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Thème du débat : « Quelle(s) alternative(s) économique(s),
sociale(s) et politique(s) devons-nous construire ?
Le 23 09 2003
Mon intervention se situe essentiellement à 3 niveaux :
- je suis membre d’une association de réflexion politique,
l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine
et Sociale-Prométhée). Son objet est de rétablir
les liens historiquement consubstantiels qui unissaient l’idéal
de gauche, l’exigence républicaine et l’ambition de
transformation sociale. Force est de constater qu’ils se sont distendus…
Nous situons cet horizon dans la perspective d’un combat pour la
civilisation menacée par les ravages d’un libéralisme
sans frein, d’où le recours au patronage de Prométhée.
- je suis également membre du MRC, Mouvement Républicain
et Citoyen, le parti de Jean-Pierre Chevènement. Mais ma présence
parmi vous ce soir ne s’inscrit pas dans cette optique : je n’ai
aucun mandat du MRC pour parler en son nom pour aujourd’hui.
- je suis enseignant d’Histoire-Géographie et me suis investi
dans le mouvement social du printemps dernier.
L’évocation d’une liste de « chantiers »
proposés à notre réflexion ne me satisfait pas réellement.
Pris chacun isolément, il ne fait de doute qu’ils possèdent
leur légitimité et leur importance. Mais cette segmentation
et ce cloisonnement excessifs ne permettent pas de mettre en évidence
une vision d’ensemble suffisamment globale et cohérente.
Cela conduit même subrepticement à une appréhension
partielle, voire partiale, de la réalité et des défis
s’offrant à nous. Ces défis majeurs sont occultés
ou éludés, et n’ont d’ailleurs pas été
abordés de manière frontale. Ils sont au nombre de 3.
Le premier est celui du triomphe planétaire du libéralisme
économique, qu’il serait plus exact et commode d’appeler
par son nom d’il n’y a pas si longtemps encore : capitalisme.
L’urgence est de contrecarrer son omniprésence dans les esprits.
Même si la grande majorité des militants et sympathisants
de ce peuple de gauche le rejette véritablement et sincèrement,
au contraire des états-majors de certaines formations politiques,
il n’en reste pas moins qu’il affecte, insidieusement, nos
comportements individuels quotidiens. Infiniment plus grave encore, le
libéralisme tend à ne plus être considérée
comme une simple idéologie, qu’elle soit dominante, mais
comme la Loi suprême, la norme et la référence. Ce
qui n’est pas en conformité avec les dogmes libéraux
est rejeté, réduisant de la sorte les chances d’une
alternative qui ne se réduise pas à une simple et famélique
alternance.
C’est ainsi que nous assistons, sous nos yeux ébahis, à
un processus de « constitutionnalisation » du libéralisme
économique, sanctionnant la primauté de la dynamique du
marché-roi sur la volonté et la souveraineté populaires.
Un exemple concret est à cet égard édifiant : le
traitement de la crise de 1929 dans les programmes d’Histoire. En
3°, elle n’est plus étudiée : seules sont envisagées
les réponses données par deux démocraties, l’Allemagne
de Weimar et la France de la III° République. Est ainsi accréditée
en filigrane l’idée que la crise est avant tout politique,
en tout cas davantage qu’économique. En 1°, elle est
étudiée dans la perspective de la longue durée de
deux siècles d’industrialisation, période dominée
par le phénomène majeur de la croissance. La crise de 1929
et ses prolongements sont donc perçus comme un simple aléa
de la conjoncture : la capitalisme ne saurait être victime de crises,
tout au plus d’accidents circonstanciels ne remettant nullement
en cause la tendance lourde orientée à la croissance (un
avenir radieux, peut-être ?).
Il semble absolument nécessaire de contrecarrer résolument
ces inquiétantes dérives en faisant appel à un principe
éminemment républicain, trop souvent battu en brèche
depuis quelques années : la laïcité. Celle-ci stipule
la neutralité et l’indépendance, non seulement à
l’égard des religions, mais pour toutes les idéologies.
Remettons le capitalisme à sa juste place : celle d’une idéologie
parmi d’autre, que nous récusons fortement par ailleurs.
Cela favorisera l’évocation de l’épineuse question
de la répartition des richesses. D’emblée,
clarifions les données : l’ambition de transformer la société
ne peut faire l’objet d’aucun renoncement ou marchandage.
Se résigner à renoncer, ouvertement ou de manière
oblique, sous prétexte que « l’on se trouve dans la
cabine » à un moment donné, à cet horizon n’est
pas compatible avec l’idéal et le patrimoine de gauche.
Depuis le tournant de l’austérité et de l’orthodoxie
monétaire pris en 1983, mettant entre parenthèse le projet
de démocratie socialiste suscité par le programme commun,
la répartition des richesses entre salaires et profits a évolué
en faveur des derniers, au détriment des catégories populaires.
Cette distorsion a généré l’accroissement des
écarts sociaux, débouchant sur la thématique de la
fracture sociale.
