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Le ban et l'arrière-ban à la rescousse…

Tribune parue dans Politis n° 884 de la semaine du 12 au 18 janvier 2006 sous le titre Déni de réalité .

Le bloc-notes de Bernard Langlois consacré à l'Ecole dans le numéro 789 de Politis a, et ce n'est pas peu de le dire, provoqué de très fortes secousses. Pour avoir eu l'outrecuidance de remettre en cause la validité de certains postulats (proposition que l'on demande d'admettre comme vraie sans démonstration, selon un dictionnaire usuel de la langue française…) énoncés par les « pédagogues », car c'est ainsi qu'ils se nomment tandis que leurs détracteurs les qualifient de «  pédagogistes  », il a occasionné une véritable levée de boucliers. Levée de boucliers qui aurait à n'en point douter facilement confinée à un véritable lynchage si l'impétrant ne s'était point nommé Bernard Langlois.

Pour avoir émis des idées non conformes à celles défendues avec constance il faut le reconnaître par le « pape » Philippe Meirieu, on a assisté à la convocation du ban et de l'arrière-ban volant au secours du « suzerain » (puisque le terme de pape est récusé) outragé qui bénéficia pour l'occasion d'une tribune se voulant réparatrice dans Politis . Il était cocasse de voir Philippe Meirieu stigmatiser les lois impitoyables du matché éditorial et médiatique, lui qui en a tellement usé et bénéficié au cours de sa longue et prolifique carrière. Cocasse également de constater qu'il s'évertuait de taxer le camp adverse de préférer la caricature à l'analyse alors que lui et ses séides n'ont de cesse de vouloir discréditer toute pensée alternative en la caractérisant par les termes infâmants de « réactionnaire et nostalgique » ou je ne sais quoi encore.

Le déni de réalité s'accompagne à bien des égards d'un déni de démocratie. Il suffit d'observer à quel point il apparaissait à leurs yeux véritablement scandaleux que Bernard Langlois se soit permis de faire appel à des témoignages ne se rangeant pas à leurs options déjà mille fois ressassées. Les apôtres de la pensée unique en matière scolaire ne veulent pas entendre de voix divergentes, sans quoi une entreprise hargneuse de discrédit gratuit et infondé est prestement menée, les deux courriers, combinant autosatisfaction et dénigrement, vantant les bienfaits supposés de la méthode Freinet l'illustrant parfaitement.

La pratique de l'amalgame est ainsi portée à son paroxysme par Philippe Meirieu, quand, pointant à juste raison les menaces que le néolibéralisme et l'actuel gouvernement font peser sur l'Ecole de la République, il y mêle sans vergogne des remarques fort pertinentes à d'autres qui sont extrêmement contestables, voire franchement scandaleuses : la suppression des travaux personnels encadrés en Lycée et, je cite, l'imposition de la méthode syllabique ressortiraient à cette catégorie ! Il est vrai qu'il s'inscrit dans la filiation de Jack Lang (à moins qu'il ne s'agisse de l'inverse…) qui, dans une récente tribune parue dans Libération du 15 décembre 2005 opposait à la mesure rétrograde de la possibilité d'un apprentissage à 14 ans comme quasiment unique alternative concrète le maintien des itinéraires de découvertes qui ambitionnent d'être en collège l'équivalent (ou l'esquisse) des travaux personnels encadrés. Cela semble vraiment dérisoire au regard des enjeux fondamentaux que la question pose à l'organisation du collège unique. D'autant plus qu'il nous a semblé que, quand on voulait s'opposer efficacement aux ravages du néolibéralisme conquérant, cela passait par dire résolument non à la «  concurrence libre et non faussée  » que l'on voulait nous imposer un certain 29 mai, sans quoi toutes les bonnes intentions deviendraient mécaniquement de la rhétorique pour le moins désuète.

