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Les ressorts de la mondialisation

(Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 15 avril 2003)

La mondialisation est l’idéologie dominante de la période contemporaine. Il serait sûrement plus exact de préciser qu’elle constitue la véritable idéologie d’une époque qui se pense paradoxalement comme le temps de la fin des idéologies. Elle est la clef qui donne corps et cohérence à la diversité des transformations économiques, sociales, politiques et culturelles affectant l’humanité.

Le processus de mondialisation a davantage été examiné du point de vue de ses effets que de celui de ses sources et de ses mécanismes intimes. Il devient par conséquent plus malaisé d’en appréhender la réalité : la mondialisation se transforme bien souvent en nébuleuse conceptuelle échappant à l’entendement, à l’image de cette autre nébuleuse avec laquelle elle entretient des liens étroits : la modernité.

Donner une définition succincte du concept de mondialisation peut apparaître au premier abord comme une gageure. Essayons-nous cependant à l’exercice. La mondialisation signifie la mise en concurrence, sur l’ensemble de la planète, des acteurs économiques et financiers internationaux. Elle correspond aussi à la mise en place de réseaux planétaires de production, de commercialisation, de gestion et d’information. L’expression village planétaire, devenue désormais un lieu commun, rend compte assez fidèlement de la réalité.

I – Les caractéristiques d’une économie mondialisée

1 – Le triomphe généralisé du capitalisme

La mondialisation telle qu’elle s’épanouit aujourd’hui est avant tout le triomphe quasi généralisé du système capitaliste ou de l’économie de marché. La dislocation du bloc soviétique avec la fin de la guerre froide et la conversion de la Chine à une économie de marché plus ouverte ont peu à peu réduit la sphère de l’économie autarcique à quelques confettis résiduels et procédé à l’unification du marché mondial.

Les termes les plus couramment utilisés, libéralisme ou néo-libéralisme, ne doivent pas faire illusion : c’est bien de l’extension planétaire du capitalisme qu’il s’agit. Car il faut savoir, selon une heureuse formule amenée à faire florès, que le libéralisme économique n’est rien d’autre que le capitalisme raconté aux enfants. La mondialisation, en tant que concept, désigne la forme la plus contemporaine du capitalisme que Lénine en son temps appelait impérialisme.

2 – Une économie ouverte

La mondialisation procède d’une économie ouverte. L’intensification des échanges commerciaux en constitue le signe le plus visible. La croissance du commerce dépasse nettement celle de la production, aussi bien en volume qu’en valeur. L’idéologie du libre-échange s’impose en disqualifiant le protectionnisme et les cloisonnements d’antan. La libre circulation des marchandises, des capitaux et des services, sans oublier les hommes ou l’information, est de mise et renforce la tendance à l’effacement des frontières économiques.

L’ouverture de l’économie mondiale se manifeste par un degré élevé de porosité des frontières et par la liberté des échanges. Les bases nationales des industries s’effacent inéluctablement. Les entreprises multinationales et globalisées prolifèrent et s’étendent sans contraintes majeures.

3 – Une économie interdépendante

L’économie mondialisée est aussi une économie interdépendante résultant d’un mouvement d’unification qui semble parfois irréversible aux yeux des contemporains. La formule, volontairement forcée, affirmant qu’un battement d’aile de papillon peut engendrer des conséquences effectives à l’autre extrémité de la planète traduit ce sentiment. La planète est quadrillée par de multiples réseaux dont les centres névralgiques se localisent dans les pays les plus riches et développés.

L’efficience de cette mise en réseaux est renforcée par l’internationalisation croissante de la production avec la décomposition des processus productifs et le déplacement des unités de production au gré des circonstances. Ainsi prennent forme les firmes globales mondialisées qui représentent un puissant vecteur de mise en interdépendance des différents fragments de la planète. Les flux commerciaux, majoritairement maritimes, offrent l’armature d’un maillage plus dense de ce réseau constitué en système-monde, tout en renforçant la dynamique de littoralisation et de maritimisation qui relègue les espaces continentaux au rang de périphéries plus ou moins intégrées.

4 – Une dynamique de spécialisation

La mondialisation a tendance à initier un processus de spécialisation de l’économie. En effet, l’affirmation du libre-échange, une des trois libertés revendiquée par les libéraux à côté de la liberté d’entreprise et de la liberté d’emploi, conduit théoriquement à la spécialisation de chaque pays ou région en fonction de ses avantages et donc à une division internationale du travail.

