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La "modernité informatique": un opium? |
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Le XX° siècle s'est caractérisé par un prodigieux développement des moyens de communications. Le passage de l'encre à l'écran, autrement dit, de la galaxie Gutenberg à la galaxie Mac Luhan, du nom du sociologue canadien qui annonçait dès 1962, dans son ouvrage intitulé " La Galaxie Gutenberg ", l'âge des médias électroniques succédant à la civilisation du livre, résume bien l'ampleur de ces mutations contemporaines. Par conséquent, il était logique et inévitable que la question de l'introduction de ces nouvelles technologies dans l'Education Nationale se pose. Le plus souvent, avec un caractère impérieux d'urgence. Aujourd'hui, la tendance viserait à introduire de manière massive les nouvelles technologies dans les programmes scolaires. En effet, les promoteurs de cette éventualité considèrent que l'ordinateur, témoignage incontestable des progrès scientifiques et techniques et de la modernité d'un siècle fécond en inventions, conduirait nécessairement à l'indispensable modernisation du système éducatif. En outre, il s'agirait d'une condition sine qua non pour démocratiser l'école du XXI° siècle, et offrir des chances de réussite scolaire et d'insertion dans la vie professionnelle égales au plus grand nombre, en transcendant les inégalités socioculturelles. Devant un raisonnement aussi linéaire, en apparence implacable, que j'ai certes schématisé, de manière que d'aucuns jugeront outrancière, mais non caricaturé et encore moins dénaturé, une réflexion, qui dépasse le stade des lieux communs et des fausses évidences, s'impose. Cette forme de déterminisme ne relèverait-elle pas du simple sophisme ? L'outil informatique n'est-il porteur que de modernité, de justice sociale par le biais de sa généralisation dans les établissements d'enseignement ? En tout premier lieu, il nous semble absolument nécessaire de dissiper au plus tôt tout risque de malentendu ou d'ambiguïté : notre propos n'est pas de nier l'utilité de ces nouvelles technologies. Oui, il est primordial qu'un enfant sache manier au mieux l'outil informatique à sa sortie du système éducatif français. Il en va de ses chances dans le monde aujourd'hui farouche et sans pitié du marché du travail. La maîtrise de l'ordinateur participe assurément de la formation de l'élève. Il ne peut y avoir remise en cause de ce principe. En effet, cette inaptitude technique compromettrait sérieusement les chances d'insertion dans la vie active. Il ne fait guère de doute qu'une grande partie de ceux que l'on qualifie, avec plus ou moins de pudeur selon les cas, de personnes à faible qualification, ou inaptes aux mutations technologiques du moment, ou déclassées et marginalisées sur le marché du travail, appartiendra à cette catégorie. Cependant, il est tout aussi urgent d'affirmer avec force et conviction que l'informatique ne saurait être perçue comme un aboutissement, une fin en soi de l'enseignement primaire et secondaire national. Il ne s'agit pas d'une panacée à toutes les interrogations philosophiques, à tous les dysfonctionnements sociaux. Or, trop souvent, l'ordinateur sert de " poudre aux yeux ", dont la fonction consiste à éluder les questions de fond. A des parents, des enseignants, des observateurs extérieurs, s'inquiétant de tel élément semblant affecter l'école, la réplique est immuable : " Nous allons faire un effort d'équipement de l'établissement en outils informatiques ; en outre, nous veillerons à ce que les conditions d'accès aux salles équipées soient plus larges ". Autrement dit, le raisonnement pourrait se synthétiser comme suit : " De quoi vous plaignez-vous ? regardez à quel point l'école est résolument tournée vers la modernité et le troisième millénaire ! Vos enfants, vos élèves, bénéficient, grâce à l'introduction massive des nouvelles technologies, de conditions optimales d'apprentissage ! Et vous osez vous plaindre ! ". Pour l'avoir expérimenté, l'argument est imparable. Une telle stratégie assoupit insidieusement la volonté de débat, l'esprit critique. Cette phrase correspond à la définition du mot opium, extraite du dictionnaire. Pourquoi le terme opium intervient-il à ce stade de la réflexion ? Parce que, si elles ne tendent pas à la production de sens, si elles ne s'accompagnent pas de la maîtrise de l'écrit, les nouvelles technologies ne seront qu'un leurre. Dans ce cas, elles ne contribueront qu'à