| Il s’agit de deux mots qu’a priori tout oppose : travail
et pauvreté. Il était entré dans les esprits depuis
quelques décennies maintenant que le fait de détenir un
emploi prémunissait des affres de la pauvreté. C’est
pourquoi c’est un bien cruel révélateur que de retrouver
dans notre pays des travailleurs pauvres. C’est là le témoin
d’un recul manifeste de notre société. C’est
la remise en cause d’une certaine dimension morale du travail. C’est
la possibilité normalement offerte à chacun de se réaliser
personnellement au travers de l’emploi qu’il occupe qu’on
lui ôte (1). C’est aussi l’acceptation de la pauvreté
qu’on banalise. C’est un morceau du lien social qu’on
égratigne. C’est finalement un bout d’espoir qu’on
dilapide.
Le fait de trouver en France des travailleurs pauvres marque incontestablement
un brutal retour en arrière. Inutile de revenir au Moyen Age pour
trouver les traces d’une telle situation. Les débuts de l’ère
industrielle ont vu la prolifération de cette nouvelle catégorie
d’employés. L’expression de leur désarroi et
de leur volonté de s’extraire de cette condition trouva son
aboutissement dans la création des syndicats et des trade-unions
(sans oublier le développement du socialisme) de part et d’autre
de la Manche. Les motifs qui les rassemblaient étaient alors nombreux,
et sans sous-estimer la demande de meilleures conditions de travail, on
peut tout de même traduire leur engagement par un désir de
ne plus subir leur exploitation.
Deux guerres mondiales plus loin, les Trente glorieuses apportèrent
un modèle de société dans lequel les ouvriers trouvèrent
l’opportunité de gagner au cours de leur carrière
en qualité de vie. L’espoir suscité d’accéder
à une position sociale plus confortable nourrissait le peuple d’un
terreau revitalisant. Le chômage de masse et son installation dans
la durée dans les années 1980 n’ont pas même
suffi à briser ce sentiment. Il aura fallu attendre la déferlante
libérale qui s’abat actuellement pour que soient battues
en brèches les aspirations des travailleurs à une vie demain
un peu meilleure. Comprendre la société et ses changements
à venir nécessite pourtant de considérer le travail
comme source de richesse.
Qu’entend-t-on donc d’ailleurs par pauvreté ? En chiffres,
est considérée en France comme pauvre une personne qui touche
chaque mois moins de la moitié du revenu médian par unité
de consommation (2). On dénombrait ainsi 3 millions et demi de
pauvres sur le territoire en 2001 (environ 1 850 000 femmes et 1 650 000
hommes). Ce nombre, à de rares exceptions près, comme lors
des crises de chômage aigu, est sensé se réduire régulièrement.
Pourtant, différents indicateurs font craindre que l’on soit
dans l’une de ces périodes « d’exception ».
Car la pauvreté touche aujourd’hui aussi de plus en plus
les travailleurs. Il convient de voir là dessous la mise en conformité
de notre économie, et à travers elle, de notre société,
avec le dogme libéral tout puissant. La bien-pensance vante la
flexibilité (intérim, contrats à durée déterminée
courts, temps partiels imposés) sans le moindre regard pour ceux
qui, tout en se démenant pour leur entreprise, en sont les simples
variables d’ajustement.
Pire, l’Etat lui-même développe de tels concepts. Ainsi,
les contrats aidés d’une durée de 20 heures font tomber
leurs « bénéficiaires » dans le monde de la
pauvreté. Plus de cumul désormais avec les 2/3 du RMI (la
belle affaire !) comme c’était auparavant le cas. Les femmes,
du fait des temps partiels qui leur sont plus particulièrement
imposés et des discriminations salariales dont elles sont victimes,
sont les premières à être ainsi touchées par
cette précarité. Le modèle américain ne peut
ni ne doit constituer un horizon indépassable (3).
Cette situation ne va pas sans peser sur le climat ambiant. Or le moral
des Français ne peut qu’être en berne lorsqu’ils
constatent que même lorsqu’ils travaillent, leur situation
reste misérable. On ne parle plus là d’assistanat
auprès de personnes de mauvaise volonté pour trouver un
travail, mais bel et bien de gens qui se lèvent le matin pour effectuer
une journée de plus de labeur. On parle de personnes qui malgré
leurs efforts voient les prix monter, les loyers exploser et leur situation
se dégrader. On parle de travailleurs pauvres qui nécessairement,
« grâce » à la réforme Fillon de 2003,
feront des retraités pauvres.
La cohésion sociale, si chère paraît-il au gouvernement
Raffarin, nécessiterait que ces femmes et ces hommes trouvent leur
place dans la société et non qu’ils s’en sentent
rejetés. Comment croire encore en l’ascenseur social lorsque
l’on travaille pour si peu ? Comment stimuler les enfants, autrement
dit les actifs de demain, et leur donner du cœur à l’ouvrage,
quand ils ont sous les yeux le parfait contre-exemple que le travail ne
paye pas forcément ? C’est plus qu’une question purement
économique (4) à laquelle nous sommes confrontés.
Il s’agit de pouvoir faire adhérer les uns et les autres
à un vivre ensemble et non plus les uns contre les autres, les
uns au détriment des autres.
