| Après un an ou presque d’exercice au ministère de
l’Education nationale, le duo Ferry-Darcos intronisé par
le premier ministre Raffarin suscite encore perplexité et interrogations.
Formuler des jugements de valeur ou se risquer à une ébauche
de bilan s’avère délicat tant les intentions, plus
nombreuses pour l’instant que les mesures concrètes, semblent
floues et difficiles à appréhender dans leur logique et
leur cohérence. Discerner avec clarté la vision d’ensemble
de l’institution scolaire de chacune des deux têtes n’est
pas chose aisée.
Le premier élément à prendre en considération
concerne le caractère véritablement hétéroclite
du duo. La chose n’est cependant pas nouvelle : avant eux, les tickets
Allègre-Royal, puis Lang-Mélenchon, ne semblaient pas être
toujours en phase, loin s’en faut. Luc Ferry, philosophe de formation,
était catalogué il y a quelques années seulement
comme de centre-gauche, avec une spécialisation « libertaire
et cool » ; aujourd’hui, il endosse l’habit d’
« humaniste de centre-droit ». Les arcanes ministérielles
ne lui sont pas inconnues : il a œuvré à la direction
des programmes nationaux sous les gouvernements de la défunte gauche
plurielle. Xavier Darcos, ancien professeur de lettres et ancien inspecteur,
a activement participé au cabinet de François Bayrou. Il
a toujours été clairement identifié comme un élément
de la droite que l’on appelait autrefois modérée.
La difficulté à cerner l’attelage ainsi constitué
provient de l’ambiguïté de ces deux parcours dont les
points de départ sont dissemblables et la convergence pas assurée
pour autant.
Prendre la mesure des projets et des mesures adoptées ne va pas
de soi. Pour en décrypter la logique et les intentions recherchées,
il est bien souvent nécessaire de se référer à
une grille d’analyse informelle.
Se demander où se nichent les économies et les restrictions
budgétaires constitue un préalable. La suppression des aide-éducateurs
et des MISE, l’idée d’allonger de 6 à 9 heures
de cours par semaine la durée des stages en situation pour la deuxième
année d’IUFM s’inscrivent dans cette optique.
Le secteur de l’éducation est perçu avant tout par
les partisans de l’économie libérale comme un vaste
marché dont les potentialités n’ont pour l’heure
pas été suffisamment exploitées selon le MEDEF. L’Ecole
représente une opportunité d’effectuer des profits
juteux. Certains projets favorisant l’entrée d’intervenants
extérieurs dans l’Ecole ne sont pas toujours désintéressés
et dans le seul intérêt de l’élève pourtant
rituellement avancé.
Il existe aussi des réflexions offrant l’apparence du bon
sens trop longtemps répudié. C’est le cas de la question
du dépassement du collège unique, de la réhabilitation
de l’autorité du maître ou du respect du principe de
laïcité afin de lutter contre les formes de communautarisme
qui gangrènent l’institution scolaire. Des discours méritoires
et rassurants ont été prononcés. Il convient d’en
prendre acte. Mais ils ne doivent cependant pas faire illusion. Ces prise
de position visent avant tout essentiellement à s’affranchir
en toute bonne conscience de l’impératif de mixité
sociale que la droite n’a jamais véritablement accepté
mais plutôt subi. Remettre en cause les rigueurs dogmatiques et
intenables du collège unique ne signifie pas que l’on veuille
revenir à la situation antérieure fortement ségrégative,
dans laquelle les rejetons des bonnes familles n’avaient pas vocation
à fréquenter les enfants des catégories populaires.
L’application stricte du principe de laïcité ne doit
pas être un prétexte pour exclure ceux dont l’altérité
ne serait pas reconnue réductible à soi : la laïcité
vise à rassembler par delà les différences afin de
développer le vivre ensemble républicain.
Une quatrième clé réside dans la volonté sourde
et tenace de procéder à la casse des statuts des personnels
de la fonction publique. Le fonctionnaire, voilà l’ennemi
pour les tenants des postulats d’une économie libérale.
Le fonctionnaire pouvant résister à la gigantesque entreprise
de précarisation et de flexibilité des salariés en
raison de l’existence d’un statut résultant de l’Histoire
et de luttes sociales représente l’adversaire à abattre.
