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Désindustrialisation et mutations du marché du travail

Les récents développements de l’actualité sociale ont replacé sur le devant de la scène l’épineux dossier de la désindustrialisation en France. Celle-ci a effectué son retour avec une acuité renouvelée dans le débat politique. Désormais, le terme de délocalisation n’est ignoré par pratiquement plus personne. Pas toujours bien perçu dans sa mécanique et ses manifestations en dépit de ses implications directes dans la vie quotidienne, le processus de désindustrialisation est souvent ressenti avec une pointe de fatalisme et de résignation. En cela, il devient un sujet éminemment sensible.

1 – La réalité de la désindustrialisation

Le phénomène de désindustrialisation actuellement à l’œuvre en France est étayé par des réalités chiffrées incontestables. L’apogée de l’emploi industriel se situe aux alentours des années 1973-1975. On recensait alors plus de 6 millions de personnes travaillant dans l’industrie. Aujourd’hui, il en reste à peine plus de 4 millions. La perte sèche avoisine donc les 2 millions en trois décennies. En valeur relative, le déclin est également significatif : la part des emplois industriels dans la population active est passée d’environ 35 % à 20 % au cours de la même période. Autrement dit, alors que plus d’un actif sur trois travaillait dans le secteur industriel, ce n’est le cas aujourd’hui que d’un sur cinq. Précisons que les chiffres varient parfois selon que l’on se limite dans la détermination des statistiques aux emplois industriels directs ou que l’on en retienne au contraire une version plus extensive.
         Les activités industrielles les plus touchées par le recul de l’emploi sont les branches demandant peu de qualification. Il s’agit d’industries traditionnelles à forte concentration de main d’œuvre ou celles qui sont les plus sensibles à la concurrence internationale, telles les mines, le textile, le cuir, l’habillement, la chaussure, la métallurgie ou le meuble pour n’en citer qu’un échantillon représentatif. Ces branches ont connu une véritable hémorragie qui les a d’autant plus fragilisées. L’automobile, la chimie ou l’édition ont enregistré quant à elles des pertes plus modérées. De manière générale, ce sont les emplois les moins qualifiés qui ont été touchés, les fameux OS (ouvriers spécialisés) et les « cols bleus ». C’est ainsi que près de la moitié des entreprises textiles a disparu au cours des quinze années qui viennent de s’écouler.

Les raisons invoquées afin de rendre compte du processus de désindustrialisation sont diverses et variées. On peut les classer par commodité en deux catégories : celles relevant des impératifs d’une concurrence accrue dans le cadre de la mondialisation, celles découlant des mutations technologiques en cours.
         La fermeture de nombreuses usines dans le secteur textile ou de la chaussure s’explique principalement par les effets d’une concurrence accrue, aussi bien du fait de pays développés pour les produits de qualité que de pays émergents pour des articles fabriqués en série. C’est sur ce terreau que les délocalisations vers des pays à faible coût de main d’œuvre ont pu proliférer. La concurrence de plus en plus aiguë de la Chine, de l’Inde ou des NPI d’Asie (nouveaux pays industrialisés) est souvent mise en exergue.
         La généralisation de la robotisation et de l’automatisation, se substituant peu à peu au système de production fordiste fondé à la fois sur la mobilisation rationnelle d’une main d’œuvre abondante et sur le machinisme, a occasionné des coupes sombres dans l’emploi d’industries des première et seconde révolutions industrielles. Des bassins industriels furent ainsi sinistrés dont les exemples les plus connus sont les vallées minières et les « pays noirs », pour qui des politiques volontaristes de reclassements et de reconversion industrielles ont été mises en place devant l’urgence de la situation sociale.