Mais les choses sont en l’occurrence bien plus complexes : la théorie des avantages absolus d’Adam Smith ou comparatifs de Ricardo est loin d’être toujours en accord avec la réalité. Cela relève parfois du mythe car le postulat accréditant l’idée que l’économie libérale serait porteuse de complémentarités à l’échelle globale est régulièrement démenti par les faits. La logique de concurrence l’emporte en certaines occasions sur celle de complémentarité.

Une double évolution contradictoire se niche au cœur de la mondialisation. Alors que cette dernière semble participer à l’unification de la planète, d’autres forces contribuent à disloquer le monde pour peu que la concurrence prenne le pas sur la complémentarité. Interdépendance et spécialisation de l’économie ne signifient pas nécessairement, loin s’en faut, solidarité.

5 – La financiarisation de l’économie

La rupture la plus radicale concernant le processus de mondialisation réside sans nul doute dans la financiarisation de l’économie que la libre et massive circulation des capitaux met en exergue. La dimension financière de l’économie se trouve au cœur de la mondialisation et devient prépondérante.

La globalisation financière est étroitement liée à la règle des « trois D » : décloisonnement, déréglementation, désintermédiation. Le décloisonnement signifie l’ouverture des marchés financiers internationaux par, notamment, l’abolition de la séparation entre marché bancaire, marché monétaire et marché financier. La déréglementation consiste en l’allègement ou la suppression des règles et des normes édictées par l’Etat pour encadrer l’activité économique. Elle a touché de nombreux secteurs comme les transports aériens ou les services publics, mais certainement plus particulièrement le système financier par la suppression du contrôle des changes ou l’ouverture du marché monétaire. La désintermédiation évoque le passage d’un financement de l’économie majoritairement intermédié (c’est-à-dire indirect, par le crédit bancaire) à un financement direct (c’est-à-dire auprès du marché financier). Elle s’inscrit dans la politique générale de lutte contre l’inflation visant à redonner aux marchés financiers une place plus importante dans le financement de l’économie au détriment des banques.

Ces composantes de la règle des « trois D » caractérisent la révolution financière de la fin des années 1980. On assiste à une « marchéïsation » des financements : les entreprises se tournent davantage vers les marchés que vers les banques. L’« institutionnalisation » de l’épargne domestique, c’est-à-dire la détention de l’épargne par des investisseurs institutionnels comme les compagnies d’assurances ou les fonds de pension dans les pays anglo-saxons, représente une tendance très forte. Il existe effectivement une mobilisation permanente d’une part croissante de l’épargne par la sphère financière. En 1983, l’épargne financière prélevait en France 32 % de l’épargne nationale. En 2001, la proportion s’élevait à 66 %. Aux Etats-Unis, les actifs financiers reçoivent aujourd’hui 84 % de l’épargne nationale.

La doctrine de la mondialisation se réfère à une profession de foi condensée dans ce qui est communément appelé le consensus de Washington. Ce nouveau décalogue capitaliste sert de bréviaire aux acteurs de la mondialisation et fournit ses soubassements au concept de (bonne) gouvernance qui est une création sémantique du capitalisme anglo-saxon désignant un gouvernement d’entreprise soustrait à toute autre juridiction que celles des actionnaires et des marchés. La mondialisation possède donc son corpus idéologique dont la finalité est l’imposition d’un modèle dominant : celui du marché.


II – L’extension du concept de mondialisation

La mondialisation est trop souvent réduite à sa seule dimension économique et financière. Ces angles d’approche d’un phénomène aussi multiforme ne donnent qu’une vision restrictive et déformée de la réalité. Il convient donc d’appréhender de manière globale et extensive la mondialisation afin d’en saisir au mieux la nature profonde et les ressorts.

1 – Une dimension idéologique

La dimension idéologique constitue une donnée fondamentale du concept de mondialisation. Elle traduit la victoire mondiale du libéralisme sur le système communiste et ses dérivés. La guerre froide, long conflit idéologique opposant deux conceptions du monde antagonistes et inconciliables, servit de théâtre des opérations à cette confrontation. L’effondrement du bloc soviétique entre 1989 et 1991 en marque le terme soudain et brutal, si bien que dans l’euphorie certains en vinrent à prophétiser la fin de l’Histoire.

