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Mai 68 contre l'école: |
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En 1815, au moment de la défaite des armées napoléoniennes, les vainqueurs
se réunissaient en congrès à Vienne afin de procéder à la réorganisation et au
remodelage de l'Europe. Parallèlement, sous la houlette du tsar de Russie, le très
mystique Alexandre I, les principales puissances victorieuses constituaient la
Sainte-Alliance. Les princes contractants voulaient avant tout se prémunir contre de
nouvelles entreprises guerrières de la France, où la dynastie restaurée des Bourbons
leur semblait fragile. L'objectif était également de refouler, d'étouffer, les idées
révolutionnaires qui avaient embrasé l'Europe depuis 1789. Considérées à l'égal d'un
poison, d'un venin, elles devaient être circonscrites afin qu'une éventuelle contagion
n'affectât pas les pouvoirs des monarques. Toutes les énergies furent mobilisées afin
de faire triompher une politique réactionnaire : il s'agit de la Sainte-Alliance. 1-Mai 68 et l'esprit libertaire-libéralLes événements de Mai 68 engendrèrent entre autres, faut-il préciser, un
courant de pensée aujourd'hui communément appelé libertaire-libéral. L'association
des deux termes peut paraître antinomique aux yeux de certains. Pour notre part, nous
estimons qu'il existe une filiation évidente entre le discours et les gesticulations
libertaires passés et une pratique libérale présente. Précisons d'emblée, afin de
prévenir toute ambiguïté sur la question, que nous entendons par libéralisme de
manière exclusive le libéralisme économique. En effet, il existe une autre forme de
libéralisme, de dimension politique celui-ci. Il s'agit, pour en donner une esquisse de
définition simple mais claire, d'une doctrine et d'un système politiques militant pour la
reconnaissance des libertés politique, religieuse, d'opinion, etc... conformément à
l'esprit des principes de 1789. En somme, il s'attache à la défense de la démocratie
politique et des libertés individuelles des citoyens. Le libéralisme économique est une
simple doctrine hostile à l'intervention de l'Etat dans la vie économique et à son
contrôle, sous des formes diverses, sur les moyens de production : le marché doit
réguler au mieux le fonctionnement de ce système aussi appelé capitalisme. Aucune
forme de confusion ne doit être entretenue entre ces deux libéralismes : ils ressortent
chacun à deux sphères séparées. L'assimilation de l'un à l'autre est abusive,
inadmissible même : elle participe à un brouillage des repères néfaste. C'est pourtant
la stratégie utilisée par les thuriféraires de la loi du marché afin de draper leurs
théories d'une fausse légitimité démocratique. 2-Haro sur l'autoritéLe premier élément que l'on peut noter relève du lieu commun, tant il a été évoqué dans la plupart des analyses : la contestation estudiantine a remis en cause les formes d'autorité qui structuraient l'école. Les formes d'autorité traditionnelles qui s'exerçaient dans le cadre scolaire étaient perçues par la jeune génération comme parfaitement intolérables, injustifiées et inadaptées au regard de la société qu'ils entendaient promouvoir. Des slogans d'une veine libertaire témoignèrent de ce désir, de cette quête revendicative de liberté : le plus connu, celui qui est passé à la postérité, affirmait "qu'il était interdit d'interdire". Tant que cette assertion quelque peu péremptoire restait à l'état de slogan juvénile et jubilatoire, les conséquences en demeuraient somme toute à peu près insignifiantes pour le fonctionnement de l'institution scolaire. Mais quand elle s'est transformée progressivement en programme à réaliser, quand elle s'est trouvée reprise et relayée par des adultes oublieux de leurs responsabilités, les effets ont été d'une toute autre nature. Les règlements intérieurs des établissements scolaires s'en sont fait l'écho en enregistrant peu à peu ces demandes libertaires, rendant de la sorte plus difficiles l'application et le respect d'une discipline pourtant nécessaire. Très logiquement, il en a résulté une délégitimation de l'autorité, dont