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Deux textes supplémentaires sont venus récemment grossir les menaces qui pèsent sur l’Ecole de la République. Il s’agit du projet de modification du décret du 25 mai 1950 sur les statuts des enseignants ainsi que de l’audit sur les horaires en collège et en lycée. Les deux documents, complémentaires, agissent de concert pour approfondir les dérives libérale et pédagogiste qui affectent l’institution scolaire depuis plusieurs décennies déjà.
L’offensive libérale se situe principalement à plusieurs niveaux. L’examen attentif des mesures envisagées nous révèle quelques un des fondamentaux de cette idéologie. Le projet de réécriture du décret de 1950 constitue une volonté manifeste de démanteler les statuts des enseignants. Il est vrai que les statuts représentent aux yeux des libéraux un élément de protection et de sécurisation perçu comme véritablement insupportable. En effet, les statuts de la fonction publique, héritage de luttes sociales séculaires, représentent une des dernières digues protectrices pour l’ensemble des salariés. Ils ont servi en outre d’encouragement à bon nombre de conquêtes sociales, l’expression laboratoire social étant fréquemment utilisée. Toute attaque contre les statuts des fonctionnaires conduira à terme à une régression pour l’ensemble des salariés.
C’est ainsi que les efforts pour déréglementer la profession d’enseignant se font, année après année, réforme après réforme, de plus en plus insistants. La remise en cause des notions de poste au profit d’une mobilité accrue au cours de l’année même et de discipline au profit d’une polyvalence en contradiction avec la formation et les examens s’inscrivent dans cette logique.
La suppression de nombreuses décharges jugées désormais injustifiées (par exemple de cabinet d’histoire et géographie, de laboratoire dans les matières expérimentales, en technologie ou en langues vivantes, d’heures de première chaire) va dans le sens d’économies drastiques. Mesures dont la pertinence d’un point de vue pédagogique est plus que contestable. Les conclusions de l’audit sur les horaires en collège et en lycée montrent, si besoin en était, que les objectifs sont strictement financiers : l’Ecole doit passer sous les fourches caudines d’une gestion libérale implacablement rigoureuse en matière de restrictions tous azimuts. Une formule, dans sa froideur administrative, résume le sentiment général : « sans une action volontaire sur la masse salariale des personnels du ministère et sans réforme pédagogique majeure (par exemple le plafonnement du redoublement), le coût moyen du collégien devrait continuer de progresser ». Au nom de cette crainte (il faut bien rentrer dans les clous des critères de Maastricht…), de nombreuses dispositions sont envisagées : baisse du nombre des heures d’enseignement jugé trop élevé par rapport à nos voisins européens, suppression des groupes inférieurs à 15 élèves en langues vivantes, réforme sans discernement des séries technologiques au baccalauréat, suppression des redoublements en classe de 2° compensé par un crédit d’heures ou plafonnement du taux de redoublement à 2 % aux autres niveaux pour ne citer que quelques exemples significativement éclairants.
La casse des cadres nationaux et le glissement de plus en plus avéré vers davantage d’autonomie accentue cette logique. C’est ainsi que l’on propose de « libérer 20 % des moyens horaires des collèges des contraintes des horaires nationaux disciplinaires » ou « l’assouplissement expérimental des obligations horaires ». Les termes d’autonomie et d’expérimentations reviennent de manière particulièrement lancinante : c’est l’unité même du système national d’Education qui est remise en cause dans ses fondements.
Attaque contre les statuts des personnels, restrictions dogmatiquement décidées et démantèlement des cadres nationaux au profit d’une autonomie inégalitaire, voilà en somme le plus parfait abécédaire du libéralisme illustré que l’on souhaite appliquer sans discernement à l’Ecole de la République.
Peut-être encore plus que cette offensive libérale de grande ampleur, les textes en gestation font peser de graves menaces sur le principe même de transmission des connaissances. Il n’est pas compliqué de s’en apercevoir avec les baisses d’horaires d’enseignement envisagées, l’horaire annuel du lycéen français étant stigmatisé comme supérieur de 20 % à celui de ses homologues européens. Ce qui ouvre la voie à tous les allègements possibles… au nom bien entendu de l’intérêt supposé des élèves ! Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si l’acquisition des apprentissages fondamentaux se fait difficilement.
