Accueil
Historique des mises à jours
Les brèves du mois
La lettre du mois
Dans les médias
Vie politique
Ecole
Société/culture
Actualité et luttes sociales
Economie et Social
Politique extérieure
Europe
Contributions politiques
Manifeste et statut
Contacts
Liens

Télécharger

 

Les racines de la mondialisation

(Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 15 avril 2003)

La mondialisation peut être considérée comme le terme dont l’époque contemporaine se désigne communément. Pour beaucoup, elle semble prendre la figure de la marche du temps. Pourtant, cette mondialisation n’est pas la première que le monde ait connue. Il existe des antécédents et des précédents à ce phénomène multiforme et complexe.

Le vocable mondialisation est certes apparu au début des années 1980 aux Etats-Unis. Il était la traduction du terme anglo-saxon globalization. En dépit de sa nouveauté et de la multiplicité de ses sens, de son enracinement dans une réalité très contemporaine, il convient de ne pas éluder le fait que la dynamique de mondialisation s’inscrit dans une tendance à plus long terme. C’est ainsi qu’elle pourrait décrire pour partie, non sans quelques adaptations afin d’éviter tout anachronisme, des situations fort antérieures. La mondialisation possède des racines qu’il ne faut pas négliger si on veut l’appréhender dans toutes ses dimensions.


I – Trois antécédents lointains

Au risque de verser dans l’anachronisme évoqué plus haut, nous pouvons avancer que plusieurs moments historiques ont procédé de mécanismes à peu près similaires que ceux qui animent aujourd’hui la mondialisation.

1 – L’empire romain

Dans l’Antiquité, Rome rayonnait sur un immense empire centré autour de la mer Méditerranée. Durant environ cinq siècles, hommes et marchandises circulaient librement à l’intérieur d’un espace délimité au moment de l’apogée de l’empire romain par le limes. Partout, la monnaie, la religion, la langue et le droit romains primaient. L’expression « pax romana » fut couramment employée pour qualifier cette singularité historique.

La mécanique de romanisation conférait une certaine unité organique à cet ensemble géopolitique. Un mode de vie romain s’imposait : les notables portent les mêmes vêtements, célèbrent les mêmes fêtes en l’honneur des empereurs, assistent avec le peuple aux mêmes spectacles du cirque, fréquentent les mêmes thermes, consomment vin et huile d’olive. Rome était alors considérée comme le centre du monde. Quelques extraits de l’«Eloge de Rome » écrite par Aelius Aristide au II° siècle après J.-C. dépeint des réalités qui pourraient s’appliquer à cette fin de millénaire : « Vous ne régnez pas à l’intérieur de limites délimitées et personne ne vous a prescrit jusqu’où devait s’étendre votre domination. La mer s’étend comme une ceinture au milieu du monde habité, ainsi qu’au milieu de votre empire. […] Et la Ville est semblable à un marché commun à toute la terre ».

2 – La conquête mongole

On pourrait également évoquer dans le même ordre d’idée la situation engendrée par la conquête des Mongols à partir du XIII° siècle sous la houlette de Gengis Khan et de ses successeurs. L’empire mongol s’étendait à son maximum de la mer Méditerranée à l’océan Pacifique et des forêts de Sibérie à l’Indus, englobant les immensités asiatiques. La « paix mongole » devint une réalité effective dans les limites de ce vaste empire eurasien. A en croire un contemporain, « une jeune vierge portant sur la tête un plateau d’or pouvait aller du Levant au Couchant, des rives du Pacifique à celles de la Méditerranée, sans avoir à subir de personne la moindre violence ». La relation du voyage de Marco Polo témoigne de l’ordre et de la prospérité qui régnaient dans l’empire mongol.

Entre Rome et les Mongols, des convergences existent et sont à relever : les concepts d’empire et de pax, qu’elle soit romaine ou mongole, l’utilisation d’un service public efficace de postes visant à unifier ces immensités sont les plus significatives.