les conséquences gravissimes ont concouru à déstabiliser les fondements de l'édifice scolaire, et par voie de conséquence, ceux de la société. Or, la transmission de savoirs et de valeurs, mission première qui incombe à l'école de la République, ne peut s'effectuer de manière efficace que dans la mesure où un socle minimal d'autorité reste admis et respecté par le plus grand nombre. Les rancoeurs et les critiques se sont cristallisées sur les personnes qui représentaient, aux yeux des jeunes et des moins jeunes, l'autorité publique : à l'école le professeur, en dehors de l'école le policier, l'arbitre ou le contrôleur dans les transports publics. Il s'est agi en réalité d'un terreau extrêmement favorable au développement de l'incivisme et des incivilités. Un slogan, certes sommaire, signifie le comble de l'incivisme en la matière : "Ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres !". Par malheur, cette invitation n'est pas restée lettre morte pour certains. Ainsi, bien souvent, les établissements scolaires sont devenus des lieux dans lesquels le respect des lois, des personnes et du matériel pouvait apparaître comme facultatif. Le fonctionnement de toute collectivité, de toute société, ne peut se fonder que sur l'acceptation partagée de règles et d'interdits, sans quoi prédomine la loi de la jungle qui favorise infailliblement le plus fort et le plus incivique. Cette remarque établit bien les potentialités de dégénérescence du libertaire en libéral. 3-La remise en cause des savoirsCette détestation de l'autorité s'est doublée d'un phénomène identique de délégitimation des savoirs constitués. Les contestataires ont stigmatisé la présumée inutilité des savoirs que l'école avait pour mission de leur transmettre. Ils se sont interrogés sur le sens à donner à l'ensemble. "A quoi tout cela sert-il ?", se sont-ils demandés. Certains ont conclu avec promptitude que cela ne servait pas à grand chose. Le caractère encyclopédique et la tendance à l'empilement des connaissances furent dénoncés. Il faut reconnaître que ces dérives existaient réellement dans les pratiques et les méthodes d'enseignement de l'époque. Pour une majorité de ces personnes, cela a représenté l'occasion idéale pour décider de jeter avec l'eau du bain le bébé. Depuis les années 1970, les réformes et les programmes n'ont eu de cesse de restreindre à la portion congrue la part des savoirs dans chacune des matières. Plus grave encore, on en est venu à négliger la maîtrise des apprentissages fondamentaux que le triptyque lire, écrire, compter, ne couvrait qu'imparfaitement. Il en a résulté une vision minimaliste et bassement utilitariste des connaissances à transmettre aux élèves. La situation convenait absolument aux entreprises dont le vieux rêve, toujours inassouvi, est d'attribuer à l'école la fonction de leur fournir la main-d'oeuvre "clés en mains". Evidemment, il ne s'agit en aucune manière de la vocation de l'école qui n'a pas à inféoder ses pratiques aux desiderata et aux injonctions de la sphère de l'économie. Dans cette dérive libérale qui assujettit l'école, la substitution du terme de compétence à celui de savoir offre un exemple significatif et éclairant. Le propos illustre le glissement progressif d'une contestation initialement libertaire à une inféodation à des impératifs économiques et libéraux. 4-Des interrogations non dépourvues d'arrière-penséesLa convergence de ces critiques tendit à instiller le doute quant à l'intérêt et la
finalité de l'école. Ce doute concordait également avec la critique de Pierre Bourdieu
qui reprochait à l'école de favoriser de manière détournée la reproduction de
dominations sociales au profit d'élites installées. La pertinence et la valeur scientifique
des thèses bourdieusiennes ne peuvent faire l'objet d'une quelconque remise en
cause. Néanmoins, elles négligeaient manifestement le rôle d'ascenseur social que
l'école jouait malgré tout. En réalité, pour une petite minorité issue d'un milieu social
plutôt favorisé, l'école faisait office d'une insupportable contrainte à la captation de
l'héritage auquel elle prétendait. En somme, elle les obligeait à justifier l'acquisition