2 – Le sentiment de désindustrialisation

Si le processus de désindustrialisation est indiscutablement une réalité et ne saurait être minimisé le moins du monde, il convient cependant de ne pas sombrer dans le catastrophisme. Des nuances doivent être apportées à ce tableau. Préalablement, précisons que la part de la valeur ajoutée du secteur industriel n’a pas fondamentalement variée sur le long terme. Elle s’est quasiment maintenue entre 1978, où elle représentait 20,6 % du produit intérieur brut national (PIB), et 2002, date à laquelle sa part dans la richesse du pays est estimée à 19,5 %.
         Il convient de noter que la France perd actuellement moins d’emplois que ses voisins ou concurrents du monde occidental industrialisé. Elle affiche un recul beaucoup plus limité, ce qui fait que la France se trouve plutôt bien placée dans la compétition internationale. Signe d’une santé qui n’est pas aussi défaillante que certains voudraient le laisser penser, l’industrie française a vu ses exportations doubler au cours de la dernière décennie et sa production croître simultanément d’environ 20 %. Si bien que la balance commerciale française est excédentaire de 4 milliards d’euros en 2003, et ce malgré un déficit dans les secteurs de l’énergie (la facture pétrolière), du textile ou de l’électronique.
         Nous ne saurions également occulter les secteurs connaissant une croissance et une compétitivité jamais démenties au cours de la période, y compris lorsque la conjoncture économique était franchement négative. Les points forts hexagonaux correspondent en majorité à des secteurs technologiques avancés (aéronautique, aérospatial, pharmacie, télécommunication, post-génomique et biotechnologies) auxquels il faut rajouter des branches davantage traditionnelles mais qui ont su préserver un indéniable dynamisme (automobile, agroalimentaire, parfumerie).

L’ampleur de la régression des emplois du secteur secondaire demande également à être relativisée afin de ne pas conduire à une surestimation excessive. En effet, au cours de cette période de fortes mutations de l’appareil productif, de nombreuses entreprises industrielles se sont massivement résolues à déléguer à des sous-traitants du secteur tertiaire des tâches qu’elles effectuaient jusqu’alors directement, à l’instar du gardiennage, de la logistique ou de la comptabilité. Ces phénomènes d’externalisation ont concouru à donner l’impression d’une forte diminution de l’emploi industriel. La transformation d’emplois industriels en emplois de services entretient en certaines occasions une illusion d’optique quant à la réalité effective du phénomène de désindustrialisation.
         De manière identique, l’extension de la précarité et de la flexibilité conduisent à fausser les données chiffrées disponibles : l’intérim, qui représente l’équivalent de plus de 300 000 emplois à temps plein, est comptabilisé dans le secteur tertiaire, alors que la grande majorité de ces intérimaires sont chargés d’un travail relevant quasi exclusivement de l’activité industrielle. Dans le même ordre d’idées, le recul du secteur industriel dans la population active n’équivaut pas forcément à une situation de crise. C’est ainsi que les gains de productivité ont permis de produire autant, voire davantage, avec moins de salariés. L’automobile en est le meilleur exemple. De la sorte, s’explique aisément la stabilité aux environs de 20 % de la part de l’industrie dans le PIB français que nous avons évoquée précédemment.

