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Intervention de Francis DASPE àla réunion Espaces Marx du 23 septembre 2003

Thème du débat : « Quelle(s) alternative(s) économique(s), sociale(s) et politique(s) devons-nous construire ?

Le 23 09 2003

Mon intervention se situe essentiellement à 3 niveaux :

  • je suis membre d’une association de réflexion politique, l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée). Son objet est de rétablir les liens historiquement consubstantiels qui unissaient l’idéal de gauche, l’exigence républicaine et l’ambition de transformation sociale. Force est de constater qu’ils se sont distendus… Nous situons cet horizon dans la perspective d’un combat pour la civilisation menacée par les ravages d’un libéralisme sans frein, d’où le recours au patronage de Prométhée.
  • je suis également membre du MRC, Mouvement Républicain et Citoyen, le parti de Jean-Pierre Chevènement. Mais ma présence parmi vous ce soir ne s’inscrit pas dans cette optique : je n’ai aucun mandat du MRC pour parler en son nom pour aujourd’hui.
  • je suis enseignant d’Histoire-Géographie et me suis investi dans le mouvement social du printemps dernier.

L’évocation d’une liste de « chantiers » proposés à notre réflexion ne me satisfait pas réellement. Pris chacun isolément, il ne fait de doute qu’ils possèdent leur légitimité et leur importance. Mais cette segmentation et ce cloisonnement excessifs ne permettent pas de mettre en évidence une vision d’ensemble suffisamment globale et cohérente. Cela conduit même subrepticement à une appréhension partielle, voire partiale, de la réalité et des défis s’offrant à nous. Ces défis majeurs sont occultés ou éludés, et n’ont d’ailleurs pas été abordés de manière frontale. Ils sont au nombre de 3.

Le premier est celui du triomphe planétaire du libéralisme économique, qu’il serait plus exact et commode d’appeler par son nom d’il n’y a pas si longtemps encore : capitalisme. L’urgence est de contrecarrer son omniprésence dans les esprits. Même si la grande majorité des militants et sympathisants de ce peuple de gauche le rejette véritablement et sincèrement, au contraire des états-majors de certaines formations politiques, il n’en reste pas moins qu’il affecte, insidieusement, nos comportements individuels quotidiens. Infiniment plus grave encore, le libéralisme tend à ne plus être considérée comme une simple idéologie, qu’elle soit dominante, mais comme la Loi suprême, la norme et la référence. Ce qui n’est pas en conformité avec les dogmes libéraux est rejeté, réduisant de la sorte les chances d’une alternative qui ne se réduise pas à une simple et famélique alternance.
         C’est ainsi que nous assistons, sous nos yeux ébahis, à un processus de « constitutionnalisation » du libéralisme économique, sanctionnant la primauté de la dynamique du marché-roi sur la volonté et la souveraineté populaires. Un exemple concret est à cet égard édifiant : le traitement de la crise de 1929 dans les programmes d’Histoire. En 3°, elle n’est plus étudiée : seules sont envisagées les réponses données par deux démocraties, l’Allemagne de Weimar et la France de la III° République. Est ainsi accréditée en filigrane l’idée que la crise est avant tout politique, en tout cas davantage qu’économique. En 1°, elle est étudiée dans la perspective de la longue durée de deux siècles d’industrialisation, période dominée par le phénomène majeur de la croissance. La crise de 1929 et ses prolongements sont donc perçus comme un simple aléa de la conjoncture : la capitalisme ne saurait être victime de crises, tout au plus d’accidents circonstanciels ne remettant nullement en cause la tendance lourde orientée à la croissance (un avenir radieux, peut-être ?).
         Il semble absolument nécessaire de contrecarrer résolument ces inquiétantes dérives en faisant appel à un principe éminemment républicain, trop souvent battu en brèche depuis quelques années : la laïcité. Celle-ci stipule la neutralité et l’indépendance, non seulement à l’égard des religions, mais pour toutes les idéologies. Remettons le capitalisme à sa juste place : celle d’une idéologie parmi d’autre, que nous récusons fortement par ailleurs.