Toujours est-il qu’à partir de cet instant, il y eut une idéologie dominante selon laquelle la liberté des échanges et la démocratie représentative constituent les seuls vecteurs capables d’entraîner le monde dans une spirale positive faite de progrès économiques et sociaux, de libertés politiques et de paix entre les nations. C’est faire croire que libéralisme économique et libéralisme politique forment un couple indissociable et correspondent aux deux versants d’une même réalité porteuse d’espérances radieuses pour l’avenir. En cela, on peut affirmer que la mondialisation épouse les contours d’un nouveau messianisme. Plutôt que de parler de fin de l’Histoire, il serait plus approprié d’évoquer la volonté sous-jacente de signifier la fin des idéologies et la défaite de la médiation politique face à la loi du marché.

2 – Une dimension culturelle

La mondialisation s’est également enrichie d’une dimension culturelle très nette. La propagation en temps réel et en tous lieux des sons et des images montre que le concept de mondialisation, purement économique à l’origine, va bien au-delà de cette sphère pour concerner les personnes, les valeurs et les identités. Il n’y a rien de surprenant à l’affaire puisqu’il est vrai que la culture est objectivement considérée comme une marchandise et un secteur économique semblable aux autres pouvant générer des profits juteux. Aujourd’hui, les instances internationales n’ont de cesse de vouloir libéraliser au plus vite le secteur de la culture, au même titre que la santé ou l’éducation.

La mondialisation favorise l’uniformisation culturelle. En effet, l’extension des échanges à l’ensemble de l’économie mondiale indique qu’une part de plus en plus importante des habitants consomme des produits identiques. Ces produits conçus et fabriqués aux quatre coins de la planète supposent une certaine homogénéisation des modes de vie. L’uniformisation culturelle se réalise en partie par l’adoption de normes de consommation. Or ces normes de consommation, transmises par le biais des entreprises multinationales et de leurs marchandises, émanent des pays les plus riches et les plus développés. Parmi ces marchandises, les biens culturels jouent un rôle particulier : diffusés dans le monde entier par des moyens de communication modernes, ils sont davantage porteurs de normes et de valeurs. On assiste donc, par l’extension de la sphère marchande à l’ensemble de la planète, à une diffusion d’un modèle culturel qui peut produire à l’occasion des processus d’acculturation. Il faut toutefois préciser que l’extension des échanges, et donc cette dynamique d’uniformisation culturelle, demeurent essentiellement limitées à la partie solvable de l’humanité. Une grande partie de la population mondiale reste à l’écart de ce processus.

Il est également incontestable que toutes les entreprises d’ouverture et d’unification culturelles au cours de l’Histoire se sont adossées à des cadres politiques d’essence impériale solides : ce fut le cas de l’empire romain, du vaste empire de Charles Quint bâti aussi bien par les conquistadors ou les missionnaires que par les marchands, les empires coloniaux européens lors du partage du monde à la fin du XIX° siècle. La tentation d’établir un parallèle avec la situation actuelle se caractérisant par la domination des Etats-Unis se justifie aisément et ne manque ni de sens ni de légitimité.

3 – Une américanisation de la planète

La mondialisation est en effet de plus en plus assimilée à l’hégémonie américaine. Elle est désormais souvent entendue comme l’américanisation du monde. La conjonction des dimensions idéologiques et culturelles dans le processus de mondialisation l’explique en partie. Les valeurs américaines deviennent de la sorte la nouvelle norme : l’american way of life s’impose irrémédiablement.

Il convient dès à présent de dissiper le mythe selon lequel les principales victimes de la mondialisation seraient les Etats-Unis. Cette thèse prend appui sur plusieurs indicateurs qui témoignent d’un recul de la superpuissance planétaire américaine. C’est ainsi que, malgré la poursuite continue de la progression de leurs exportations en valeur absolue depuis les années 1980, leur prééminence s’érode en valeur relative face à la vitalité des autres pôles de la triade et la montée de nouveaux concurrents au cours de la même période. Conjointement, la participation relative des Etats-Unis dans les investissements directs à l’étranger (IDE) au niveau mondial décroît globalement depuis les années 1960.