3 – L’empire de Charles Quint

Les grands voyages de découvertes à la fin du Moyen Age déplacèrent le centre de gravité du monde européen de la Méditerranée vers l’Atlantique. La découverte puis la conquête du Nouveau Monde au XVI° siècle accéléra le processus. La Terre peut alors devenir un vaste marché où les métaux précieux (or et argent) et les épices croisent les navires de trois acteurs essentiels de ce grand désenclavement du monde : le conquistador, le marchand et le missionnaire. Une part de l’économie mondiale fut alors véritablement mondialisée : la route par Le Cap à destination des Indes orientales et celle du commerce triangulaire permirent aux produits de parvenir en Europe par l’océan Atlantique.

Le XVI° siècle peut être considéré comme une période de mondialisation se caractérisant par une double particularité culturelle : l’élaboration d’une philosophie universaliste, l’humanisme, et la perception d’un progrès constant justifiant l’emploi de plus en plus courant du mot « moderne ».

D’un point de vue politique, cette brusque dilatation du monde connu et exploité fit renaître la notion d’empire universel. Ce fut la dynastie des Habsbourg qui reprit à son compte cet héritage millénaire. Ainsi, Charles Quint, le souverain aux 17 couronnes, se targuait « de régner sur un empire où le soleil ne se couche jamais ». L’empire des Habsbourg donna un souffle nouveau à l’idée impériale et à la monarchie universelle. Quand son fils et successeur Philippe II d’Espagne prit possession en 1580 du Portugal et de son empire, la couronne espagnole régnait sur des territoires plus vastes que ceux de toutes les monarchies universelles de l’Antiquité réunies.

II – Le concept d’économie-monde

L’examen des antécédents de la mondialisation ne peut être dissocié du concept d’économie-monde vulgarisé par l’historien Fernand Braudel. Dans « Civilisation matérielle , économie et capitalisme, XV°-XVIII°siècles » , Braudel précisait le contenu qu’il attribuait à économie-monde, terme qu’il avait déjà utilisé dans sa thèse en 1949 à propos de la Méditerranée au XVI° siècle. Etudiant les conditions de la naissance du capitalisme et du décollage de l’Occident, il plaçait comme moteur de l’évolution constatée la mondialisation de l’économie.

Par économie-monde, Braudel n’entend pas économie mondiale, mais le terme correspond plutôt à une économie qui est un monde en soi, un espace économique cohérent, non limité par des frontières étatiques mais animé par une dynamique spatiale planétaire. Pour reprendre la définition de l’auteur : « un fragment de l’univers, morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l’essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique ».

L’économie-monde obéit à une organisation concentrique au sein de laquelle trois aires s’individualisent : un centre étroit, des régions secondes assez développées, d’énormes marges extérieures. Le schéma centre-périphéries plus ou moins intégrées se reconnaît très facilement. « Le centre, le cœur, réunit tout ce qui existe de plus avancé et de plus diversifié. L’anneau suivant, c’est la zone des brillants seconds. L’immense périphérie, avec ses peuplements peu denses, c’est au contraire l’archaïsme, le retard, l’exploitation facile par autrui. Cette géographie discriminatoire, aujourd’hui encore, piège et explique l’histoire du monde ».

Trois points majeurs caractérisent toute économie-monde. C’est d’abord un espace géographique délimité et aux frontières davantage économiques que politiques mais relativement stabilisées, ensuite un espace polarisé autour d’un centre (généralement une ville-monde) qui exerce une domination sur le reste de l’espace, enfin un espace hiérarchisé du centre vers les périphéries. Pour Braudel, plusieurs économies-monde pouvaient subsister dans une seule économie mondiale, en somme plusieurs ensembles intégrés ayant des relations entre eux.

L’Europe a vu se succéder plusieurs économies-monde. Ce fut d’abord au Moyen Age les deux pôles commerciaux de l’Occident chrétien constitués par les villes flamandes et hanséatiques au Nord et, au Sud, des cités marchandes italiennes que les foires de Champagne mettaient en relation et en contact. Les grandes compagnies marchandes de la Renaissance à l’image des Médicis ou des Fugger jouèrent un rôle similaire d’intermédiaire. Le relais sera pris après les années 1500 par des cités-Etats organisées autour d’un port : Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres.

III – Une accélération décisive : capitalisme et révolution industrielle

Mais c’est à partir de la seconde moitié du XVIII° siècle que le processus de mondialisation prend une ampleur significative et décisive. Le XIX° siècle en constitue un premier âge d’or tandis que l’Europe occidentale en représente le cœur.