Une périodisation plus précise de la baisse de l’emploi industriel doit être effectuée afin de rendre compte de la manière la plus exacte qui soit de la réalité. Une diminution sensible avait été observée, et durement ressentie par les salariés, du milieu des années 1970 au milieu des années 1980. C’était l’époque des plans de restructurations dans des secteurs comme la sidérurgie ou des fermetures de mines et d’usines textiles. Cette spirale négative s’inscrivait dans le contexte du développement de la crise économique affectant les pays industrialisés à la suite du premier choc pétrolier de 1973. Un des éléments caractéristiques de cette crise résidait dans l’apparition d’un chômage de masse inconnu au cours de la période de croissance des Trente Glorieuses (grosso modo de 1945 à 1975). On finit alors par comprendre que la récession qui s’ensuivit ne se limitait pas à des explications circonstancielles et géopolitiques (la situation du Proche-Orient et le renchérissement du prix de l’énergie), mais qu’elle possédait des raisons de fond touchant aux structures mêmes de l’économie mondiale.
         Un ralentissement, relatif bien entendu, dans le processus intervint au cours des années 1990. Mais le plus inquiétant est sans aucun doute dans le fait que la baisse des emplois industriels connaisse à nouveau une accélération significative depuis 2001. Un nouveau cycle de désindustrialisation semble enclenché. L’impact d’une conjoncture globalement défavorable et la multiplication des délocalisations, qui ne concernent plus uniquement des activités de main d’œuvre à faible valeur ajoutée, constituent les explications les plus fréquemment avancées, sans que la part de chacune d’entre elles soit clairement déterminée.
         La dégradation de la situation de l’industrie que l’on peut observer depuis 2001 doit être pleinement prise en considération, sans la minimiser. L’évolution du mouvement de délocalisations est à cet égard réellement alarmante. Les délocalisations ne portent plus seulement sur les biens manufacturés sans haute valeur ajoutée mais s’étendent désormais aux biens de consommation ou d’équipement faisant appel à une technologie plus avancée. A terme, l’ensemble d’une filière pourra être transféré dans un pays à bas salaires, de la conception à la production. Des pays émergents, à l’instar des « géants » que sont l’Inde ou la Chine, se trouvent maintenant en mesure d’intégrer les différentes étapes de la chaîne productive. C’est aussi un savoir-faire industriel qui est en danger de disparition.

3 – Des évolutions complexes

Pendant les premières décennies de crise et de diminution de l’emploi industriel, les évolutions du marché du travail étaient facilement identifiables. Celles-ci se traduisaient par une élévation générale du niveau de qualification alors nécessaire afin de faire face aux exigences nouvelles induites par les mutations technologiques. Il était alors de bon ton d’affirmer que la ressource primordiale devenait la « matière grise ». L’acquisition de diplômes était perçue comme le moyen le pus efficace de se prémunir contre le risque du chômage. Chaque pays devait se préparer à entrer dans les meilleures conditions possibles à ce qu’il était convenu d’appeler « l’économie de la connaissance ».
         La perte des emplois industriels fut pour partie compensée par la création d’emplois dans le secteur tertiaire. Les services amortirent en fait l’impact de la crise sociale. On parlait non sans raison de l’avènement d’une économie et d’une société post-industrielles en voie de tertiarisation avancée dans lesquelles les « cols blancs » prenaient inexorablement la place des « cols bleus ». Cette heureuse métaphore vestimentaire signifiait que les ouvriers travaillant dans l’industrie seraient dépassés en nombre par les employés exerçant des activités tertiaires, l’usine cédant du terrain au bureau comme lieu de travail de prédilection. Alors que les métiers des premiers demandaient peu de qualifications et des diplômes de niveau plutôt faible, ceux des seconds exigeaient des compétences plus élevées et plus complexes.

         Les évolutions enregistrées ces dernières années confirment certaines des précédentes tout en y apportant des modifications majeures. L’acquisition de diplômes et la maîtrise de savoirs restent de précieux atouts au moment de l’insertion dans la vie active, l’économie de la connaissance étant plus que jamais d’actualité.
         Une des inflexions les plus remarquables du marché du travail concerne néanmoins le niveau de qualification requis. La tendance à son élévation continue que l’on avait notée jusqu’alors est en train de connaître une pause. Plutôt que de parler d’élévation, il serait plus exact de percevoir un processus de dualisation du marché du travail. On constate en effet un étirement des niveaux de qualification avec la croissance concomitante d’emplois à très forte qualification et d’autres qui ne demandent pas ou très peu de qualification.
         L’inversion est aussi d’ordre sectoriel. L’augmentation des emplois à faible qualification se fait de plus en plus dans le secteur tertiaire et ne concerne plus les cols bleus des usines d’un passé pourtant pas si lointain. Il s’agit de services de proximité à faible valeur ajoutée où les investissements restent modestes, comme le commerce, la restauration, l’hôtellerie, la surveillance, la maintenance ou la réparation de machines simples. Symbole de l’élévation du niveau de qualification pendant longtemps, le secteur tertiaire devient aujourd’hui celui de l’étirement et de la dualisation du marché du travail. On assiste en fait à un chassé-croisé pour le moins inédit entre des cols blanc qu’il faut désormais attirer dans l’industrie et des cols bleus d’un genre nouveau qui vont devoir se reconvertir dans le tertiaire dans des emplois de service peu qualifiés et faiblement rémunérés.