En dépit de ces réalités avérées, il serait hasardeux de souscrire hâtivement à la thèse. Il faut savoir en effet que les Etats-Unis sont en mesure de financer leur colossal déficit grâce à la mondialisation. L’ampleur des déficits extérieurs américains ne consiste pas à vrai dire un handicap rédhibitoire car ils disposent de l’étalon monétaire international, le dollar. Contrairement aux autres pays développés, ils ne sont assujettis à aucune contrainte extérieure qui les empêche de vivre au dessus de leurs moyens. En cela, ils disposent d’un réel privilège garanti par la mondialisation. Ils financent en grande partie leurs déficits par l’épargne mondiale, notamment celle des Japonais qui transforment leurs excédents en bons du Trésor américain.

L’inversion des mouvements internationaux des capitaux est aussi un élément d’explication. Dans les années 1960 et 1970, la majorité des flux suivait un axe Nord-Sud. C’était le cas du recyclage des pétro-dollars : de ce fait, les pays industrialisés finançaient le déficit structurel des pays en voie de développement. A partir des années 1980, les flux de capitaux ne se dirigent plus vers les pays en développement désormais handicapés par la crise de la dette (la date de 1982 constitue à cet égard une césure significative), mais vers les Etats-Unis afin de financer le déficit de leur balance courante. La mondialisation financière est actuellement surtout l’affaire des pays développés, et prioritairement du principal d’entre eux, les Etats-Unis.

La mondialisation est un fait social total qui doit être examiné dans sa globalité et de la façon la plus extensive qui soit. Affirmer qu’elle constitue une des mutations les plus profondes que l’humanité ait connues dans son histoire n’est pas exagéré. Elle conduit au passage d’un monde à un autre. Elle est du même acabit que la révolution néolithique, l’avènement du christianisme ou encore l’émergence du capitalisme industriel avec lequel elle entretient des relations consubstantielles.

La mondialisation veut donc dire simplement l’emprise et l’empire d’un marché sans frontières sur le mode de vivre et de penser des hommes.


III – Les moteurs de la mondialisation

La mondialisation est un ensemble pluridimensionnel complexe. Pour que cette machine puisse fonctionner, il est nécessaire que des acteurs dévoués à sa cause l’enclenchent et en impulsent la dynamique. Il existe une diversité de moteurs qui contribuent à actionner le processus de mondialisation.

1 – Un cadre institutionnel favorable

La constitution d’un cadre institutionnel dès la fin de la deuxième guerre mondiale représente un facteur de première importance.

La création en 1947 du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), devenu OMC (Organisation mondiale du commerce) en 1995, s’inscrit dans cette logique libre-échangiste dont le principe le plus important réside sans nul doute dans la volonté de réduire les restrictions aux échanges (barrières tarifaires, contingentements, obstacles non tarifaires) et d’interdire toute pratique de dumping (à savoir de vente à perte dans l’espoir de conquérir un marché) jugée déloyale. Les cycles de négociations appelés Rounds ont permis l’abaissement des tarifs douaniers de 40 % à la fin des années 1940 à environ 5 % dans les années 1990.

Un second principe doit être mentionné en complément : celui de la clause de la nation la plus favorisée. Elle stipule l’obligation d’étendre à tous les autres pays membres les avantages dont jouit la nation bénéficiant des conditions les plus favorables en matière commerciale, ce qui favorise le libre-échange. Un avantage concédé à un seul s’applique de facto à tous. De ce fait, s’impose le concept du multilatéralisme dans le champ du commerce mondial, c’est-à-dire le passage d’une logique contractuelle entre nations à une logique de soumission à des règles internationales.

Le FMI (Fonds monétaire international) mis en place à l’issue de la conférence de Bretton Woods de 1944 complète ce cadre institutionnel. A l’origine, il avait été investi d’une double mission : assurer la stabilité des monnaies et du système monétaire international fondé sur un change fixe, favoriser le développement du commerce international. Il est désormais chargé de fournir un appui financier aux pays en difficultés. Mais en compensation d’une aide, le FMI impose des conditions de plus en plus strictes, avec en particulier l’obligation de mettre en place des politiques économiques restrictives d’ajustement structurel se caractérisant par un durcissement d’une politique monétaire orthodoxe, un retour à l’équilibre budgétaire parfois douloureux (réduction des dépenses publiques et élévation de la fiscalité) et des orientations sociales marquées du sceau de la rigueur et de l’austérité.