On l’a vu, l’Etat ne fait pas mieux que le secteur privé
dans ce domaine. On pourrait au moins espérer qu’il propose
un traitement social face à un tel problème. Or bien au
contraire, ce sont les associations d’aide qui voient grossir toujours
un peu plus les rangs de celles et ceux qu’elles doivent aider.
C’est ce que signifie le Secours catholique dans son rapport annuel.
Mais il en va de même pour bien d’autres organismes d’assistance.
La pérennité dans le temps des Restaurants du cœur
est la preuve que la situation, qui se voulait conjoncturelle et à
laquelle ils étaient une réponse, s’est durablement
installée. Mais c’est aussi le témoin que l’Etat
se désengage et se décharge sur ces nouvelles institutions
du coût social qu’il devrait assumer.
Les réponses à apporter peuvent être multiples.
Mais on ne peut faire l’impasse sur l’augmentation du pouvoir
d’achat des travailleurs, à commencer par celui des plus
fragiles. Il convient également de mieux cibler une politique de
subventions auprès des entreprises qui pour l’heure ne les
incite qu’à se fournir en main d’œuvre bon marché
et renouvelable à l’envi. Ces dernières ont tout à
gagner à conserver les employés qu’elles ont formés
et qui deviennent ainsi de plus en plus productifs. Poussons-les en ce
sens plutôt que de leur faire miroiter des allègements de
charges pour tout nouveau contrat précaire.
Ceci remet aussi en cause notre politique d’enseignement et de formation.
Un enseignement au rabais et de plus en plus vite spécialisé
conduira immanquablement à la multiplication d’emplois à
faible revenu et à grande instabilité. La place de la formation
continue doit bien évidemment être réenvisagée,
aussi bien dans le privé que dans le public où le bât
blesse cruellement.
Une politique industrielle programmatique et volontariste doit être
instaurée afin que 60% des emplois qui sont créés
ne soient plus à faible qualification (comme ce fût le cas
en France dans les années 90 !). La sécurité sociale
pour l’emploi constitue aussi une ébauche de réponse.
A condition qu’elle n’exclut pas les plus défavorisés.
La France ne peut plus aujourd’hui souffrir de voir ses forces
vives être ainsi les victimes de leurs efforts. Si tant est que
le libéralisme soit en capacité d’endiguer le chômage
(il paraît qu’il en est pour le croire !), il nous proposerait
alors un remède bien pire que le mal. Il nous offrirait une société
dans laquelle le ou les fossés entre les êtres seraient gigantesques
et impossibles à franchir. A n’en pas douter c’est
le but recherché avec un réel cynisme. Mais c’est
aussi une destructuration à laquelle nous saurons nous opposer.
Nous sommes trop nombreux à croire encore aux vertus d’égalité
et de fraternité.
(1) Dans la Constitution française de 1958 s’entend, car
tel n’est plus le cas dans le traité constitutionnel Giscard
pour l’Europe de 2004 et son droit non plus au travail mais «
de travailler » !
(2) Le revenu médian est le revenu tel que la moitié de
la population gagne plus et la moitié gagne moins. Il était
d’environ 1300 euros par mois par unité de consommation en
2003. Etaient donc pauvres ceux qui gagnaient 650 euros mensuels ou moins.
Dans un ménage, on définit une unité de consommation
par 1 pour la première personne, puis 0,5 pour tout adulte supplémentaire
et 0,3 pour chaque enfant de moins de 14 ans.
(3) A ce stade, il convient de s’interroger sur ce que l’on
entend réellement par travail et sur le lien existant entre
celui-ci et le salaire. Marx différenciait le travail de la valeur
travail, cette dernière étant considérée comme
le rapport social qui permet le passage de la marchandise à la
valeur (d’autres points de vue existent bien sûr, comme chez
Ricardo, apôtre de la théorie classique, qui explique lui
la valeur par les conditions de production). Le travail lui-même
se différencie entre le travail concret (c’est-à-dire
où on l’entend vulgairement aujourd’hui) et le travail
abstrait, qui est l’expression de rapports sociaux historiquement
déterminés. Mais le travail se différencie aussi
pour Marx par le niveau de qualification qu’il nécessite
(c’est le passage du travail simple au travail complexe). Les coûts
de formation sont alors un bon indicateur pour mesurer ces différences,
lesquelles se traduisent alors autour d’une grille des salaires.
Toujours selon Marx, un travailleur vend non pas son travail (comme l’envisagent
les classiques), mais la capacité qu’il a de travailler pendant
un certain temps. C’est cette aptitude qui constitue, au-delà
du travail, la force de travail. Elle a non seulement une valeur, qui
assure la survie du travailleur et de sa famille (et donc la reproduction
de cette valeur), mais aussi une valeur d’usage qui est le travail.
L’utilisation productive de la force de travail au-delà du
temps nécessaire à sa reproduction engendre alors la plus-value.
Les travailleurs créent du surplus que les détenteurs des
moyens de production s’approprient. C’est un tel cycle que
brisent les nouvelles conditions d’emplois imposées par le
libéralisme. Les travailleurs pauvres ne peuvent plus même
reproduire la valeur de leur force de travail. Leurs conditions d’exploitation
sont telles que leur survie et la place qu’ils occupent dans la
société est remise en question.
(4) Pour Marx, la division du travail, en assurant une juste répartition
des tâches et du produit social entre les individus ou les groupes,
est sensée assurer la viabilité de la société.
François COCQ
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Février 2005
www.agaureps.net
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