d'une position sociale élevée par l'obtention de diplômes, même si, comme l'a bien
montré Bourdieu, cette justification relevait parfois du domaine du factice. Il n'empêche
que cette procédure représentait un obstacle sur la route de l'ambition des futurs
notables : c'est une des raisons pour lesquelles les critiques se cristallisèrent aussi
fortement sur l'école. Celles-ci émanèrent en fait de ceux qui bénéficiaient déjà le plus
du système existant. Il s'agit en définitive d'une coquetterie de nantis, voire, de
manière plus cynique, d'une stratégie de la mystification sous couvert de bons
sentiments. Mystification, cette entreprise de discrédit de l'institution scolaire menée
en direction des catégories populaires dans le seul but de les dissuader de jouer à
fond la carte de l'école dans leur quête légitime de promotion sociale. En témoignent
les efforts pour les persuader que la meilleure école était celle de la vie et donc qu'ils
pouvaient délaisser en toute quiétude l'école de la République. Ainsi, ils écartaient
une partie de l'éventuelle concurrence qu'ils auraient dû affronter. Ils faisaient de la
sorte place nette, d'autant que, au même instant, ils ne négligèrent pas le recours aux
cours particuliers et aux établissements privés de standing dans un brusque accès de
diplomite aiguë. 5-La tyrannie des sciences de l'éducationLe contexte dans lequel a émergé la contestation doit être pris en
considération afin d'appréhender au mieux les ébranlements qui en ont résulté. Nous
retiendrons deux éléments qui nous paraissent fondamentaux dans ces changements.
La période s'est caractérisée par l'irruption des sciences de l'éducation dans le champ
de la question scolaire. L'école s'est alors transformée en un immense laboratoire : les
idées les plus farfelues, les théories les plus ubuesques, ont obtenu droit de cité. Elles
ont fait l'objet d'expérimentations pour le moins hasardeuses. Bien que les résultats se
soient avérés dans la majeure partie des cas peu concluants, cela n'a pas empêché
les nouveaux prêtres autoproclamés des sciences de l'éducation de surenchérir sur
leurs propositions initiales, tout cela au service d'une mythique réforme ou adaptation
de l'enseignement. Dans la plupart des situations, le bon sens a été congédié. Les
débats sur les méthodes d'apprentissage de la lecture et de l'écriture illustrent
l'incohérence de la chose. Une réaction très forte s'était exercée à rencontre de la
méthode classique dite alphabétique ou combinatoire. On lui reprochait son caractère
trop mécaniste, trop fastidieux. Il me semble pourtant qu'il s'agissait de la façon la plus
structurante d'apprendre à lire et à écrire. Des experts et des spécialistes éminents
furent convoqués : leurs rapports allaient dans le sens d'une condamnation de la
méthode alphabétique. On intronisa alors la méthode globale en grande pompe. Elle
avait l'avantage d'incarner la pédagogie moderne. Deux ou trois décennies plus tard,
on commence à se rendre compte de l'étendue des dégâts occasionnés par des
pratiques pédagogiques pourtant modernes : illettrisme à l'entrée en classe de
sixième, maîtrise de l'orthographe sacrifiée. A tel point que de nouveaux rapports
indiquent que la meilleure façon d'apprendre à lire et à écrire, c'est de commencer par
le b.a.-ba de l'alphabet ! Pour une nouveauté inouïe, en voilà une ! En attendant, les
malheureuses victimes ont été sacrifiées aux lubies de quelques illuminés. Ces
cobayes humains peuvent toujours faire soigner leur dyslexie chez les orthophonistes. 