2 – Les élites mondialisées mobiles

En tant qu’idéologie dominante, la mondialisation a pour fonction première de servir les intérêts des classes dominantes au moyen des politiques qu’elle inspire et justifie. Elle est établie pour le plus grand profit de ces élites fort justement nommées mondialisées et dont la caractéristique majeure est la grande mobilité.

Leur univers mental correspond au libéralisme : le marché libre fut toujours l’alibi idéologique par excellence de la classe dominante pour lui permettre de transférer le coût des choix politiques sur les classes les plus faibles de la société. L’internationalisation d’une partie des élites dirigeantes des sociétés européennes, davantage que de celles des Etats-Unis soit dit en passant, constitue un trait distinctif de la période actuelle.

Ces élites mondialisées mobiles, qui constituent une oligarchie économique et financière restreinte fonctionnant en circuit fermé, tiennent le rôle de commis-voyageurs appliqués de la mondialisation.

3 – La constitution d’ensembles régionaux intégrés

Un autre moteur de la mondialisation est à rechercher dans la formation d’entités régionales se faisant les promoteurs zélés des principes du libéralisme économique et donnant lieu à de vastes zones de libre-échange. L’Union Européenne et l’ALENA en sont les exemples les plus achevés.

L’Union Européenne prolonge depuis 1993 la CEE (Communauté économique européenne) que le traité de Rome avait instituée en 1957. Les élargissements prévus à l’horizon 2004 feront passer d’ici peu l’Europe de 15 à 25 membres. L’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) vise à établir une zone libre-échangiste entre trois pays, les Etats-Unis, le Canada et le Mexique qui constituent un bloc de 400 millions de personnes. Il est entré en vigueur en 1994. Il est prévu qu’en 2005 la zone soit étendue et regroupe 34 Etats d’Amérique.

Les mécanismes animant ces ensembles régionaux relèvent de la logique de l’intégration économique. L’intégration économique est un processus conduisant plusieurs économies distinctes à former un seul espace économique. Quelques étapes, certes théoriques, peuvent être distinguées.

La première correspond à la mise en place d’une zone de libre-échange à l’intérieur de laquelle les barrières douanières et les contingentements sont supprimés. L’union douanière s’accompagne de l’instauration d’un tarif extérieur commun vis-à-vis des pays non membres. Le marché commun y ajoute la libre circulation des facteurs de production, celle des hommes comme celle des capitaux. L’union économique caractérise le stade d’intégration dans lequel surviennent l’harmonisation des politiques économiques nationales et la définition de politiques communes. Enfin, l’union monétaire représente la phase ultime de l’intégration économique avec la mise en place d’abord d’un régime de change fixe entre les monnaies des différents pays membres, puis à terme par l’adoption d’une monnaie unique sous l’égide d’une autorité monétaire supranationale.

4 – Des progrès techniques et technologiques

Les années 1990 ont vu s’épanouir une révolution de la communication par suite d’une série de progrès dans des secteurs pour le moins extrêmement variés. Les prophéties du sociologue canadien Mac Luhan, qui avait lancé l’idée de village planétaire engendré par les progrès des mass media, se sont révélées exactes. La contraction du temps et de l’espace, la transmission universelle et instantanée des informations ont réduit la planète aux dimensions d’un village. Il en a résulté une mobilité accrue des facteurs de production à la surface du globe, mobilité sur laquelle prospère la globalisation économique.

Deux domaines ont été particulièrement concernés par ce mouvement : les transports et l’information. Les échanges commerciaux internationaux s’effectuent en grande majorité par voie maritime. Les transports maritimes ont évolué dans le sens du gigantisme et de la spécialisation, à l’image des supertankers ou des porte-conteneurs. Cela s’est traduit par une rapidité accrue, y compris des délais de manutention, et par une baisse significative des coûts du transport maritime. Le remarquable essor des flux maritimes a renforcé la dynamique de littoralisation et de maritimisation de l’économie mondiale. Il a également favorisé l’internationalisation de la production car l’abaissement des coûts de transport, conjugué à celui des tarifs douaniers, rend hautement rentable le transfert d’unités de production dans des pays à salaires faibles. Le développement de nouveaux modes de transport comme les conduites ne doit pas être non plus négligé.

