| La commission Thélot vient de remettre au premier
ministre son rapport. Celui-ci s’inscrit dans une double perspective
: en amont sensé reprendre les principales orientations dégagées
du grand débat national sur l’Ecole de l’hiver 2003-2004,
en aval devant contribuer à l’élaboration d’une
nouvelle loi d’orientation scolaire. Certaines mesures, si elles
ne sont encore qu’au stade de propositions, n’en demeurent
pas moins des ballons d’essai lancés afin de prendre la température.
Elles sont indiscutablement sujettes à caution et ont suscité
des réactions nettement négatives de la part des syndicats
d’enseignants.
On peut regretter en préalable que le rapport ne prenne pas le
risque de s’aventurer dans le champ des clivages idéologiques
relatifs à l’Ecole. Il nous semble particulièrement
difficile de procéder à une quelconque réforme sans
que les débats de fond et les visions de l’institution scolaire
antagonistes ne soient clairement explicités. Tout au plus relève-t-on
un catalogue multipliant les bonnes intentions et les mesures paravents.
Des concepts vagues, pouvant être interprétés de manières
contradictoires, et surtout mis en application avec des intentions et
des effets diamétralement opposés, sont légions.
C’est le cas par exemple de « l’éducation à
la vie en commun » : s’agit-il d’une volonté
salutaire visant à rétablir, en dehors de toute connotation
démagogique, les valeurs civiques et citoyennes, autrement dit
républicaines, ou au contraire de la vieille antienne de ceux qui
s’échinent à « déscolariser » l’Ecole
en la transformant en simple « lieu de vie » ? Le fait qu’elle
soit destinée à se substituer à l’Education
civique fait plutôt craindre le pire.
L’évocation de l’épineuse et pourtant cruciale
question des apprentissages fondamentaux est également extrêmement
ambiguë et équivoque. Le retour à une maîtrise
réellement solide de ceux-ci est absolument indispensable et tombe
sous le (bon) sens pédagogique. Ils ne constituent cependant pas
une fin en soi : ils doivent simplement servir de moyen à chacun
pour aller plus loin dans l’acquisition de savoirs. Les extraits
du rapport Thélot fournissent de cette notion d’apprentissages
fondamentaux une vision minimaliste, utilitariste, en somme appauvrissante,
dans le droit fil de la culture commune chère à François
Dubet. L’expression qui réduit le socle commun de l’indispensable,
nouvelle formulation retenue par le rapport Thélot, à «
lire, écrire, compter, s’exprimer, cliquer et vivre en société
» résume bien cet état d’esprit pour le moins
restrictif. C’est donc vers une baisse généralisée
des exigences que l’on s’achemine. A cet égard, il
est proprement stupéfiant de constater que l’Histoire-Géographie
disparaît de l’enseignement dispensé en collège.
On ne la trouve que de manière détournée sous le
vocable dilatoire d’ « Humanités », et qui plus
est, reléguée hors du socle commun de l’indispensable
! Il serait bon de savoir si la mission première de l’Ecole
qui est de former des citoyens éclairés reste à l’ordre
du jour. Indiscutablement, le rapport Thélot verse allègrement
dans une sorte d’obscurantisme « moderniste ».
Transparaît également la volonté de réviser
le statut des enseignants, c’est-à-dire de remettre en cause
le décret de 1950. Une fois de plus, les projets ministériels
imaginent de mettre à l’ordre du jour le triptyque déréglementation
déqualification polyvalence, s’appuyant pour ce faire sur
la veine anti-fonctionnaire qui anime la droite libérale (remarquons
à cet égard que certains pans de la gauche n’ont pas
été exempts de cette tendance, et pas uniquement, hélas,
le seul Claude Allègre…).
Un ensemble de préconisations va résolument dans ce sens.
Il en va ainsi de la ritournelle des « missions autres que l’enseignement
» qui devraient incomber aux professeurs. Au mépris de l’obtention
de diplômes nationaux, on voudrait imposer une polyvalence extensive
(enseigner dans d’autres disciplines que celles pour lesquelles
on a été formé et recruté, remplacer des collègues
au pied levé juste pour assurer la présence d’un adulte
devant les élèves, pour un enseignant de collège
être en mesure d’intervenir en CM2, assumer des tâches
non pédagogiques sûrement pour masquer la misère en
personnels administratifs, sociaux et de santé dans les collèges
et lycées afin de justifier de la sorte les économies qui
en découlent). L’allongement prévu du temps de présence
obligatoire des enseignants dans les établissements scolaires s’inscrit
également dans une tendance lourde de stigmatisation des professeurs
visant à démanteler progressivement le statut de la fonction
publique perçu comme un insupportable scandale aux yeux des libéraux.
C’est aussi un moyen d’intensifier les charges de travail
des enseignants en leur transférant des tâches administratives
de plus en plus lourdes et variés, et ce au détriment de
la qualité de la pédagogie et des contenus transmis aux
élèves.
