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Contrôle continu au Bac : la saine réaction des lycéens |
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Les récentes manifestations lycéennes contre le projet de loi Fillon ont montré, pour ceux qui en auraient douté, la capacité de la jeunesse à se mobiliser pour des causes d'intérêt général. Ce fut certainement un des enseignements les plus encourageants et les plus rassurants. Mais, plus encore que l'expression spontanée d'une inquiétude et d'un mécontentement généralisés, c'est le contenu même de quelques unes des revendications formulées dans les cortèges qui témoignaient du degré de réflexion et de maturité du mouvement lycéen. Le refus de l'introduction d'une dose plus ou moins élevée de contrôle continu au baccalauréat en constitue un exemple significatif.
La volonté de conserver au baccalauréat son caractère d'examen national et anonyme prouvait l'attachement à une forme d'égalité républicaine de la part des lycéens. Ceux-ci percevaient avec pertinence les effets pervers que la prise en compte d'éléments de contrôle continu n'aurait pas manqué d'entraîner. En dehors d'une dévalorisation générale du diplôme ainsi obtenu, ces nouvelles modalités induisaient à très court terme l'émergence d'un bac à deux vitesses : un premier pour les établissements socialement favorisés pour lesquels les exigences seraient maintenues, un second pour les quartiers sensibles ou les zones rurales isolées aussi bien géographiquement que culturellement. Dans le but de maintenir des taux de réussite suffisamment élevés, image de marque oblige dans une réalité de plus en plus concurrentielle, à défaut de pouvoir rivaliser avec les lycées de la première catégorie, ces établissements se seraient retrouvés dans la nécessité d'alléger le niveau d'exigence. Ce bac, enraciné dans l'environnement socio-économique, n'aurait pas été considéré de valeur identique sur le marché du travail, pas plus qu'il n'aurait offert les mêmes garanties de poursuite des études, et a fortiori de réussite ultérieure. Le système d'examens ou de concours nationaux et anonymes constitue le socle sur lequel repose l'égalité de tous les candidats fondée sur un principe d'unité et d'indivisibilité territoriales. Y toucher remet obligatoirement en cause quelques unes des valeurs fondamentales de la République. Ce positionnement était d'autant plus méritoire qu'il leur avait fallu du courage afin d'aller à contre courant de l'air du temps qui incitait à adopter une conception inverse. Il suffit de se rappeler pour cela des revendications des générations lycéennes précédentes, entre autres de celles qui manifestaient à l'époque du ministère Allègre : l'introduction d'une part de contrôle continu était alors souvent demandée. Revendication par ailleurs généralement relayée par plusieurs syndicats enseignants qui ont, semble-t-il, fait volte-face sur le sujet pour donner l'impression qu'ils n'avaient jamais été favorables à de telles mesures… Volte-face que les fédérations de parents d'élèves n'ont pas considéré utile d'effectuer d'une manière aussi complète : la PEEP, proche de la droite (mais se déclarant comme de coutume en de pareilles circonstances apolitique ), maintenait contre vents et marées son attachement à la prise en compte d'éléments de contrôle continu, tandis que la FCPE louvoyait quelque peu, au risque de contredire les prises de position des années antérieures, dans le sillage de son président, un habitué en ce qui concerne les atermoiements, le bordelais Georges Dupon-Lahitte.
Certes, on pourra regretter que quelques arguments utilisés ici ou là en guise de démonstration aient pu apparaître comme douteux ou contestables. Douteux comme celui de mettre en cause l'objectivité des professeurs dès lors que la notation en vue de l'obtention du bac ne serait plus anonyme ; douteuse également la crainte que les mêmes enseignants ne pénalisent de façon arbitraire certains des élèves en se livrant à de vulgaires règlements de compte. Cette suspicion à l'encontre de l'institution scolaire et de ses personnels, pour rituelle qu'elle puisse désormais être, était incontestablement de mauvais aloi. Cependant, il semble difficile d'en tenir durablement rigueur à des adolescents accédant ou en passe d'accéder au statut de citoyens : en vertu de quoi serions-nous en droit de leur demander d'inverser à eux seuls la pente menant à l'affaissement de l'esprit public auquel nous assistons, en luttant contre le consumérisme, l'individualisme ou l'utilitarisme qui gangrènent le rapport du citoyen à l'intérêt général ? Car pour prévenir ce genre de dérives qui ne peuvent jamais être totalement exclues, il existe un moyen éprouvé qui a montré son indiscutable efficacité : il suffit de conserver le strict l'anonymat des épreuves du baccalauréat ! Il nous a semblé également paradoxal de militer de concert pour le refus de toute forme de contrôle continu et la défense des travaux personnels encadrés (TPE) en Terminale. En effet, la prise en compte de l'évaluation des travaux personnels encadrés dans le cadre du baccalauréat revient en fin de compte à y réintroduire une dose de contrôle continu. A la décharge des lycéens, il faut préciser qu'ils ont pu être abusés en la matière par les circonvolutions et les acrobaties de certains syndicats enseignants qui n'y voyaient préalablement qu'un élément de contrôle en cours de formation , et qui faisaient le rapprochement avec l'épreuve anticipée de Français en fin de classe de Première. L'utilité et l'efficacité pédagogiques des travaux personnels encadrés, qui mériteraient de plus larges approfondissements en d'autres circonstances, sont plus que contestables.