Les nouvelles conditions liées à l’émergence et à la généralisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication (les NTIC) dont le phénomène le plus visible et spectaculaire est l’internet, ont prodigieusement amélioré la rapidité et la facilité des transferts d’information. La mise en réseau de l’économie mondiale s’est appuyée sur une série de progrès techniques et technologiques de cet ordre. Les transactions financières ont été stimulées de surcroît par la baisse de leur coût et les flux de capitaux peuvent irriguer la planète.

5 – La fin de la stabilité des taux de change

La financiarisation de l’économie mondiale ne s’explique pas uniquement par des commodités techniques : la fin des taux de change fixe en fut un moteur décisif.

Le signal fut fourni par l’éclatement du système de Bretton Woods institué en 1944. Le nouvel ordre monétaire des lendemains de la seconde guerre mondiale reposait sur le retour à un système de change fixe où chaque monnaie voyait sa parité exprimée en dollar et en or avec une marge de fluctuation de 1 %. Le dollar devenait la monnaie internationale de référence et était convertible en or.

La décision unilatérale de l’administration Nixon de suspendre en 1971 la convertibilité du dollar en or mettait à bas l’édifice construit à Bretton Woods et ouvrait l’ère des changes flexibles. Il devenait de la sorte possible de gagner de l’argent en spéculant sur les monnaies, d’où l’ampleur des transactions monétaires et financières à visée spéculative qui accompagnèrent le choix américain.

Le formidable essor des marchés de capitaux a concouru à déconnecter les flux commerciaux des flux financiers. Cette déconnexion entre sphère réelle et sphère financière a favorisé ce que les économistes ont appelé « bulle spéculative ». Cette dernière survient quand la valeur d’une monnaie s’écarte des fondamentaux, c’est-à-dire qu’elle parait surévaluée au regard des performances réelles de son économie.

IV – Les stratégies des firmes transnationales

La place occupée par les entreprises est un des phénomènes essentiels de la mondialisation. Il devient courant de désigner la mondialisation comme une économie d’entreprise. La logique d’entreprise l’emportant effectivement sur la logique des nations, les plus importantes d’entre elles sont appelées firmes transnationales (FTN), de préférence à firmes multinationales. Par les stratégies véritablement planétaires qu’elles élaborent, les firmes transnationales constituent à vrai dire le poumon de la mondialisation.

1 – Définir les firmes transnationales

Selon les critères retenus par l’ONU, une firme transnationale est une société dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 500 millions de dollars. Elle doit effectuer au moins un quart de ses activités de production et d’échange dans des filiales présentes dans un minimum de six pays.

L’ONU en recense environ 50 000 dont la grande majorité provient des pays riches et développés de l’hémisphère Nord. Mais seule une petite minorité, c’est-à-dire près de 150, réalise plus du tiers des exportations mondiales. Ces grandes firmes correspondent à des marques mondiales très connues en raison de campagnes de publicité et de marketing efficaces qui viennent à l’appui de leurs stratégies planétaires.

La puissance des firmes transnationales limite de plus en plus la souveraineté et la marge de manœuvre des gouvernements en matière économique. Elles sont de taille à traiter d’égal à égal, quand ce n’est pas davantage, avec les Etats de l’hémisphère Sud. Dans les pays du Nord, elles constituent de puissants lobbies avec qui il faut compter.
Leurs domaines de prédilection sont les produits de base (alimentaire, énergie, minerais) ainsi que les services (téléphone, informatique, communication). Elles peuvent accroître leur influence en exploitant le filon de consommateurs friands de marques mondiales et de leurs produits, y compris culturels.

2 – La nouvelle division internationale du travail

Les firmes transnationales participent activement à la décomposition internationale des processus productifs et au déplacement des unités de production à la surface de la planète. Ce sont leurs stratégies qui donnent corps à la division internationale du travail et la modifient au besoin en l’adaptant aux exigences de la mondialisation. La division internationale du travail (DIT) peut se définir comme la répartition des activités de production entre les nations qui débouche sur une spécialisation des pays dans la production ou même dans certaines étapes du processus productif.