Plusieurs facteurs historiques peuvent en fournir la trame et expliquer l’accélération de ce phénomène : le passage d’un capitalisme commercial à un capitalisme industriel, les progrès techniques initiés par les débuts de la révolution industrielle, la colonisation ou « partage du monde » par les Européens. L’explosion des échanges rétrécit les dimensions de la planète. La révolution des transports matériels et immatériels tend à raccourcir les distances du marché mondial. La généralisation des traités de libre-échange à partir du milieu du XIX° siècle, sous l’impulsion de la Grande-Bretagne, met à bas le protectionnisme, héritage du vieux mercantilisme. L’intensification des échanges ne concerne pas seulement les marchandises : les capitaux, la culture, les informations et les hommes en sont également affectés. C’est alors l’apogée de l’Europe qui devient à la fois l’usine, la banque et l’école du monde. Cette mondialisation prend la forme d’une européanisation, Londres en étant le centre névralgique.

L’économiste anglais Keynes écrit que l’internationalisation de la vie économique est à peu près complète. Elle est accélérée par la libre et massive circulation des capitaux. Il faut savoir qu’à la veille de la première guerre mondiale, le niveau des mouvements de capitaux était, proportionnellement, tellement important qu’il fallut attendre la fin des années 1980 pour en retrouver un niveau équivalent. Mieux encore, on constate que le montant des capitaux productifs investis directement à l’étranger au cours de la période 1880-1914 dépassait 5 % du PIB des pays d’Europe occidentale alors qu’aujourd’hui leur part se situe autour de 3 %. Non seulement les investissements directs internationaux sont largement inférieurs en valeur relative à ce qu’ils étaient avant le premier conflit mondial, mais leur répartition s’avère beaucoup moins mondialisée. Les pays en développement recevaient alors 63 % des investissements directs étrangers tandis qu’aujourd’hui ils n’en captent que 28 %.

Dans « Le manifeste du parti communiste » de 1848, Marx et Engels ont décrit la réalité des changements économiques à l’œuvre. En remplaçant le mot bourgeoisie par celui de mondialisation, on obtient de la sorte une description du processus de mondialisation qui pourrait fort bien s’appliquer à ce début de XXI° siècle. « Talonnée par le besoin de débouchés toujours plus étendus pour ses produits, la bourgeoisie gagne la terre entière. […] Par son exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a rendu cosmopolite la production et la consommation de tous les pays. […] Elle a retiré à l’industrie sa base nationale. […] Ces industries ne recourent plus à des matières premières locales, mais à des matières premières en provenance des régions les plus lointaines, et leurs produits finis ne sont plus seulement consommés dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. […] L’autosuffisance et l’isolement régional et national d’autrefois ont fait place à une circulation générale des nations. Et ce pour les productions matérielles aussi bien que pour les productions intellectuelles ». Nous pourrions aisément poursuivre et abonder en ce sens.

De la même manière, dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » en 1916, Lénine donne une définition d’impérialisme qui en fait un concept proche de ce que nombre d’auteurs contemporains entendent par mondialisation. Plusieurs éléments méritent d’être relevés : la fusion du capital bancaire et du capital industriel permettant sur la base de ce capital financier la création d’une oligarchie financière, la concentration de la production et du capital, la place privilégiée donnée à l’exportation des capitaux par rapport à l’exportation des marchandises, la formation d’unions internationales capitalistes monopolistiques se partageant le monde. En somme, pour Lénine, l’impérialisme serait le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier. Autrement dit, une réalité avoisinante à celle qui caractérise la mondialisation actuellement à l’œuvre.

IV – Les vicissitudes du XX° siècle

Le XX° siècle ne prolonge pas la dynamique entretenue par le siècle précédent, premier âge d’or de la mondialisation. En effet, au moment où celle-ci semble ne devoir rencontrer aucun obstacle à son expansion, survient la première guerre mondiale. Le conflit de 14-18, en plus d’initier le déclin du vieux continent européen, enraye pour plusieurs décennies le développement de la mondialisation. La crise économique consécutive au krach boursier de Wall Street en 1929 accentue durablement la spirale négative.

