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Le vrai visage de l’autonomie

            Parmi les projets de réforme du système éducatif français, il en est un qui revient de manière récurrente et lancinante dans les intentions gouvernementales : il faudrait aller résolument vers plus d’autonomie ! Cette mesure lancée à la volée a tendance à être présentée comme la panacée à nombre de dysfonctionnements, que ces derniers soient réellement à l’œuvre ou supposés l’être. Nous sommes en droit de nous demander ce que signifierait réellement davantage d’autonomie. De quoi en retournerait-il concrètement ? Ces interrogations, évidemment légitimes, ne peuvent faire l’objet d’une quelconque impasse si l’on veut se faire une idée un tant soit peu précise de l’avenir promis à brève échéance de l’institution scolaire.

            L’autonomie résulte pour partie de la volonté de mettre en concurrence les établissements scolaires entre eux. Le dogme de la concurrence ne s’arrête manifestement pas aux portes de l’Ecole. Se pose immédiatement la question des critères qui devront être retenus pour établir des comparaisons pertinentes. Avouons d’emblée qu’il est difficile de parvenir à la juste mesure et à l’objectivité en ce domaine car l’éducation n’est pas un produit de consommation courante et la diversité des situations particulières à chaque établissement rend les données pour le moins malaisées et aléatoires. Il est à noter que cette mise en concurrence se révèle en parfaite cohérence avec la suppression envisagée de la carte scolaire : à moyen terme, la liberté d’inscrire ses enfants dans l’établissement de son choix sera reconnue aux parents. Perspective totalement illusoire, car la logique de cette disposition aboutira nécessairement à une inversion radicale : ce seront in fine les établissements (une partie de ceux bénéficiant initialement d’avantages comparatifs) qui choisiront leurs élèves (d’une part les meilleurs ou supposés tels, d’autre part les mieux recommandés, on n’oserait dire les plus recommandables, au vu de leur marquage social), tandis que les autres en seront réduits à accueillir les élèves non désirés ou incapables de s’extraire de leur enracinement territorial ou appartenance sociale.
En filigrane, se devinent aussi les tentatives d’octroyer des pouvoirs accrus aux chefs d’établissements. Cela serait effectif dans des domaines comme ceux de la gestion des personnels et du déroulement de leurs carrières, de la notation ou en encore en matière de pédagogie. La possibilité de mise à pied des personnels est une prérogative dont on voudrait doter les principaux et proviseurs afin de couronner le nouvel édifice. C’est clairement procéder à la transformation des chefs d’établissement en chefs d’entreprise au nom du tropisme de plus en plus en vogue d’une gestion managériale parée de toutes les vertus.
            Le renforcement de l’autonomie favoriserait l’ingérence des pouvoirs locaux et des intérêts privés dans le fonctionnement de l’Ecole : élus, chefs d’entreprise et notables de tous ordres. La chose irait à rebours d’une évolution séculaire : l’institution scolaire s’est construire par une mise à distance salutaire de toute forme de pressions d’ordre consumériste et des agissements clientélistes de féodalités locales. Mise à distance qui signifiait la prise en considération prioritaire de l’intérêt général au détriment des revendications à dimension particulariste et privée que ces intrusions induisent de fait.
            Dans le domaine pédagogique, les conséquences ne seraient pas moindres. Le but recherché est le démantèlement du cadre national qui structure jusqu’à présent notre système éducatif, et ce en dépit des entorses qui lui ont été faites au cours des dernières années. Les programmes et examens nationaux conservent encore toute leur validité, même si des critiques peuvent leur être adressées (il suffit pour cela de ne pas en profiter pour jeter le bébé avec l’eau du bain). La remarque vaut également pour les modalités de recrutement des enseignants. La réussite à un concours accordait aux professeurs un statut protecteur indispensable à un exercice empreint de sérénité de leurs fonctions. C’est précisément ce statut de la fonction publique que l’on cherche à rogner méthodiquement par tous les moyens.
Dans le prolongement de l’ensemble de ces remarques, prend place un nouveau mode de gestion fondé sur la généralisation de la contractualisation dont dépendrait l’allocation des moyens mis à disposition des établissements. Ces moyens seraient fonction de la réalisation de contrats d’objectifs déterminés de gré à gré avec les autorités hiérarchiques en contrepartie d’une obligation de résultats. Les effets pervers attendus ne sont pas très difficiles à décrypter pour l’occasion. Le système favorisera par effet cumulatif les établissements les mieux lotis et dotés qui seront en capacité d’atteindre aisément leurs objectifs, offrant par ce biais le cadre idéal à une contractualisation à double vitesse.
Pour y remédier, la tentation sera grande aux établissements en difficultés (ou tout simplement et de manière plus prosaïque à la recherche de financements supplémentaires) de promouvoir une réussite factice qu’un abaissement des exigences et des ambitions permettra d’obtenir à bon compte en se donnant par ailleurs bonne conscience. Une fois de plus la regrettable confusion entre démocratisation et massification sera opérée, les aspects comptables quantitatifs l’emportant par nécessité sur les préoccupations qualitatives de l’enseignement dispensé. La recherche effrénée de moyens additionnels et la pression sociale exercée par les familles (rendue d’autant plus redoutable par l’escamotage de cette mise à distance évoquée précédemment) agiront de concert pour concourir au développement de cette réussite scolaire pour le moins factice. 

            L’autonomie n’est surtout pas une mesure neutre qui tomberait sous le bon sens commun. Certains pourraient être tentés de le croire et d’être séduits par l’affichage d’une telle réforme, espérant bénéficier d’une plus grande marge de manœuvre dans l’exercice d’un métier astreignant et exigeant. Autonomie n’est pas à confondre avec liberté pédagogique qui existe déjà et donne bien des possibilités d’action pour qui veut l’utiliser à bon escient. Il ne faut pas s’y méprendre : paradoxe, ou plutôt ironie, elle pourrait être même limitée par l’autonomie en raison de l’appesantissement des contrôles tatillons (il serait plus juste de dire managériaux) que cette dernière entraînerait immanquablement. L’autonomie n’est pas non plus une solution à l’existence de rigidités et de lourdeurs administratives bien réelles : les gains à espérer en terme de souplesse de fonctionnement sont minimes.
            En définitive, il est essentiel de dire que l’autonomie se situe au cœur même de l’idéologie néolibérale sous les fourches caudines de laquelle on veut faire passer l’institution scolaire qui représente à bien des égards un des derniers îlots de résistance. L’autonomie qui voudrait avancer sous le masque de l’apolitisme à visée consensuelle est en réalité très fortement connotée idéologiquement. Un surplus d’autonomie comme mode de gestion génèrera de manière quasi mécanique le corollaire du libéralisme : un accroissement significatif des inégalités en de nombreux domaines. La formule abondamment employée d’une « école à deux vitesses » se justifierait alors aisément. C’est pour cela qu’il est nécessaire de dévoiler le vrai visage de l’autonomie tant qu’elle n’est qu’à l’état de projet inabouti et qu’il est donc encore temps de se méfier de ce miroir aux alouettes.

Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Novembre 2007
www.agaureps.net