diriger des enfants de familles modestes vers des tâches d'exécution, aggravant de la sorte le processus de reproduction des inégalités et des dominations sociales. Il est évident que la production des futures élites ne se fera pas préférentiellement sur le critère de maîtrise de l'outil informatique mais bien sur l'acquisition de compétences de base, que seules les disciplines classiques sont en mesure de donner. Or, ces dernières font l'objet d'attaques d'une violence inouïe : les contenus disciplinaires sont progressivement , mais inexorablement, remis en cause, grignotés. Le bon sens éducatif commanderait certainement d'opérer un salutaire recentrage sur les savoirs fondamentaux, à commencer par les plus élémentaires (lire, écrire, compter) toujours, ou plus que jamais, d'actualité, pour ensuite se diriger vers la production de sens (rédiger, argumenter, critiquer, raisonner...). Précisément, la mise en avant de l'argument faussement imparable de la pseudo-modernité informatique se fait en concurrence de l'acquisition de ces compétences disciplinaires basiques mais essentielles. C'est la philosophie des projets de réforme Mérieu qui milite pour la valorisation d'une " culture commune ", en réalité minimale et appauvrissante. Qui en serait victime ? Qui en bénéficierait ? Les enfants
des familles aisées pourront très facilement compléter
leur savoir en dehors de la structure scolaire : le formidable développement
du marché privé du soutien scolaire en atteste. Les véritables
victimes seraient une catégorie trop souvent oubliée : les
enfants doués pour l'école, mais issus de familles modestes,
qui ne trouvent pas, ni dans l'école, ni au dehors, les moyens
de satisfaire convenablement leurs aptitudes scolaires. Catégorie
sociale trop souvent oubliée, peut-être parce qu'elle représentait
le vivier traditionnel de l'élitisme républicain et de la
méritocratie... Une prise en considération opportune des mutations qui ont affecté l'économie des pays industrialisés d'Occident vient étayer notre démonstration. Nous sommes passés d'une société industrielle à une société tertiarisée ou post-industrielle, de la deuxième Industrialisation, au tournant du XIX° siècle et du XX° siècle, à la troisième Industrialisation, contemporaine. Le remplacement des " cols bleus ", ouvriers d'usines de la grande industrie, par les " cols blancs ", employés du secteur des services, symbolise assez fidèlement la nature de ces mutations, même si on peut taxer de schématisme excessif cette formule. Les ouvriers des deux premières Révolutions industrielles travaillaient dans de vastes usines, soumis aux cadences infernales du travail à la chaîne, aux impératifs d'un taylorisme désincarné. Ils étaient les " cols bleus ". Les " cols blancs " d'aujourd'hui seront-ils pareillement enchaînés à leur outil informatique ? La question mérite d'être posée sérieusement. Ces " cols blancs " auront pour fonction de se substituer aux défunts " esclaves des Temps modernes ". Ils seront de simples exécutants, aux tâches répétitives et parcellisées, dépendant d'une minorité qui sera élite par le fait de son appropriation, (la confiscation et la privatisation devrions-nous dire), du savoir (le vrai, le réel, devrions-nous ajouter). Ces exécutants accepteront leur condition pour deux raisons : parce qu'elle sera plus douce que celle de leurs devanciers de prolétaires, parce qu'elle sera le fait, leur fera-t-on croire, d'un processus " éminemment moderne " : la maîtrise des nouvelles technologies ! A la source de ce mouvement, se trouve une mystification quant à l'objet de l'outil informatique, une méprise tragique. Le moment est venu de poser une interrogation fondamentale : l'ordinateur, moyen d'émancipation ou instrument d'aliénation ? En réalité, ni l'un, ni l'autre. Le danger ne vient que d'une possible (et tentante) mystification. Au slogan tant de fois entendu, " Le XX° siècle sera informatique ou ne sera pas ", j'y opposerais un autre slogan qui devrait être tout aussi mobilisateur : " L'ordinateur sera producteur de sens, ou ne sera pas ". L'enjeu dépasse très largement le cadre de l'école, pour s'étendre dans le champ de la société, présente et future. Mais peut-être la lutte commence-t-elle à l'école, car l'école doit se faire le rempart contre toutes les mystifications agissant à l'égal d'un nouvel opium, à plus forte raison quand elles se parent pour vertu principale d'une apparence de modernité.
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