrons pas ici plus longuement sur la question (*), mais nous réaffirmons néanmoins que d’autres voies sont possibles et que le débat, car débat il doit y avoir, ne saurait se réduire à de braves calculs purement comptables, mais que c’est un choix de société pour les décennies à venir qui se dessine au travers de ces discussions : une aspiration nouvelle et refondatrice à vouloir vivre ensemble, ce qui bien évidemment dépasse largement le cadre du simple secteur public.

On le voit bien, ce serait presque un inventaire à la Prévert que d’exhiber les menaces qui pèsent sur le secteur public, lesquelles ne font que venir s’ajouter aux trop nombreuses carences que l’on ne nous donne pas les moyens depuis trop longtemps de compenser. C’est pour toutes ces raisons qu’un appel à un mouvement de grande ampleur doit être lancé au plus vite, un mouvement unitaire où chacun devra dépasser le simple cadre syndical voire individuel, pour clamer haut et fort que, au travers du secteur public, ce sont toutes les valeurs de la société française qui sont aujourd’hui menacées.


François COCQ
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Mars 2003
www.agaureps.net


(*) Voir pour plus de détails le texte de Francis DASPE : « Réformer les retraites, c’est réformer la société ».