L’abandon de références chiffrées en terme
d’objectifs d’accession à un niveau de qualification,
en l’occurrence celle des 80% d’une classe d’âge
au niveau du bac qui, il n’est pas inutile de le rappeler, incluait
sans opérer de distinction entre les différentes voies d’enseignement,
l’ensemble des bacs professionnels, doit susciter également
quelques interrogations. Au prétexte que la vague de massification
des dernières décennies n’a pas conduit à la
démocratisation tant espérée, aggravant même
parfois les phénomènes de reproduction des dominations sociales,
la tentation est grande de renoncer à l’ambition d’élever
pour le plus grand nombre le niveau général de connaissances
et de qualification. Précisons à cet égard qu’une
des causes des carences en terme de démocratisation de cette vague
de massification consiste en ce que l’élévation du
niveau de qualification avait été progressivement disjointe
de l’élévation du niveau des connaissances au nom
du principe d’adaptation permanente à des nouveaux publics
qui en fait s’apparentait le plus souvent à un renoncement
généralisé au nom de la tyrannie des bons sentiments.
Sans la confondre grossièrement avec une massification inégalitaire,
la démocratisation doit rester sans la moindre équivoque
l’horizon assigné à notre système éducatif.
Cette question est en outre intimement liée à l’évolution
des structures du marché du travail. La vague précédente
de massification avait concordé avec une phase d’augmentation
générale des qualifications requises pour s’insérer
dans la sphère productive. Aujourd’hui, on constate un retournement
de tendance. Au lieu d’une élévation continue, on
assiste plutôt à un phénomène nouveau d’étirement
des niveaux de qualifications sur le marché du travail : une minorité
d’emplois hautement qualifiés (les fonctions de conception
et de commandement) s’accompagne de plus en plus d’emplois
ne demandant que peu de qualifications (recoupant par ailleurs globalement
les apprentissages fondamentaux définis da manière utilitariste
et minimaliste pour lesquels le bientôt fameux cliquer revêtira
une importance démesurée) et débouchant sur des fonctions
dites d’exécution. Le risque est grand qu’à
ce phénomène d’étirement du niveau de qualification
observable sur le marché du travail on fasse coïncider une
dualisation du système scolaire : un enseignement de qualité
réservé à une élite s’opposant à
une culture appauvrissante (le socle commun de l’indispensable)
concédée aux autres.
Le contenu du rapport Thélot montre, si besoin en était,
que les dés étaient notoirement pipés en ce qui concerne
le grand débat national sur l’Ecole de l’an passé
: l’intitulé nettement orienté de certaines questions
qui incitaient à des réponses « attendues et convenues»,
l’oubli des enjeux fondamentaux (quid de la vision globale de l’Ecole
?) le laissaient présager.
Le rapport Thélot se fonde en fin de compte sur la convergence
d’une vision libérale conquérante et d’un pédagogisme
maintenu en dépit de ses échecs patents. Que le libéralisme
imprègne des projets qui émanent d’un gouvernement
de droite n’est pas surprenant, à condition toutefois de
ne pas se laisser abuser par certaines déclarations se voulant
rassurantes mais frisant manifestement l’imposture. La multiplication
au sein des établissements des postes de « chefs »
ou de « sous-chefs » ainsi envisagée témoigne
de l’attrait d’un mode de fonctionnement managérial
calqué sur celui de l’entreprise.
Il est particulièrement frappant de constater à quel point
ce texte est marqué de l’empreinte du pédagogisme.
On a peu de peine à y reconnaître bon nombre de marottes
de deux des plus éminents représentants du pédagogisme
de ces dernières décennies, François Dubet et Philippe
Meirieu. Quels que soient les gouvernements se succédant, les préoccupations
forcément fluctuantes du temps présent, les enseignements
du passés mettant souvent en évidence les limites ou les
échecs de leurs idées, le duo Meirieu-Dubet semble inoxydable.
Que de trésors d’habileté et d’opportunisme
déployés pour rester toujours en cour ! Quelle étonnante
plasticité !
La perception des apprentissages fondamentaux dans un sens minimaliste
pour être réduits à une peau de chagrin correspond
à la culture commune que Dubet s’est évertué
à instaurer depuis plusieurs années, rebaptisée pour
l’occasion socle commun de l’indispensable. La volonté
de primariser le collège, à la fois pour occulter les insuffisances
de l’école primaire en terme d’acquisition de ces bases
et déconnecter le collège du lycée d’enseignement
général, s’inscrit pleinement dans les propositions
formulées par Dubet à l’issue de la consultation qu’il
avait été chargé de piloter en 1999 concernant le
collège. L’intégration de la classe de 6° dans
le dernier cycle du primaire conforte cette logique insidieuse de primarisation
du collège.
Les thématiques défendues depuis plusieurs décennies
par Meirieu, avec une indéniable constance faut-il reconnaître,
ont été abondamment reprises. Le souhait d’une polyvalence
accrue des enseignants de collège, au mépris de leur formation
et de leur qualification, va dans le sens des attaques jamais démenties
contre les diplômes, les champs disciplinaires existants au nom
d’une transdisciplinarité dilatoire, les savoirs universitaires
constitués jugés superfétatoires (sauf, certainement,
ceux des sciences de l’éducation…). La transformation
en lieu de vie des établissements scolaires et l’allongement
du temps de présence des professeurs pour des tâches autres
que celles relevant de l’acte d’enseigner constituent des
idées fixes que Meirieu avait déjà défendues
à l’occasion de la consultation menée au niveau du
lycée sous le ministère Allègre.
Cet attelage, pas aussi contre-nature que l’on pourrait le supposer,
entre libéralisme et pédagogisme, a de quoi inquiéter
quant au devenir de l’institution scolaire. Négliger cette
double menace portée par le rapport Thélot constituerait
une grave erreur.
Francis Daspe
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
www.agaureps.net
Octobre 2004
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