C’est ainsi que la complexité et la technicité croissantes des tâches industrielles, tant au niveau de la conception que parfois de la production, ont entraîné une augmentation du niveau de qualification requis dans les secteurs à technologie avancée connaissant un développement qui ne s’est pas encore démenti. C’est dans ces domaines que la nouvelle économie de la connaissance s’épanouit pleinement en révélant ses potentialités de croissance dans de nouveaux espaces qui lui sont consacrés : les technopôles et les parcs d’activités mis en liaison étroite avec des centres de recherche ou des universités.
         C’est ici également que la confusion entre industrie et tertiaire parvient à un degré considérable. Les frontières entre ces deux secteurs sont floues et mouvantes. La porosité est de mise, et pas seulement du fait de l’extension généralisée des phénomènes de sous-traitance, d’externalisation ou d’intérim désormais bien connus. Il se développe un ensemble de fonctions à haute qualification que l’on pourrait classer indifféremment dans l’un ou l’autre des secteurs d’activité, en raison de l’imbrication croissante des opérations de recherche, de conception, de fabrication ou encore de commercialisation. L’utilisation d’expressions imprécises et équivoques pour désigner cette catégorie d’emplois comme tertiel (mixte de tertiaire et d’industriel), tertiaire supérieur ou quaternaire supérieur renforce l’impression de flou qui prévaut dès lors qu’il s’agit de caractériser au plus juste les évolutions constatées dans l’activité industrielle.

Le phénomène de désindustrialisation apparaît donc à la fois comme une réalité objective et un sentiment ressenti plus avec plus ou moins de fatalité. Il est vrai que cela met en jeu une part sensible de l’Histoire et de la culture vécue par un peuple : en effet, les puissants effets de la révolution industrielle ont servi de ciment à un moment où l’unification de la nation française se réalisait. Au même titre que le champ dans les zones rurales, l’usine en milieu urbain a joué le rôle d’un « lieu de mémoire » inscrit dans les mentalités collectives aujourd’hui encore. C’est dans ce contexte que doivent être comprises les réactions vives ayant fait suite aux déclarations du président d’Alcatel dont le souhait était de « transformer son entreprise en groupe sans usine ».
         La désindustrialisation est à replacer dans le contexte plus global dessiné par l’environnement économique et les changements accélérés de l’emploi dans les pays développés. Il serait aussi exact d’utiliser le terme de désindustrialisation que de parler de mutations structurelles. Trois évolutions agissent de concert pour modifier la physionomie du marché du travail en France : une tertiarisation de l’activité économique (même si on commence à en atteindre les limites car les services ne peuvent totalement compenser à eux seuls les pertes enregistrées dans l’industrie), une redistribution des cartes à l’intérieur de l’industrie où le redéploiement qui s’opère est à la fois géographique et sectoriel, et enfin un processus de dualisation du marché du travail.
         La connaissance des mutations des activités économiques et du marché du travail, notamment en ce qui concerne les qualifications requises, s’avèrent indispensable. Elles éclairent utilement les enjeux cruciaux de formation des générations à venir. Elles constituent une grille de lecture irremplaçable si l’on veut décrypter avec justesse tant les présupposés que les objectifs des différentes lois et réformes scolaires. Ces dernières possèdent rarement une logique réellement autonome : elles obéissent le plus souvent à des impératifs d’ordre socio-économique, au risque d’instrumentaliser l’Ecole à des fins purement mercantiles.


Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Juillet 2004
www.agaureps.net