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Le consensus de Washington

La mondialisation effectuée sur des bases libérales est sans conteste l'idéologie dominante du temps présent. Appelée aussi avec peut-être davantage de justesse globalisation financière, elle n'est en réalité que la version dépoussiérée d'un capitalisme triomphant et dépourvu de concurrence. L'hégémonie de ce capitalisme mondialisé ne résulte certainement pas du simple cours des choses, d'une logique inscrite dans le marbre de l'évolution des sociétés. Elle s'explique au contraire par l'action résolue et volontariste de groupes de pression organisés, comme par exemple les think tanks anglo-saxons, et d'initiatives individuelles convergentes.
La vulgate capitaliste se réfère à un corpus doctrinal constitué, à une profession de foi établie servant de véritable catéchisme à la mondialisation libérale. Parmi cet ensemble théorique, une attention particulière doit être réservée à ce qu'il est convenu d'appeler le " consensus de Washington ". Celui-ci a été mis en place progressivement dans les années 1980 par des personnels ayant la même formation économique néoclassique et se connaissant bien pour avoir exercé par rotation des responsabilités dans les divers bureaux du Trésor américain, de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International. Ce cercle somme toute restreint de spécialistes et d'experts abreuvés aux sources du libéralisme économique fonctionnant en circuit fermé, murés dans leurs certitudes, fait davantage penser à une caste. Le contenu de ce consensus de Washington a été formalisé en 1989 par l'économiste John Williamson, par ailleurs inventeur de l'expression qui a depuis fait florès. Il se compose en fait d'une dizaine de recommandations sur les mesures à prendre par les Etats désireux d'adapter leurs économies aux conditions du marché et de la concurrence mondiale. C'est par ce truchement que la mondialisation est devenue un phénomène idéologique dont les dogmes sont déclinés à travers les clauses de cette profession de foi.

L'objectif de la gestion des entreprises doit se fonder sur la prédominance des profits des actionnaires majeurs, aux dépens des salariés et en dépit de toute autre considération. La rentabilité assignée aux fonds mis en jeu se situe à un niveau proche de 15 % alors que les objectifs de croissance les plus optimistes en temps ordinaires ne dépassent pas les 3 % dans les pays développés industrialisés. Cette distorsion explique aisément les divergences d'intérêts entre les gestionnaires de fonds de pension et les salariés de base des entreprises concernées. La prééminence de la recherche, déconnectée de l'économie réelle, de profits maximaux pour les actionnaires conduit logiquement à la financiarisation de l'économie.

La remise en cause graduelle de tous les acquis sociaux est fortement préconisée. Ceux-ci sont systématiquement présentés comme d'insupportables rigidités affectant le marché du travail. La flexibilité du travail devient dans cette optique la principale variable d'ajustement de la politique des entreprises. Elle concerne aussi bien l'organisation du temps de travail que la précarité de l'emploi. Flexibilité et précarité sont dès lors considérées comme deux piliers incontournables du bréviaire des ultralibéraux militants qui taillent hardiment dans les législations sociales et les conventions collectives.

L'accroissement continu des inégalités se réalise inexorablement à deux niveaux. A l'intérieur, les inégalités sociales se creusent. L'élargissement de l'éventail des salaires et des rémunérations au sein de l'entreprise rend compte de la tendance. L'institution de stock-options dans les grandes entreprises ainsi que l'extension de l'individualisation des salaires en constituent d'autres vecteurs privilégiés et efficaces. Au plan extérieur, l'accentuation des inégalités se fait entre pays riches et pays pauvres défavorisés par les termes d'un échange inégal et écrasés par le poids de la dette. C'est dans ces différentiels de richesses que la machine économique, aux différentes échelles, est sensée trouver sa dynamique interne.

La stagnation du pouvoir d'achat du plus grand nombre des salariés dans les pays développés est une conséquence logique des choix économiques réalisés en amont. L'ensemble des salaires tend, sauf exception, à n'être considérés que comme des coûts. Il s'ensuit une régression de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Une seconde conséquence est d'inciter le capital à utiliser davantage les possibilités d'exploitation des pays à bas salaires, ce qui renforce donc la pente des délocalisations industrielles. Le processus permet, en raison de la sous-évaluation monétaire des pays pauvres, aux acteurs dominants du marché, les firmes multinationales des pays de la Triade principalement, de capter la majeure partie des gains de l'échange.