C’est ainsi que transparaît assez nettement en creux une vielle rengaine du pédagogisme conquérant avec le toujours célèbre « enseigner autrement », dont le cousin germain était le tout aussi fameux « apprendre à apprendre » qui est cependant quelque peu passé de mode. Ces slogans qu’il est nécessaire de décrypter signifient en réalité souvent le contraire de ce qu’ils sont sensés indiquer : la finalité masquée des deux était en définitive « d’apprendre moins et d’enseigner moins ». A travers la déréglementation, la déqualification du métier d’enseignant, la bivalence imposée au forceps par les émules de Meirieu et une transdisciplinarité dilatoire ainsi préconisées, il est manifeste que la tendance actuellement à l’œuvre d’une substitution accrue de l’animation pédagogique à l’instruction. On retrouve là le tropisme d’une école sur le modèle anglo-saxon qui privilégie la vision d’établissements scolaires comme un lieu de vie, ce que beaucoup d’enseignants nomment par des réactions de dépit non dénuées de fondement « garderie ».
Ces orientations que nous dénonçons avec force et constance ne sont nullement nouvelles. Elles s’inscrivent au contraire dans des processus vieux de plusieurs décennies que notre courant de pensée politique a très tôt identifiés. Il est à cet égard frappant de constater à quel point les concordances sont fortes avec les initiatives prises en son temps par Claude Allègre. Au-delà du profond mépris de la gente enseignante ostensiblement affiché par l’ancien ministre, on discerne la marotte du enseigner autrement ou l’attrait de l’école américaine tant de fois loués. Sans oublier la stigmatisation réellement populiste des enseignants accusés de ne pas travailler suffisamment.
En filigrane se dessine la volonté d’aller vers l’imposition d’une présence accrue des professeurs dans leur établissement : jusqu’à 35 heures hebdomadaires, ce qui était déjà à l’époque le projet de l’alter ego de Claude Allègre, une certaine Ségolène Royal… Si l’on veut faire l’effort de se remémorer ce que furent ses prises de positions, nul besoin de vidéo pirate pour connaître les intentions de la candidate socialiste aux présidentielles (pourtant apôtre de la transparence et de la démocratie participative). Pour l’occasion, l’application de sa maxime, « la preuve par l’exemple » se révèle sans pitié, son passif étant indiscutable ! Trente cinq heures pour y faire quoi ? Certainement de moins en moins d’enseignement, de plus en plus de tâches administratives ou de suppléance des personnels de surveillance, d’accompagnement social ou de santé dont le nombre diminue notoirement, pénurie oblige. Après tout, peu importe le contenu des missions, pourvu que l’intensification et la diversification des missions attribuées aux enseignants aboutissent aux sacro-saintes économies en vue du « dégraissage du mammouth ».
Ce dont Claude Allègre avait rêvé à haute voix sans avoir le temps de le réaliser, ce gouvernement de droite serait-il en passe d’y parvenir ? Nous nous devons de préciser toutefois, afin de prévenir toute forme de confusion malencontreuse, que l’actuel gouvernement ne s’est pas rallié le moindre du monde à une vision progressiste de l’Ecole… C’est dire l’imposture qu’a représentée l’expérience gouvernementale du duo Allègre-Royal au ministère de l’Education nationale, chacun dans sa partition. Expérience dont nous ne cessons de payer les dommages collatéraux. C’est aussi dire à quel point les clivages se sont fortement brouillés en ce qui concerne l’Ecole depuis une trentaine d’années.
C’est enfin et surtout reconnaître la singularité du passage de Jean-Pierre Chevènement rue de Grenelle entre 1984 et 1986. L’action qu’il y mena était marquée du sceau de la responsabilité et du bon sens. Il fut le seul à vouloir inverser résolument la tendance des dérives qui ont participé à déstabiliser l’institution scolaire, et dont les deux derniers textes évoqués dans cet article ne sont que des prolongements certes regrettables mais malheureusement cohérents.
Il s’agit de coups de boutoir supplémentaires portés contre l’Ecole de la République et contre les personnels de cette institution. Souhaitons que l’Ecole constitue un levier efficace afin de promouvoir les idées républicaines et sociales au cours des débats de la campagne en vue des élections présidentielles.
Francis DASPE
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour le Gauche Républicaine et Sociale - Prométhée)
Décembre 2006
www.agaureps.net
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