Cela favorisera l’évocation de l’épineuse question de la répartition des richesses. D’emblée, clarifions les données : l’ambition de transformer la société ne peut faire l’objet d’aucun renoncement ou marchandage. Se résigner à renoncer, ouvertement ou de manière oblique, sous prétexte que « l’on se trouve dans la cabine » à un moment donné, à cet horizon n’est pas compatible avec l’idéal et le patrimoine de gauche.
Depuis le tournant de l’austérité et de l’orthodoxie monétaire pris en 1983, mettant entre parenthèse le projet de démocratie socialiste suscité par le programme commun, la répartition des richesses entre salaires et profits a évolué en faveur des derniers, au détriment des catégories populaires. Cette distorsion a généré l’accroissement des écarts sociaux, débouchant sur la thématique de la fracture sociale.
         La réalité est pourtant d’évidence : les intérêts des différentes catégories sociales entrent bien souvent en conflit. Les cadeaux fiscaux de la « France d’en haut » sont financés par les efforts de « celle d’en bas », les profits des uns proviennent de la dégradation des conditions de vie et de travail des autres (restrictions salariales, précarité, flexibilité). A ne plus vouloir décrire la réalité telle qu’elle nous apparaît au quotidien, on en oublie que la lutte des classes existe toujours bel et bien. S’il a paru parfois difficile de reconnaître la gauche de gouvernement dans l’exercice du pouvoir tant elle a renoncé à son ambition originelle à travers sa quête effrénée d’apparaître « moderne » qui la conduit à des impasses, reconnaissons au moins ce mérite à la droite : aux affaires, elle se montre à visage découvert, sans le moindre fard. Elle reste fidèle à sa caricature.
         Détecter les signes de la persistance d’une lutte des classes mène à relever que les antagonismes entre catégories sociales sont toujours d’actualité. Par conséquent, tenter le grand écart en étant tout à la fois à Davos et à Porto Alegre n’est pas tenable. La recherche de l’égalité doit être constamment à l’esprit. La substitution du terme d’équité à celui d’égalité, stigmatisée afin d’être disqualifiée par l’emploi malvenu du mot égalitarisme (le maintien de l’exigence républicaine constitue un paravent efficace à cette forme d’exagération) nous semble préoccupant. L’équité, c’est ce qui reste pour se donner bonne conscience quand on a renoncé à promouvoir l’égalité et à transformer la société !
         Dans cette optique, la question de la propriété doit être posée sans tabous ni crainte. Le mode d’appropriation privée ne peut être le seul valable. La nationalisation, ou la re-nationalisation, de certains secteurs d’activité relevant de l’intérêt général et du bien commun est à envisager. Il est véritablement choquant de constater à quel point l’eau, produit d’intérêt général et « bien public » par excellence, a pu générer des profits considérables qui ont servi à des investissements pour le moins hasardeux dans des secteurs comme la communication. La défense, la sauvegarde, la promotion ainsi que la démocratisation des services publics pourrait faire l’objet d’un processus de « constitutionnalisation », à l’exclusion de la vulgate libérale.

Les précédentes réflexions placent sur le devant de la scène le débat sur l’Europe et la construction européenne. Il est indiscutable que le cadre national reste pour l’heure l’échelon préférentiel du débat démocratique et le lieu privilégié de l’exercice de la souveraineté populaire. Mais il est également impossible de nier qu’il reste suffisant désormais pour une quelconque alternative crédible à la mondialisation libérale dont les commissaires de Bruxelles se font les propagateurs zélés. L’entreprise ne passe en aucune manière par un repli frileux sur soi que le souverainisme promeut, terme que nous récusons nettement. C’est de souveraineté populaire qu’il s’agit, et ce dans toutes ses dimensions, et plus particulièrement sociale qui ne saurait être négligée.
         Le formidable déploiement du capitalisme patrimonial sans frontières nous oblige à faire preuve d’imagination et de hardiesse. La solution passe inévitablement par la mise sur pied d’un internationalisme, qu’il soit nouveau ou ressourcé, peu importe en définitive. A condition bien entendu de ne pas le confondre avec un « supranationalisme fédéral à visée technocratique ». Car ce dernier ne peut qu’aggraver le double déficit qui affecte la construction européenne : démocratique, s’affranchissant sans vergogne de l’expression des citoyens, et social, valorisant trop souvent le « moins-disant » en la matière.
         Concrètement, quelle différence entre internationalisme et supranationalisme ? Il y a quelques années de cela, existait au sein de l’Union Européenne une nette majorité d’orientation socialiste ou social-démocrate : c’était le cas de 12 gouvernements sur 15. Il n’y eut aucun infléchissement notoire : tous restèrent globalement prisonniers du carcan des critères de Maastricht (une façon de « constitutionnaliser le libéralisme ») et des exigences du pacte de stabilité. Dans le cadre d’un internationalisme opératoire, l’addition de 12 volontés nationales s’appuyant sur autant de souverainetés populaires aurait immanquablement conduit à modifier le destin de la construction européenne. A condition, évidemment, que tous ne se soient pas ralliés, ouvertement ou « honteusement » aux bienfaits présumés du marché…
         Au contraire, ces promesses potentielles d’avenir furent déçues, littéralement englouties dans les griffes d’airain du marché triomphant et des technocrates, l’affaire d’Alstom en constituant le dernier avatar. La voie se trouvait totalement dégagée pour que le respect de la souveraineté populaire soit régulièrement bafoué. La situation actuelle correspond de plus en plus à une simple démocratie d’apparence fonctionnant dans la réalité comme une oligarchie de fait, en raison notamment de la fuite en avant « européïste » servant trop souvent de porte-voix à l’impérieuse clameur du marché tout puissant. Rarement la souveraineté populaire exprimée par les citoyens n’aura été autant bafouée !

L’organisation d’une quelconque alternative passe nécessairement par l’élucidation de ces trois questions fondamentales. Les ignorer superbement ou les occulter par la mise en avant de « contre-feux » destinés à repousser aux calendes grecques toute démarche dialectique serait une erreur dont les catégories populaires, c’est-à-dire le « peuple de gauche », paieraient les conséquences au prix fort. Car la droite, elle, est de droite…

Francis DASPE
Membre du MRC (Mouvement Républicain Citoyen)
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
www.agaureps.net
Intervention du 23 septembre 2003