La réalité est pourtant d’évidence : les intérêts
des différentes catégories sociales entrent bien souvent
en conflit. Les cadeaux fiscaux de la « France d’en haut »
sont financés par les efforts de « celle d’en bas »,
les profits des uns proviennent de la dégradation des conditions
de vie et de travail des autres (restrictions salariales, précarité,
flexibilité). A ne plus vouloir décrire la réalité
telle qu’elle nous apparaît au quotidien, on en oublie que
la lutte des classes existe toujours bel et bien. S’il a paru parfois
difficile de reconnaître la gauche de gouvernement dans l’exercice
du pouvoir tant elle a renoncé à son ambition originelle
à travers sa quête effrénée d’apparaître
« moderne » qui la conduit à des impasses, reconnaissons
au moins ce mérite à la droite : aux affaires, elle se montre
à visage découvert, sans le moindre fard. Elle reste fidèle
à sa caricature.
Détecter les signes de la persistance d’une lutte des classes
mène à relever que les antagonismes entre catégories
sociales sont toujours d’actualité. Par conséquent,
tenter le grand écart en étant tout à la fois à
Davos et à Porto Alegre n’est pas tenable. La recherche de
l’égalité doit être constamment à l’esprit.
La substitution du terme d’équité à celui d’égalité,
stigmatisée afin d’être disqualifiée par l’emploi
malvenu du mot égalitarisme (le maintien de l’exigence républicaine
constitue un paravent efficace à cette forme d’exagération)
nous semble préoccupant. L’équité, c’est
ce qui reste pour se donner bonne conscience quand on a renoncé
à promouvoir l’égalité et à transformer
la société !
Dans cette optique, la question de la propriété doit être
posée sans tabous ni crainte. Le mode d’appropriation privée
ne peut être le seul valable. La nationalisation, ou la re-nationalisation,
de certains secteurs d’activité relevant de l’intérêt
général et du bien commun est à envisager. Il est
véritablement choquant de constater à quel point l’eau,
produit d’intérêt général et «
bien public » par excellence, a pu générer des profits
considérables qui ont servi à des investissements pour le
moins hasardeux dans des secteurs comme la communication. La défense,
la sauvegarde, la promotion ainsi que la démocratisation des services
publics pourrait faire l’objet d’un processus de « constitutionnalisation
», à l’exclusion de la vulgate libérale.
Les précédentes réflexions placent sur le devant
de la scène le débat sur l’Europe
et la construction européenne. Il est indiscutable que le cadre
national reste pour l’heure l’échelon préférentiel
du débat démocratique et le lieu privilégié
de l’exercice de la souveraineté populaire. Mais il est également
impossible de nier qu’il reste suffisant désormais pour une
quelconque alternative crédible à la mondialisation libérale
dont les commissaires de Bruxelles se font les propagateurs zélés.
L’entreprise ne passe en aucune manière par un repli frileux
sur soi que le souverainisme promeut, terme que nous récusons nettement.
C’est de souveraineté populaire qu’il s’agit,
et ce dans toutes ses dimensions, et plus particulièrement sociale
qui ne saurait être négligée.
Le formidable déploiement du capitalisme patrimonial sans frontières
nous oblige à faire preuve d’imagination et de hardiesse.
La solution passe inévitablement par la mise sur pied d’un
internationalisme, qu’il soit nouveau ou ressourcé, peu importe
en définitive. A condition bien entendu de ne pas le confondre
avec un « supranationalisme fédéral à visée
technocratique ». Car ce dernier ne peut qu’aggraver le double
déficit qui affecte la construction européenne : démocratique,
s’affranchissant sans vergogne de l’expression des citoyens,
et social, valorisant trop souvent le « moins-disant » en
la matière.
Concrètement, quelle différence entre internationalisme
et supranationalisme ? Il y a quelques années de cela, existait
au sein de l’Union Européenne une nette majorité d’orientation
socialiste ou social-démocrate : c’était le cas de
12 gouvernements sur 15. Il n’y eut aucun infléchissement
notoire : tous restèrent globalement prisonniers du carcan des
critères de Maastricht (une façon de « constitutionnaliser
le libéralisme ») et des exigences du pacte de stabilité.
Dans le cadre d’un internationalisme opératoire, l’addition
de 12 volontés nationales s’appuyant sur autant de souverainetés
populaires aurait immanquablement conduit à modifier le destin
de la construction européenne. A condition, évidemment,
que tous ne se soient pas ralliés, ouvertement ou « honteusement
» aux bienfaits présumés du marché…
Au contraire, ces promesses potentielles d’avenir furent déçues,
littéralement englouties dans les griffes d’airain du marché
triomphant et des technocrates, l’affaire d’Alstom en constituant
le dernier avatar. La voie se trouvait totalement dégagée
pour que le respect de la souveraineté populaire soit régulièrement
bafoué. La situation actuelle correspond de plus en plus à
une simple démocratie d’apparence fonctionnant dans la réalité
comme une oligarchie de fait, en raison notamment de la fuite en avant
« européïste » servant trop souvent de porte-voix
à l’impérieuse clameur du marché tout puissant.
Rarement la souveraineté populaire exprimée par les citoyens
n’aura été autant bafouée !
L’organisation d’une quelconque alternative passe nécessairement
par l’élucidation de ces trois questions fondamentales. Les
ignorer superbement ou les occulter par la mise en avant de « contre-feux
» destinés à repousser aux calendes grecques toute
démarche dialectique serait une erreur dont les catégories
populaires, c’est-à-dire le « peuple de gauche »,
paieraient les conséquences au prix fort. Car la droite, elle,
est de droite…
Francis DASPE
Membre du MRC (Mouvement Républicain Citoyen)
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)
www.agaureps.net
Intervention du 23 septembre 2003
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