Le monde de l’après-guerre se caractérise par un rétrécissement et un cloisonnement du marché mondial. Les difficultés économiques nourrissent le nationalisme économique et le protectionnisme, surtout après la crise de 1929 qui fait chuter la demande et segmente encore davantage l’économie. Le Royaume-Uni opte pour un repli sur son empire colonial tandis que les dictatures, en liaison avec la montée des tensions internationales, s’engagent dans la voie de l’autarcie. Si le continent européen n’est plus le cœur du monde, les Etats-Unis ne semblent pas disposés à assumer leur rôle de puissance dominante : en désavouant les projets de Wilson, le Sénat fait le choix de l’isolationnisme.

Il faut attendre le second conflit mondial pour que renaisse la volonté d’unification de la planète dont les Américains vont se faire les hérauts. C’est à cet effet que des organes de régulation permettant de recréer un marché mondial unique sont mis en place. Ils reprennent l’essence même des 14 points de Wilson qui visaient à unifier le monde par l’application du principe de liberté des échanges. Les décisions prises à la conférence de Bretton-Woods en vue de réorganiser le système monétaire international fondé sur la convertibilité des monnaies afin d’éviter le retour aux pratiques de l’entre-deux-guerres (dévaluations en chaîne, élévation des barrières douanières), la création du FMI (Fonds Monétaire International) et du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) en constituent l’armature. On en attend la reconstruction et l’unification du monde sur des bases libérales sous la tutelle des Etats-Unis.

Mais contrairement aux espérances des dirigeants américains, cette période ne se révèle pas être un nouvel âge d’or de la mondialisation. D’abord, l’URSS n’adhère pas au GATT et refuse de s’intégrer, elle et ses satellites, au marché mondial et d’en accepter les règles. La guerre froide nuit à la mondialisation libérale, y compris d’un point de vue idéologique comme l’indique le nombre non négligeable d’Etats issus de la décolonisation qui adoptent une posture et une économie marxistes. L’érection à ses frontières par la Communauté Economique Européenne d’un tarif extérieur commun (TEC) très protecteur pour les produits agricoles contredit le souhait américain de mettre sur pied une communauté trans-atlantique, euro-américaine, appliquant le principe de liberté des échanges commerciaux et acceptant leur hégémonie.

La construction de ce nouvel ordre économique a cependant permis un essor sans précédent du commerce international. Les échanges commerciaux ont été multipliés par trois en l’espace de trente ans. Même après les chocs pétroliers de 1973 et de 1979, les échanges croissent, aussi bien en volume qu’en valeur. Ceci est à mettre en relation avec les cycles de négociations commerciales menés dans le cadre du GATT qui démantèlent les droits de douane et les obstacles non tarifaires (Kennedy Round, Tokyo Round, Uruguay Round). Mais force est de constater, qu’en raison du contexte international bipolaire, toutes les potentialités de cette mondialisation n’ont pu être explorées ou exploitées.

Ce n’est que dans les années 1990 qu’une rupture dans l’histoire de la mondialisation s’opère résolument et ouvre la voie à un second âge d’or de la mondialisation. Celle-ci est en fait à la fois l’unité retrouvée d’un marché mondial dont la guerre de 14-18 avait marqué la fin provisoire et le triomphe planétaire de l’économie capitaliste.

§ § §

La mondialisation ne peut être considérée comme un phénomène nouveau. Elle est dans la nature même du capitalisme dont la tendance à l’accroissement de la circulation des marchandises et des capitaux est caractéristique d’un besoin fort et irrépressible d’expansion. Il serait hasardeux de vouloir saisir les mécanismes de la mondialisation sans en rechercher les racines, qu’elles soient lointaines ou proches.

Si elle peut s’inscrire dans un processus continu à long terme, la mondialisation possède aussi des spécificités strictement contemporaines qu’il ne faudrait pas occulter au prétexte d’en étudier les antécédents historiques. Ces spécificités donnent pour partie à l’époque actuelle quelques unes de ses facettes qui en font sa singularité historique.

Les années 1990 constituent en effet une rupture significative avec l’accélération de l’internationalisation de l’économie en raison principalement des stratégies des firmes transnationales et des directives émanant des organisations internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et le Fonds monétaire international (FMI). La dynamique ainsi enclenchée conduit à l’imposition d’un modèle dominant : celui du marché paré de toutes les vertus et du sens de la fatalité.


Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Avril 2003
www.agaureps.net