L'idée que le dispositif prévu par le ministre rendrait plus difficile l'obtention du diplôme fut reprise de manière extrêmement minoritaire dans les cortèges ou les assemblées générales. La peur de compromettre la réussite à l'examen au cas où un trimestre aurait été raté, que cela résulte d'un relâchement ou de toute autre raison là n'est pas la question, était parfois mise en avant pour justifier le refus de la réforme. La crainte était très largement injustifiée car il s'agissait tout au contraire de faciliter la réussite d'un plus grand nombre à l'examen. La finalité était de renforcer le processus de massification afin d'atteindre à brève échéance l'objectif de 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac. Ce n'est pas la massification en soi qui pose un problème : bien au contraire, elle constitue une intention tout à fait louable et un horizon à assigner nécessairement à notre système éducatif. Mais elle est gravement dévoyée quand elle s'accompagne d'une révision à la baisse des exigences scolaires dans le seul but d'augmenter artificiellement les taux de réussite aux examens. Davantage encore quand elle contrevient à des principes aussi fondamentaux que ceux de démocratisation et d'égalité que l'instauration insidieuse d'un bac à deux vitesses aurait immanquablement sanctionné.
L'introduction d'une part de contrôle continu dans les épreuves du baccalauréat représente par ailleurs une véritable aubaine pour l'enseignement privé. Quoiqu'on en dise, et ce malgré une indiscutable baisse des exigences, le bac reste un diplôme relativement difficile à obtenir. Il est encore loin d'être bradé. Au niveau du collège, les flux d'élèves entre enseignement public et enseignement privé bénéficient au privé. Par contre, au niveau du lycée, on observe un renversement de la tendance : les flux se dirigent majoritairement à destination des établissements publics. Comment expliquer cette inversion ? En partie seulement, car nous n'avons pas la faiblesse de croire qu'une cause unique puisse rendre compte d'un phénomène éminemment complexe touchant notamment à la psychologie sociale, par la présence ou l'absence de contrôle continu à l'examen final. La part du contrôle continu dans le brevet des collèges atteint quasiment les deux tiers de l'évaluation finale : afin de justifier des taux de réussite élevés, ce en quoi réside leur principal argument publicitaire et d'attractivité, les établissements privés sont tentés de gonfler avec générosité les notes distribuées en cours d'année (ce qui possède aussi l'avantage de donner l'impression aux parents, clients à qui il faut apporter satisfaction pour l'investissement financier ainsi concédé en le rentabilisant, que leurs chérubins travaillent fort sérieusement). Par contre, point de contrôle continu, du moins jusqu'à présent, pour l'obtention du diplôme du baccalauréat. Dans la très grande majorité des cas, la scolarisation dans un lycée public reste la voie de réussite offrant le plus de garanties, y compris pour les familles qui visent l'excellence. D'où l'inversion logique des flux.
Le mouvement lycéen se sera caractérisé par une saine prise de conscience. La modification des épreuves du baccalauréat par l'introduction d'une dose de contrôle continu avait pour finalité de s'attaquer, pour reprendre l'expression napoléonienne, à une des masses de granit . Il s'agissait en la matière d'une étape décisive du processus de détricotage de l'édifice républicain patiemment mis en place par un double héritage : celui de la Révolution française et celui résultant de décennies de luttes sociales. Il est particulièrement rassérénant de constater que les lycéens s'y soient opposés spontanément avec vigueur.
Francis DASPE Membre de l'AGAUREPS-Prométhée |
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