L’heure de la revanche a sonné : sus aux statuts de la fonction
publique et au service public lui-même. L’Ecole doit passer
sous les fourches caudines d’une gestion libérale. Le recours
de plus en plus systématique à des vacataires s’inscrit
dans cette logique. A travail identique, les personnels statutaires pourront-ils
défendre longtemps les acquis de la profession sans culpabiliser
alors que les vacataires sans garanties sont obligés d’accepter
sans broncher une dégradation des conditions de travail souvent
arbitraire ? Ou l’art de transformer des acquis sociaux en privilèges
d’essence corporatiste…
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la marge de
manœuvre du duo Ferry-Darcos est plutôt réduite. Certes,
ils ont beau jeu de surfer sur la vague nourrie par les nombreux renoncements
et des diverses incohérences des gouvernements de gauche plurielle
en la matière, à mettre à l’actif principalement
du trio infernal Allègre-Royal-Lang. A la décharge de ce
dernier, nous pouvons faire remarquer qu’il s’agit de la gauche
libérale et angélique. Donc pas si incohérent que
cela en définitive…
Il n’en reste pas moins que le duo doit avant tout insérer
son action dans le prlongement des grands desseins ministériels.
Nous en évoquerons trois.
Les velléités de rétablissement de l’autorité
des professeurs ne peuvent se comprendre que si on les réintègre
dans la politique de sécurité et de retour à l’ordre
dévolue à Sarkozy. L’effet d’annonce prime sur
la sincérité réelle. Ainsi, la possibilité
de peines de prison en cas d’insultes proférées à
l’encontre d’un enseignant relève de la simple gesticulation
: encore une loi non appliquée en perspective. Cela ne renforce
objectivement pas l’autorité de l’Ecole car ce décalage
ne fait qu’accréditer le sentiment d’impunité.
Si la volonté de restaurer l’autorité des maîtres
était chevillée au corps et à l’esprit, l’effort
aurait porté immédiatement sur l’abrogation des circulaires
« scélérates » des 11 et 13 juillet 2000 qui
interdisent davantage aux adultes qu’aux élèves !
Les contraintes budgétaires émanant des fameux critères
de Maastricht agissent à l’égal d’une épée
de Damoclès. Economiser et racler les fonds de tiroir deviennent
des nécessités incontournables. Le coût de l’éducation
est stigmatisé au moins à demi-mot. Les enseignants, et
plus largement la fonction publique, sont dénoncés comme
budgétivores. La rigueur est plus que jamais à l’ordre
du jour.
La décentralisation est le « grand dessein personnel »
de Jean-Pierre Raffarin. L’Ecole doit en être un des champs
d’expérimentation privilégiés. Au risque de
démanteler le service public d’éducation nationale,
les projets les plus dangereux sont évoqués. Après
les personnels, viendra sans nul doute le tour des programmes et des exigences
scolaires à la carte, bien entendu sous des formes détournées
et des procédures alambiquées. Le cas des conseillers d’orientation
psychologues est à cet égard terriblement significatif.
Leur transfert programmé à la région réduira,
voire supprimera, leurs interventions à l’intérieur
des établissements scolaires, contrevenant de la sorte à
l’impératif de service public. La décentralisation
conduira dans les faits à moins de proximité !
Il convient et conviendra naturellement de juger le duo Ferry-Darcos
sur pièces sans se laisser berner par des effets d’annonces
et des illusions d’optique. Pour cela, il faut se méfier
des postures et des simples déclarations d’intention non
suivies d’effets. L’esquisse d’une grille d’analyse
des propos et des actes des ministres est utile : elle offre les clés
de la compréhension des buts effectivement poursuivis. C’est
ainsi qu’il n’est pas de mesures qui ne combinent plusieurs
des objectifs définis plus haut : la recherche d’économies,
la transformation de l’éducation en marché libéralisé,
la volonté de contourner l’impératif de mixité
sociale, la destruction progressive des statuts de la fonction publique.
La méthode a le mérite de mettre à nu la réalité
d’une politique de droite classique que les propos de bon sens et
« l’habile gymnastique communicationnelle » pourrait
masquer et occulter. Bien souvent, il ne s’agit que de postures.
Entre la posture et l’imposture, la ligne de démarcation
est parfois fragile : les gouvernements précédents de gauche
libérale ne nous l’ont que trop prouvé. Nous ne nous
laisserons pas abuser par des postures inverses. La vigilance et l’expectative
constructive doivent nous servir de guide.
Francis DASPE
Professeur d'Histoire - Géographie en collège
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
Mars 2003
www.agaureps.net
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