Car en ce qui concerne les méthodes d'apprentissage de la lecture, on a affaire à un bien bel exemple de déni de réalité. Dans l'espoir de minimiser leurs responsabilités dans les résultats alarmants enregistrés à l'entrée au collège en matière de lecture et d'orthographe, les tenants de la méthode globale ont crû trouver la parade : elle ne serait plus appliquée depuis belle lurette dans les écoles primaires, remplacée par des méthodes mixtes. S'il est vrai que la méthode globale « pure » ou « intégrale » (on ne sait plus quel adjectif utiliser désormais !) n'est plus utilisée, on pourrait dire la même chose de la méthode syllabique, pourtant tant décriée au cours des dernières décennies, et ce depuis … 1887 et la recommandation faite aux maîtres par Fernand Buisson d'adopter la méthodes Schüler reposant sur l'apprentissage simultané de phonèmes et de graphèmes. Il serait commode de verser dans un relativisme de mauvais aloi, car il nous interdirait de réfléchir sérieusement, en ajoutant qu'il peut exister autant de méthodes qu'il y a de maîtres. Cela ne nous avancerait guère.

S'il s'agit incontestablement depuis bien longtemps de méthodes mixtes, le plus important est de savoir si celles-ci sont à dominante syllabique ou globale, et si elles procèdent d'une logique de méthode syllabique ou globale. Et en l'espèce, il n'y a pas de doute : la majorité des méthodes employées actuellement s'apparentent au champ de la méthode globale. La méthode globale repose sur l'idée que l'élève est «  l'acteur de la construction de son propre savoir  » un nom d'une vision libératrice et émancipatrice attribuée de manière mal comprise à l'institution scolaire, aux antipodes des concepts de transmission et d'apprentissage (au sens noble du terme) qui constituent les soubassements de la vraie pédagogie adaptée à des enfants de 6 ans qui sont ce qu'ils sont et non ce qu'on voudraient ce qu'ils soient.

Pour se persuader de la persistance des méthodes globales, il suffirait de recueillir les témoignages de stagiaires des IUFM victimes d'un chantage à la non titularisation s'ils employaient une méthode syllabique (méthode mixte à dominante syllabique, devrions-nous dire écrire pour être plus précis) ou de collègues titulaires qui se sont vus attribués un rapport d'inspection incendiaire pour une raison identique. A un moment donné, il n'est plus possible de se réfugier derrière un rideau de fumée, et il est nécessaire, voire urgent, d'appeler les choses en fonction des réalités qu'elles recoupent concrètement. Mais nous voilà rassurés puisqu'un lecteur vient nous dire, dans le jargon inimitable des pédagogistes, qu'il s'agit à présent de «  méthodes intégratives  », forcément bien plus efficaces que les devancières car s'appuyant sur les principaux résultats de la recherche scientifique.

On ne peut plus avoir recours à des subterfuges pour masquer une réalité peu reluisante. Il en va ainsi de la polémique récurrente du niveau qui monte ou qui baisse. Jouer sur les mots pour distinguer que le niveau monterait en terme de «  classes d'âge  », ce qui est infirmé par nombres d'autres enquêtes ou comparaisons régulièrement effectuées, tandis qu'il baisserait en terme de «  classe dans l'école  », ce que le vécu des enseignants aurait tendance à confirmer) manque notoirement de rigueur intellectuelle.

Est-ce à dire que les générations actuelles seraient moins douées ? Non, certainement pas, mais le hiatus est dû pour partie à des méthodes inadaptées bien que se réclamant d'une pseudo modernité, et à de regrettables confusions entre démocratisation et massification. Ceci devrait faire l'objet de développements séparés et plus conséquents que ces quelques lignes, car c'est par cet angle d'attaque que le néolibéralisme s'est bien souvent insinué plus ou moins subrepticement dans l'Ecole de la République.

L'AGAUREPS-Prométhée reste à la disposition de Philippe Meirieu et de ses disciples pour poursuivre le débat. Débat que le bloc-notes si décrié de Bernard Langlois aura contribué par certains aspects à faire émerger, et ce sans asséner pour autant des certitudes définitives. La vivacité des réactions montre que pour certains toute mise en débat est perçue comme une insupportable remise en cause.

Francis DASPE
Membre de l'AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Janvier 2006
www.agaureps.net