L’ancienne division internationale du travail, c’est-à-dire celle qui prévalait jusqu’aux années 1970, restait élémentaire : les pays industriels du Nord échangeaient des produits manufacturés contre des produits miniers ou agricoles en provenance des pays pauvres du Sud. Ces flux commerciaux s’appuyaient sur la domination coloniale, voire postcoloniale ou néocoloniale des pays riches. Les mouvements tiers-mondistes y voyaient une des causes essentielles de la dépendance et du sous-développement des pays du Sud. Dans le cadre d’un échange inégal, le Sud était maintenu dans la production de produits à faible valeur ajoutée et condamnés à servir de débouchés aux produits manufacturés des pays riches. Les termes de l’échange, c’est-à-dire le rapport entre le prix moyen des exportations et celui des importations, leur étaient nettement défavorables et apparaissaient comme la manifestation irréfutable du néocolonialisme des pays du Nord.

La situation s’est depuis notoirement complexifiée. Les délocalisations industrielles ont modifié en profondeur la division internationale du travail. Cette nouvelle DIT se caractérise d’abord par l’intensification des échanges industriels et commerciaux entre pays riches, marginalisant par voie de conséquence le Tiers Monde. Certains pays du Sud arrivent à tirer leur épingle du jeu en accueillant les usines délocalisées des firmes transnationales. De ce fait, les pays du Nord, devenus de gros producteurs agricoles, achètent aux pays en développement des produits manufacturés de consommation courante à faible technologie et demandant une main d’œuvre peu qualifiée. Ils continuent par ailleurs de se réserver la production et l’exportation de marchandises à haute valeur ajoutée, impliquant des technologies et des qualifications élevées.

Parallèlement à ces transformations, les années 1980 ont vu la chute quasiment générale du cours des matières premières, à de rares exceptions près. On assiste à une détérioration des termes de l’échange. Les pays pauvres ont donc tendance à s’appauvrir en achetant des produits étrangers plus chers alors que le prix des produits qu’ils exportent diminue ou stagne dans le meilleur des cas. Les seuls pays qui tirent profit de ces nouvelles conditions de production et d’échange sont les nouveaux pays industrialisés d’Asie (NPI ou dragons), les pays pétroliers au gré des fluctuations du prix du baril ou les pays dits émergents qui parviennent à s’intégrer dans les flux internationaux.

3 – Les investissements directs à l’étranger

En complément des délocalisations industrielles, les entreprises mondialisées peuvent également opter pour la stratégie des investissements directs à l’étranger. Un investissement direct à l’étranger (IDE) est un engagement de capitaux (un investissement) permettant l’achat total ou partiel d’une unité de production, et non pas un simple partenariat sans apport de capitaux comme les accords de sous-traitance, c’est-à-dire un investissement donc direct, et réalisé à l’étranger. Un IDE peut être associé à une délocalisation.

Le FMI les définit comme « des engagements de capitaux effectués dans le but d’acquérir un intérêt durable dans une entreprise exerçant ses activités sur le territoire d’une économie autre que celle de l’investisseur, le but de ce dernier étant d’avoir un pouvoir de décision effectif dans la gestion de l’entreprise ». L’objectif central est nettement mis en évidence : obtenir un pouvoir réel de décision dans une entreprise localisée à l’étranger. Sur un plan stratégique, l’IDE s’inscrit en effet davantage dans une stratégie économique et industrielle que dans une stratégie purement financière. Il est donc nécessaire de bien différencier l’investissement de portefeuille, dont l’horizon est de court terme et l’objectif financier, de l’investissement direct à l’étranger à l’horizon de moyen ou long terme et à l’objectif industriel.

Plusieurs modalités s’offrent aux entreprises pour réaliser leurs investissements productifs à l’étranger. Il peut s’agir de la création d’une autre entreprise ou d’une filiale en territoire étranger. L’opération peut aussi conduire à l’acquisition d’au moins 10 % du capital social d’une entreprise étrangère sous la forme d’une acquisition-fusion internationale. Le rachat d’une entreprise constitue une autre modalité. Enfin, les réinvestissements de bénéfices par une filiale ainsi que toute opération d’une maison-mère visant à l’accroissement du capital d’une filiale déjà installée à l’étranger sont généralement considérés comme des IDE.

Ces IDE, qui ont beaucoup augmenté au cours des années 1980, forment une des caractéristiques principales de l’évolution de l’économie internationale. Les multinationales sont amenées à préférer l’IDE plutôt que de recourir à de simples exportations. Les investissements directs à l’étranger se réalisent de plus en plus sous la forme de fusions-acquisitions internationales qui se substituent aux créations de filiales de production, formes privilégiées par les firmes dans les années 1960 et 1970.