6-Une " jeunesse dorée " sous influence anglo-saxonne ?Les mouvements de contestation ont été fortement influencés par une certaine forme de tropisme anglo-saxon. Les Sixties et la génération "Salut les copains" éprouvèrent une véritable fascination pour les Etats-Unis. A la lueur de ces remarques, il devient difficile de faire des insurgés des barricades d'authentiques et sincères révolutionnaires en dépit de l'adoption d'une phraséologie marxisante "gesticulatoire". Même si une partie de leurs flèches visait le modèle américain et la société de consommation en passe de s'affirmer, en réalité, ils témoignaient d'une volonté de s'y intégrer pleinement. C'était la geste d'une jeunesse dorée exprimant ostensiblement une impatience générationnelle. Dans leur face à face avec les forces de l'ordre que le slogan outrancier CRS = SS et le sourire narquois de Cohn-Bendit symbolisèrent aux yeux de l'opinion publique, qui étaient les bourgeois ? Qui étaient les prolétaires ? Les étudiants dont le devenir était d'accéder à la notabilité (ce qu'ils n'ont pas manqué de faire depuis) ? Ou alors les gendarmes dont la plupart provenaient de milieux sociaux modestes, fils de paysans ou d'ouvriers, provinciaux montés à Paris ? Parvenus à l'âge des responsabilités ou parvenus tout court, la conversion aux impératifs de la vague de la déferlante du libéralisme anglo-saxon s'est réalisée sans anicroche, certains devenant même golden-boy très tendance. Cette génération a voulu appliquer à l'école des modes de fonctionnement spécifiques à l'entreprise ou au marché. Un état d'esprit consumériste a obtenu droit de cité dans les établissements scolaires. Ce consumérisme mâtiné d'incivisme, oublieux de la réalité collective de l'exigence scolaire, a produit des déviances inacceptables, comme par exemple, une volonté d'appropriatin individuelle, et individualiste de l'école. Or, rappelons que l'école de la République demeure une institution : nul ne peut se l'approprier de manière exclusive. Des leitmotiv pédagogistes s'inscrivent dans ces évolutions : la promotion de l'élève au centre du système éducatif par la loi de 1989 (quid du triangle pédagogique, tout converge donc vers l'élève assimilé à un client consommateur), l'élève acteur essentiel de son apprentissage (en contradiction flagrante avec les contingences inhérentes à la transmission d'un savoir constitué), la pédagogie du projet (pure démagogie et cheval de Troie d'intérêts économiques et financiers incompatibles avec la mission de service public de l'école). Des slogans, que nous qualifierons dans le meilleur des cas de publicitaires, des discours relevant davantage du marketing que de l'instruction, ont envahi l'école pour la dénaturer, l'éloigner de ses fondements et de ses valeurs. 7-Au delà de la mythologie, évaluer l'impact réel de Mai 68La génération de Mai 68 avait des comptes à régler avec l'école de la
République. Elle lui reprochait certains de ses archaïsmes et estimait en avoir souffert.
Elle a eu l'occasion de montrer à maintes reprises son hostilité à la fonction de
(nécessaire) contrainte sociale que possédait l'école. Dans sa dénonciation effrénée
des interdits et des obstacles de la société, elle s'est attaquée à l'institution scolaire.
Ce qui est regrettable n'est pas qu'elle s'y attaquât, mais qu'elle le fît à l'aide d'une
idéologie libertaire-libérale. La convergence entre l'aspect libertaire et la dimension
libérale, déjà en germe au moment de la contestation, se réalisât au cours des années
70 et 80, l'individualisme triomphant servant de ciment et de point de ralliement aux
deux. A bien des égards, la gesticulation libertaire peut se comprendre comme un rite
d'initiation et de passage d'une jeunesse en quête de sens et d'identité. Aujourd'hui,
la persistance de réflexes libertaires doit plutôt être perçue comme une caution à un
passé idéalisé mais dont elle s'éloigne de plus en plus dans la pratique, et comme
une concession au jeunisme de la part de quinquas ayant endossés les habits de
notables. La crise traversée aujourd'hui par l'école, la déstabilisation de ses principes
et de ses fondements, doivent beaucoup à la conjonction de l'inconséquence des
libertaires et du cynisme des libéraux. Le syncrétisme de ces deux éléments s'est
révélé à l'usage un puissant corrosif. L'association des Li-Li au sein d'une tendance
hostile à la conception républicaine de l'école nous a fait penser à la Sainte-Alliance
dont la raison d'être était de lutter contre l'influence des idées révolutionnaires. Le
même acharnement à réaliser l'objectif visé semble nous autoriser à établir le
parallèle.
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