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Itinéraires de découverte au collège:
réformite et mystification

Aux dires mêmes du ministre de l'Education nationale, Jack Lang, les itinéraires de découverte constituent un élément essentiel des nouvelles mesures d'application de la réforme des collèges. D'ores et déjà, cette création des itinéraires de découverte suscitent foison d'interrogations et de craintes qui semblent pour le moins légitimes.

De quoi s'agit-il réellement ? D'abord, les itinéraires de découverte s'adressent aux élèves du cycle central du collège, c'est à dire aux classes de 5° et de 4°. Ils doivent associer deux enseignants de deux disciplines différentes. Pour cela, deux heures sont inscrites dans l'emploi du temps de la classe. Deux itinéraires de découverte par an devront être choisis par chaque élève dans la liste de thèmes définis et relevant de quatre domaines ( nature et corps humain, arts et humanités, langues et civilisations, création et techniques ). Dans le cadre de leur évaluation, ils seront intégrés au contrôle continu du Brevet des collèges, même si pour l'instant, le flou demeure à ce sujet.

Toute réforme doit être appréhendée à l'aune des intentions de ses concepteurs. Celles-ci peuvent être classées en deux catégories : les intentions proclamées et les intentions inavouées ou masquées. Les premières confortent la traditionnelle langue de bois ministérielle mâtinée de démagogie tandis que les secondes font l'objet d'une véritable mystification qu'il convient de dénoncer sans ambages.
L'objectif des itinéraires de découverte est de concilier l'idéal du collège unique et la diversité des élèves que celui-ci accueille, notamment en leur permettant de pouvoir choisir une partie de leurs apprentissages afin de remédier au manque de motivation observable en collège. Cette nouvelle façon de travailler et d'aborder les programmes doit inciter les enseignants à évoluer davantage en équipe en mettant en exergue les points de convergence entre les différentes matières. Voilà ce qu'il en est à propos des intentions affichées. Au passage, nous pourrions remarquer que tout cela n'est pas vraiment nouveau. Il s'agit en effet d'un condensé d'antiennes pour le moins éculées (ou nouvelles, mais depuis une trentaine d'années, comme si le temps était suspendu et immobile depuis les premières vaticinations des pédagogistes !!!) : l'élève acteur de son apprentissage, apprendre autrement et apprendre à apprendre, le décloisonnement des disciplines, le travail en équipes, la remise en cause, insidieuse, mais jamais démentie, des contenus disciplinaires et des programmes nationaux... Effectivement, ces mesures s'inscrivent dans la continuité et le prolongement des réformes antérieures, ce que ne dément pas le ministère en affirmant qu'il s'agit de " l'aboutissement d'une longue histoire commencée il y a vingt ans, des projets d'action éducative aux parcours diversifiés : ils sont une autre manière de faire, mais avec un ancrage disciplinaire ". Or l'inefficacité de ces mesures est avérée : elles n'ont en rien résolu les difficultés rencontrées par la mise en place du collège unique. Pire, elles les ont, dans la majorité des cas, puissamment aggravées.

Si la filiation est assumée et revendiquée, par contre, la fin de la phrase (" mais avec un ancrage disciplinaire ") pose problème et peut faire sursauter. Car là commence la mystification à laquelle se livre une fois de plus le ministère.
En effet, le véritable but recherché est la remise en cause fondamentale des contenus disciplinaires considérés comme obsolètes et inadaptés aux publics concernés par la massification induite par le collège unique. Au moins, Claude Allègre avait l'honnêteté (et donc la maladresse) de le claironner haut et fort ! Il ne fait pas de doute que les itinéraires de découverte serviront de moyen politiquement et pédagogiquement correct pour procéder aux allègements, désirés avec brusquerie par le prédécesseur. Bref, une version plus soft, mais non moins destructurante, car cela conduit tout autant à l'appauvrissement flagrant des contenus fondamentaux des programmes en raison d'un plus grand éparpillement des connaissances au gré des projets. Cette tendance est aggravée par la baisse du nombre d'heures de cours pour les matières : le retour aux horaires-plancher (4 heures en Français, 3 heures et demi en Math, 3 heures en Histoire-Géographie et en Langue vivante 1) semble être la règle et le corollaire de la mise en place des itinéraires de découverte. Pour prendre un exemple concret, l'horaire hebdomadaire dévolu aux Français se situe dans une fourchette allant de 4 à 5 heures et demi. Pour l'Histoire-Géographie, cela varie de 3 à 4 heures hebdomadaires. Certes, Jack Lang nous rétorquera qu'il n'y a pas de baisse des heures de cours puisqu'il conviendrait de rajouter à l'horaire-plancher l'heure réservée aux itinéraires de découverte (en Français, 4 plus 1 feraient 5, en Histoire-Géographie 3 plus 1 feraient 4), autrement dit que ceux-ci représentent une " chance formidable " pour les enseignements disciplinaires. Nous lui rétorquerons que tous les élèves ne seront pas forcément concernés, car ils choisiront eux-mêmes les itinéraires qui leur plairont, écarteront par la même occasion ceux qui leur paraîtront, à tort ou à raison, trop contraignants.