Un mouvement systématique de privatisations est présenté comme l'alpha et l'oméga de toute politique économique. La soustraction, totale ou partielle, de la gestion de larges secteurs publics des contraintes du marché est perçue comme une anomalie. Cette orientation annonce, en particulier dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'énergie et des transports, l'amplification d'une offensive générale du capitalisme financier pour conquérir au profit du marché une part croissante du secteur public. Les pays anglo-saxons ont été précurseurs en la matière.

Le démantèlement des services publics va jusqu'à la remise en cause des fonctions régaliennes de l'Etat. Dans cette optique, la critique intellectuelle et morale maintes fois ressassée de la culture de service public devient un enjeu décisif pour assurer le triomphe d'une vision libérale de l'économie et de la société. Les dérégulations et les déréglementations se multiplient, le jeu du marché se substitue au règne de la loi.

La prise en main des institutions internationales par des experts est de mise. Ces derniers deviennent autant de grands prêtres de la pensée unique " libérale-mondialiste ". Les institutions financières internationales agissent effectivement comme des promoteurs infatigables des dogmes libéraux. Elles prétendent ériger au sommet de l'édifice de petits groupes technocratiques enfermés dans des croyances autistes et quasi religieuses se substituant à l'expression des souverainetés populaires et les bafouant sans vergogne. Le système financier international cherche en définitive à acheter à la mondialisation libérale l'adhésion des leaders d'opinion à coup de stock-options généreusement accessibles aux élites nationales.

D'autres critères sont invoqués par le consensus de Washington : l'adoption de taux de change compétitifs, la libéralisation du commerce sous l'égide du GATT devenu OMC, la libre entrée des investissements étrangers, la discipline fiscale. On entend par discipline fiscale la volonté entre autre de diminuer la charge fiscale, ce dont bénéficient en priorité les tranches supérieures de l'impôt sur le revenu et les grandes entreprises. C'est dénier par la même occasion toute fonction redistributive à l'impôt.

Les termes mêmes du consensus de Washington sont indissociables du concept de gouvernance. La gouvernance est une création sémantique du capitalisme anglo-saxon qui désigne précisément un gouvernement d'entreprise expressément soustrait à toute autre juridiction que celle, interne, des actionnaires, et celle, externe, des marchés. Adaptée à l'échelon des Etats, elle signifie l'art de gouverner des structures complexes où interviennent des institutions diverses, généralement pouvoirs publics et pouvoirs privés. La gouvernance se veut être l'aptitude à prendre des décisions globales assumées par tous les acteurs, publics, semi-publics ou privés, et la capacité à les mettre en œuvre dans un système de pilotage efficace fondé sur le partenariat. Dans la pratique, il s'agit de reléguer la sphère politique au rang de simple partenaire parmi d'autres. La gouvernance s'inscrit dans la dynamique de recul de la capacité d'agir du politique en matière économique.

Le consensus de Washington prescrit et promeut une idéologie, celle de la mondialisation financière qui favorise la création d'un monde détaché du monde réel : celui de la finance imposant sa logique de rentabilité cynique et forcenée, faisant fi des aspects sociaux, humains et environnementaux. Cette vulgate du capitalisme mondialisé sert de bréviaire au FMI et à la Banque mondiale comme aux opérateurs des marchés financiers. Condensant la doctrine de la " bonne gouvernance " des sociétés et des économies que les gouvernements et les entreprises sont priés de suivre, il qualifie, ou disqualifie, en fonction du degré de soumission à ses injonctions, les uns et les autres du concert économique mondial dirigé par les marchés financiers.
Les soubassements de la mondialisation libérale sont donc contenus dans les clauses du consensus de Washington. Mais depuis la crise asiatique qui s'est propagée à partir de la Thaïlande en 1997, un débat, mettant à nu ses présupposés, a entamé le consensus de Washington. Cette contestation s'est faite sous l'égide de Joseph Stiglitz, membre du courant néo-keynésien et institutionnaliste, qui critique les programmes déflationnistes du FMI, les jugeant inadaptés et socialement injustes. Voilà une brèche qui ne demande qu'à être approfondie.


Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Février 2003
www.agaureps.net