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Relever l'exigence sociale |
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| La mise sur pied et l'adoption résolue d'une véritable politique sociale digne de ce nom constitue un impératif absolu pour toute formation de gauche. La promotion de l'exigence sociale représente un élément constitutif fondamental de l'identité de la gauche française.Or, manifestement, l'ambition sociale a connu un abaissement alarmant au cours des dernières décennies du XX° siècle. Plusieurs mouvements ont travaillé de concert à la réalisation du phénomène. En premier lieu, le triomphe quasi généralisé de la loi du marché a constitué un puissant dissolvant de l'exigence sociale. Dégagé de toute concurrence avec un modèle alternatif depuis la dislocation du bloc soviétique, le libéralisme économique, jadis nommé capitalisme ,impose implacablement son mode de fonctionnement aux sociétés sous le masque de la mondialisation ou globalisation , tentant d'accréditer l'idée que libéralisme économique équivaut nécessairement à libéralisme politique afin de se draper d'une légitimité démocratique visant à faire passer comme de simples " dommages collatéraux " les ravages sociaux ainsi occasionnés. L'économisme, le productivisme effréné et la recherche du profit maximum qu'un tel système promeut ouvertement, sans le moindre complexe, (rendons-lui au moins cette justice là), conduisent inéluctablement à mettre entre parenthèses la question de la solidarité et de la lutte en faveur d'une plus grande justice sociale. De la sorte, le chacun pour soi et l'individualisme s'épanouissent pleinement. Mais cela ne doit pas constituer une surprise : la logique de l'ultra-libéralisme est fondamentalement antagoniste des préoccupations sociales, nous le savons tous, que nous soyons adversaires ou adeptes de ce système économique. D'ailleurs, il est significatif de constater que, dans la bouche de ces derniers, l'expression " faire du social "possède une connotation fortement péjorative. Il existe des menaces tout aussi dangereuses au maintien de l'exigence sociale, surtout quand elles émanent de personnes clamant leur attachement indéfectible à l'impératif social. Parfois, il devient nécessaire de se méfier d'amis qui vous veulent (trop)de bien !Cela concerne les bonnes âmes qui réduisent le social au domaine étroit de la charité et de la compassion. Il convient de rappeler qu'au moment de sa progressive inscription dans la législation depuis le XIX° siècle, l'exigence sociale s'était ostensiblement détachée de la sphère de la charité. Restreindre le social à une dimension simplement caritative représente une régression peu reluisante. Une politique sociale digne de ce nom n'a pas vocation à se contenter de rendre seulement un peu plus supportable le sort quotidien peu enviable des personnes concernées (même si nous devons convenir que la charité vaut mieux que l'indifférence froide et cynique ), mais au contraire, à leur permettre de s'extirper de leur condition initiale afin d'accéder à un statut plus favorable. L'exigence sociale est inséparable d'une volonté affirmée, réellement sincère, de transformation de la société. Elle ne peut se résumer à un simple replâtrage de façade ou à l'apposition de quelques sparadraps pour soigner des fractures multiples et ouvertes. Car l'appréhension caritative et compassionnelles du social se révèle en définitive contre-productive. La " vertu " de la charité, outre celle de se donner bonne conscience et de contribuer de la sorte à son édification personnelle, réside dans le fait qu'elle conforte en fin de compte les conditions propices au maintien du statut des plus privilégiés et des inégalités les plus criantes. Elle ne fait qu'acheter une toujours précaire paix sociale dans l'intérêt de ceux qui bénéficient de cet état des choses. En effet, les ressorts de la charité sont d'essence éminemment conservatrice : préserver un réel en le rendant moins éprouvant à ceux qui en sont victimes au premier chef. Pour preuve, les partisans du libéralisme, par pur pragmatisme, savent à l'occasion se faire les promoteurs de mesures relevant de la charité, dans l'espoir que le dispositif contribue à faire tourner le monde toujours dans le même sens, à savoir celui de leurs intérêts bien sentis. Nul désintéressement dans l'affaire, soyons-en certains ! Qu'ajouter de plus quand la charité sombre dans un vague psychologisme à prétention condescendante ? C'est oublier que les catégories populaires en difficulté cherchent avant tout à préserver dignité et pudeur. De telles demandes n'émanent pas en règle générale de ces couches, mais constituent une dérive petite-bourgeoise de l'idéal social. La confusion sémantique est à cet égard parfaitement éclairante : la stigmatisation de l'ambition sociale se fait par l'utilisation du terme assistanat. Or l'élaboration de la législation sociale s'est réalisée par l'opposition entre le devoir d'assistance relevant de l'Etat et une possible charité dépendante d'initiatives privées. Contaminée par le ver caritatif, l'exigence sociale d'assistance a subi un abaissement fort préjudiciable. Une étape supplémentaire dans ce processus de délabrement a été franchie avec le primat donné aux revendications sociétales. Le sociétal s'adresse prioritairement à des groupes sociaux plutôt aisés dont les figures emblématiques sont les désormais célèbres bobos, les bohèmes-bourgeois, alors que les préoccupations sociales concernent des catégories plus modestes. D'inspiration libérale-libertaire, ces revendications ont tendance à repousser au second plan, voire à délégitimer purement et simplement, les aspirations sociales des couches populaires. Le sociétal, quand il devient abusif, étouffe le social, pourtant nécessaire. La question de la dépénalisation du cannabis n'est pas le sujet le plus urgent à aborder et ne doit pas conduire à négliger les réalités quotidiennes vécues par la majorité. Le sociétal ne doit pas devenir une expression de classe différente et antagoniste de celle qui porte les revendications sociales traditionnelles. Malheureusement, le sociétal à tout crin tend à reléguer ces dernières dans le champ du corporatisme et des supposées pesanteurs, comme si elles émanaient de ce que certains modernes auto-proclamés ont hâtivement qualifié de France ringarde et moisie, masquant mal de la sorte leur pratique du mépris social et leur détestation de l'élément populaire. L'amplification de la thématique sociétale possède l'inconvénient majeur de mettre en veilleuse les impératifs d'une politique sociale sincère et volontariste. Relever dans toute sa grandeur l'exigence sociale est un des axes forts de la réorganisation de la gauche en ce début de millénaire. L'entreprise ne peut se faire que par une volonté inébranlable de réelle transformation de la société visant à réduire ou même à supprimer les injustices et les inégalités. Pour cela, la nécessité de réhabiliter une notion pervertie par de nombreuses dérives s'impose à tous :l'exigence sociale doit être ressourcée afin que son horizon n'en soit durablement obscurci. Ne craignons pas de faire le pari que le XXI° siècle sera social ou ne sera pas !
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