Les conséquences de cette baisse évidente des horaires d'enseignement pour les élèves par le recours systématique aux horaires-plancher et de l'appauvrissement des savoirs fondamentaux résultant de l'éparpillement des apprentissages et des connaissances remettent en cause gravement le principe de méritocratie scolaire. En clair, il est nécessaire de se demander qui seront les perdants dans cette histoire. Ce sont les enfants issus de familles modestes qui ont le plus à perdre de la perte d'exigence et de rigueur dans la transmission des savoirs disciplinaires de base, dans la dilution de ces derniers à travers de vagues projets se disant transdisciplinaires ou interdisciplinaires, pour mieux étouffer l'exigence des savoirs spécifiques à chaque matière d'enseignement. Car pour ces enfants issus de familles modestes, vivier traditionnel de l'élitisme républicain que promouvait la méritocratie, l'école reste le seul recours légal afin de prétendre à une promotion sociale. Ne bénéficiant pas ou peu des incitations dans le cadre familial, l'école reste le seul et unique lieu d'acquisition des connaissances. Or, les itinéraires de découverte concourent à une transmission minimaliste des savoirs fondamentaux, ce que d'autres qualifient en d'autres termes de " smic culturel ". Le sociologue François Dubet, dont l'influence pernicieuse affleure dans les mesures ministérielles, le reconnaît à demi-mot. Pour réfuter ce risque, celui qui avait piloté la grande consultation sur le collège de 1999 avance que " rien n'interdit aux élèves qui le veulent ou le peuvent d'aller plus loin que ces savoirs élémentaires ". Les élèves ne possédant pas le suivi et l'accompagnement dans leurs familles, dépourvus des incitations culturelles au quotidien ou même de la motivation nécessaire à l'âge de 12 ou 13 ans où rien n'est encore définitif, seront-ils tentés d'aller plus loin que ces savoirs élémentaires de plus en plus réduits à la portion congrue ? Un accroissement des inégalités scolaires établies sur des bases socio-culturelles en résulterait inévitablement, situation d'autant plus redoutable que tout est fait pour en occulter la réalité aux principaux intéressés, par des dispositifs, séduisants au premier abord, mais en fait démagogiques. La possibilité d'un enseignement à la carte vers laquelle on se dirige (15% des enseignements de la classe de 3° seraient choisis par l'élève et proposés sous forme optionnelle, ce qui ne peut qu'entraîner une diminution des horaires du tronc commun) aggrave les écarts sociaux. Au restaurant, quand on constitue son propre menu à la carte, ce sont toujours les déjà nantis qui mangent le mieux et le plus ! Quand François Dubet pense se faire rassurant en déclarant que si " la culture commune est un socle, l'encyclopédisme reste un horizon possible " sait-il seulement que le possible est bien souvent fortement discriminé socialement ? Cette logique infernale peut être facilement démontée en confrontant ces mesures à une phrase de Ségolène Royal du temps où elle sévissait à l'Education nationale. Elle invitait à " abandonner le soutien scolaire dans les matières où les élèves sont en échec grave et répété, pour se concentrer sur celles où ils sont en situation de réussir afin de valoriser leurs domaines d'excellence ". En fait, cinq tours de terrain pourraient se substituer à l'apprentissage forcément fastidieux des règles grammaticales, de l'orthographe ou des factorisations. N'y a-t-il pas de mépris plus manifeste que de considérer les élèves en difficulté à l'égal de Forrest Gump au prétexte de valoriser leurs domaines d'excellence ? L'école de la République est bel et bien menacée par toutes ces divagations et autres vaticinations qui instituent au rang de vertu et de dogme absolu le renoncement à dispenser un enseignement digne de ce nom. Quelle mystification éhontée !