Les pays industrialisés, et en priorité les pôles de la Triade, totalisent 70 % des investissements provenant de l’étranger et 90 % des investissements à l’étranger. Ce phénomène de concentration des IDE au sein des pays industrialisés laisse en marge de cette dynamique les pays en développement même si certains, par leur dotation avantageuse en matières premières, par la présence de marchés constitués et solvables ou par des processus d’industrialisation, réussissent à capter un peu mieux ces flux.

4 – Les motivations de ce déploiement géographique

Délocalisations industrielles et investissements directs à l’étranger contribuent fortement à l’éclatement des différentes étapes du processus international de production. Cette dispersion des lieux de production entraîne un nouveau déploiement géographique de l’économie mondiale sous l’égide des stratégies des firmes transnationales. Des éléments convergents, constitués en faisceaux, rendent compte des motivations présidant à l’organisation de la production à l’échelle mondiale.

Les firmes cherchent avant tout à obtenir un taux de profit plus élevé. L’installation dans un pays à bas salaires ou à matières premières abondantes permet de réduire sensiblement les coûts de production. Une fiscalité souple et une législation sociale peu contraignante constituent des particularités attractives. Le choix d’une implantation proche des sources de la matière première ou des marchés d’écoulement du produit diminue les frais de transport. L’acquisition ou la création d’un réseau de distribution permet de contourner les barrières douanières et les éventuelles formes de protectionnismes afin de réduire les coûts de commercialisation.

L’augmentation de leur part de marché constitue une autre motivation. Cet objectif peut se réaliser par un effet quantitatif avec la recherche d’un marché local de consommation de taille supérieure et doté de perspectives de croissance reconnues prometteuses. Mais cela passe aussi par l’intermédiaire d’un effet qualitatif : il consiste à pouvoir adapter plus facilement les produits aux spécificités du cru par immersion dans le milieu local. Ces stratégies d’expansion spatiale des firmes transnationales relèvent aussi de ce qui est communément qualifié effet de réputation. Il s’agit alors de procéder à l’internationalisation de la marque et à sa reconnaissance par les consommateurs du monde entier.

Les conditions d’accès à des technologies nouvelles représentent un niveau supplémentaire d’explication. Ce peut être l’occasion d’accéder plus facilement à des savoirs et des techniques spécifiques que la firme ne possède pas encore ou maîtrise insuffisamment. A l’opposé, cela est un moyen de ne pas avoir à diffuser des technologies, des brevets ou des secrets de fabrication à travers des cessions ou des accords de licence passés avec des entreprises étrangères.
L’importance des infrastructures et du niveau de qualification de la main d’œuvre, d’un minimum de maîtrise technologique et de stabilité politique sont des facteurs qui sont également pris en considération au moment des choix.


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Par sa prégnance et son omniprésence, la mondialisation constitue une donnée incontournable de l’instant présent. Aucune réflexion politique valable ne peut l’occulter. Encore faut-il en démonter les mécanismes pour en saisir les logiques de fonctionnement. La chose n’est pas facile à réaliser tant la mondialisation possède de facettes.

En tant que fait social total, elle pose le délicat problème de la démocratie et du respect de la souveraineté populaire. L’identification plus ou moins forte du marché à la démocratie provoque une dilution de celle-ci en raison de la subversion de la citoyenneté par le consumérisme. Il en résulte un fort sentiment d’impuissance et de désabusement qui s’incarnent de manière ostentatoire dans la crise du civisme et dans la désertion électorale.

Car l’imposture fondamentale de la mondialisation réside dans la dissimulation du fait qu’elle est aussi, et même surtout, un choix politique. En aucun cas, elle ne saurait être assimilée au destin inexorable de « la seule politique possible », ce que le glissement, insensible mais pernicieux, de l’invocation de la mondialisation à l’évocation de la modernité tendrait subrepticement à vouloir faire accroire.

Nous pouvons toujours méditer ces quelques extraits de l’intervention de Pierre Mendès-France à l’Assemblée nationale lors du débat du 18 janvier 1957 relatif à la ratification du traité de Rome (texte auquel il s’était opposé) :
« Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XIX° siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. […] L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».


Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Avril 2003
www.agaureps.net