Si l'obsession ministérielle à amputer les horaires d'enseignement, à réduire de manière continue les exigences scolaires, à minimiser la valeur des contenus disciplinaires et des disciplines elles-mêmes, ne se dément pas, il est une autre marotte qui s'exprime pleinement à travers les mesures préconisées : la transformation de l'enseignant en animateur polyvalent au détriment de la transmission des connaissances. Il s'agit en l'espèce d'une vieille antienne de la part des pédagogistes qui s'évertuent depuis plusieurs décennies à réformer, ou plutôt dénaturer l'enseignement. François Dubet avoue sans ambages que " la principale poche de résistance résulte de la part d'enseignants formés en tant que spécialistes pointus d'une discipline et que " cela soulève le problème de la définition du métier d'enseignant ". C'est à la lueur de telles assertions qu'il faut comprendre les mots d'ordre récurrents du travailler autrement, de l'interdisciplinaire, voire de la transdisciplinarité, qui, sans cet arrière fond idéologique, apparaîtraient comme des objectifs tout à fait louables. En cela réside la mystification que nous dénonçons fermement. Les itinéraires de découverte ne sont en réalité qu'une concession de plus au pédagogisme ambiant qui sape les fondements de l'institution scolaire républicaine.
Ne soyons pas dupes : cette réformite aiguë ne signifie que fuite en avant, renoncement. Elle n'est qu'un leurre visant à distraire et cédant au jeunisme afin de paraître moderne (au risque de tomber dans le ridicule). Démasquons également la redoutable stratégie que Alain Finkielkraut avait baptisée pillonage dénégatif. Cette stratégie consiste à ne pas reconnaître comme totalement siennes les réformes envisagées. En cas d'échec de ces dernières, ce qui ne manque d'arriver, c'est un jeu d'enfant de s'en désolidariser, en regrettant que les mesures incriminées ne concordaient pas exactement avec ses projets, qu'il s'est agit d'une fâcheuse incompréhension dans la mise en application de la réforme. C'est la tactique du double jugement que reprend à son compte François Dubet à propos de la présente réforme des collèges : un premier jugement positif (forcément, puisque le fond porte la trace de son influence), un second jugement plus négatif (portant davantage sur des questions de méthodes et de forme, bref de quoi pouvoir se désolidariser le moment venu de l'échec du dispositif et redemander un blanc- seing afin de réformer en profondeur le système scolaire). Autrement dit, jamais responsables, encore moins coupables, mais toujours partants pour un tour de plus ! Les pédagogistes n'ont décidément pas froid aux yeux et ne doutent de rien.
En outre, ils y associent la pratique quasi-pavlovienne de la dissimulation de leurs réelles intentions (ce que faisait mal Claude Allègre) : on affirme défendre le niveau d'exigence, les contenus disciplinaires, la valeur normative de programmes définis nationalement, l'autorité des maîtres, mais dans la réalité, on prend des mesures qui produisent des effets contraires. Amalgamez, d'une part, cette propension à la réformite aiguë et à la mystification par la pratique du pillonage dénégatif, de la stratégie du double jugement, de la dissimulation de ses intentions à, d'autre part, un pédagogisme à tout crin suffisant, jargonneux, mais conquérant, et vous obtenez un cocktail explosif, en passe d'être mortifère pour l'école de la République.

La mise en place des itinéraires de découverte participe, à son niveau, de cette grande mystification dont un nombre croissant de personnes commence à prendre la mesure. " Dis réforme, pourquoi as-tu de si grandes dents ? C'est pour mieux de manger ", tel pourrait être un dialogue entre l'Ecole et la Réforme. Au moins, cet échange aurait le mérite d'être clair et sans la moindre ambiguïté. Car, dans ce domaine, le flou, l'inextricable règnent trop souvent. Un sommet a été atteint en 1999 à l'occasion du débat national sur le collège. Dans son rapport, François Dubet préconisait de passer " du collège unique au collège pour tous et pour chacun ". Entre les deux, nous ne percevons aucune différence significative. Si nous avions voulu illustrer ce que sont ce besoin irrépressible de réformite et cette inclination à la mystification caractérisant le pédagogisme, il est probable que nous n'aurions pas trouvé mieux que ce slogan vide de sens.

Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Janvier 2002
www.agaureps.net