| Ce texte est le fruit d’un débat entre
Alain Bousquet et Michel Cahen relatif au concept de Nation. Tous deux
sont membres du comité girondin de PAG (Pour une Alternative à
Gauche) qui milite pour une « gauche de gauche apte à favoriser
l’unité des forces antilibérales ».
A un premier texte de Alain Bousquet intitulé « La Nation
: ce contrat de liberté », Michel Cahen a fait part de ses
divergences sur la question. Reprenant en détail le texte initial,
il a apporté des réponses détaillées éclairant
sa conception de la nation.
Les extraits du texte initial signé Alain Bousquet sont en bleu
tandis que les réponses de Michel Cahen sont en noir.
Extrait du texte de Alain BOUSQUET :
Je crois aussi qu’il faut, dans l’affaire qui nous occupe
à PAG essayer de créer les conditions d’un large rassemblement,
avec les Basques et les Occitans bien entendu, mais pas uniquement du
fait de leur naissance.
Réponse de Michel CAHEN :
C'est tout à fait évident: l'identité nationale n'a
rien à voir avec la « naissance », le « sang »,
mais est un produit social historiquement produit. On ne naît pas
basque, on le devient, même si on le devient le plus souvent parce
que l'on est né dans une famille basque: mais cela ne change rien
au processus de production de l'identité, qui est un processus social,
et la famille est le lieu de cette socialisation. Pour ce qui est d'Abertzaleen
Batasuna, cette question ne pose aucun problème: ils ont toujours
dit que les Basques étaient ceux qui s'identifiaient à l'identité
basque. C'est sûr qu'en 1963 (moment du manifeste fondateur d'Enbata),
la conception était bien plus conservatrice et qu'il y a eu, et qu'il
y a encore, des visions nationalistes primordialistes ou essentialistes.
Mais tel n'est pas le cas des gens avec qui nous pouvons travailler. Quant
au POC (partit occitan), je crois que c'est exactement pareil. C'est peut-être
moins net pour le PNO (parti national occitan), qui se revendique de «
l’ethnisme » de son fondateur, André Fontan, mais a pas
mal évolué aussi. En fait les nationalismes occitan et basque
ont eu, dans leur histoire, exactement les mêmes défauts que
le nationalisme français (et, je crois, tous les nationalismes):
même sans aller chercher Gobineau ou Maurras, les concepts de «
race française », « sang gaulois », étaient
très fréquents dans le discours français il n’y
a pas si longtemps.
Je crois qu’il ne faut pas escamoter ce débat,
mais il faut le laisser à la place qui doit être la sienne.
Exact: ce n'est pas la région qui statuera sur l'indépendance
d'Euskadi!
Je crois comme Marx que la nation est « une
formation historique contingente qui aurait très bien pu être
différente de ce qu'elle est ». Peu importe en l'occurrence
les chemins « sociologiques » ou « politiques
» que la « nation » emprunte pour se forger,
ce qui importe c'est la fonction qu'elle remplit et pour laquelle il était
nécessaire qu'elle se développe.
Oui, parfaitement, mais Marx n'a pas, de la nation, la conception jacobine
qui la réduit à une communauté de citoyens et la
confond ainsi avec la « cité » (au sens grec). Pour
Marx, et aussi Renan, du reste, la nation est bel et bien un phénomène
identitaire (ce qui ne l'empêche pas d'être éventuellement
citoyen), même s'il se produit sous hégémonie bourgeoise.
Mais là, Marx se trompe, parce qu'il date le phénomène
national uniquement comme manifestation du moment de formation des marchés
capitalistes: il rend inexplicable, alors, l'existence de nation avant
le capitalisme, ou l'existence de nation dans des pays qui n'ont pas connu
le capitalisme, comme en Asie. La nation, ce n'est pas, pour Marx, la
République, mais une identité de longue durée qui
peut se donner, comme forme d'organisation politique, une république.
Je crois que nous n’avons pas de difficultés
de fond sur les problèmes de département basque, pas de
difficultés non plus sur l’apprentissage optionnel de l’euskara.
Attention! Les partisans basques du département ne disent pas,
justement, « département basque », mais « département
Pays basque », parce que, justement, cela ne concerne pas que les
Basques du pays basque mais tous les habitants du Pays basque (tu vois,
ils sont bien!). La question du département basque doit être
« départicularisée », même si elle peut,
aussi, répondre à un besoin particulier: il faut un département
«pays basque » parce que le maillage territorial de la République,
dans cette partie de l'hexagone, remplit mal ses fonctions. Il faut donc
le réformer, tout comme il faudra, un jour, un département
Morvan ou Dauphiné, parce qu'ils correspondront mieux aux bassins
de vie des gens.
Simplement je crains, mais je crois que tu connais
bien mieux la question que moi, que la différence entre le MRC
et les mouvements indépendantistes repose plus sur une conception
divergente de la nation que sur des revendications que nous pourrions
bien sûr faire notre selon le moment et la nature de enjeux politiques
qui sont devant nous.
Ça, c'est sûr, et sur ce plan, je serais du côté
basque et pas du MRC: le MRC est le porteur fidèle du jacobinisme
contemporain qui confond nation et cité, nationalité et
citoyenneté, et dénie donc à la nation toute identité
autre que politique. La nation serait uniquement politique, ce qui voudrait
dire que, à constitution égale, rien ne distinguerait la
nation française de toutes les autres qui reconnaissent les mêmes
droits politiques (le Portugal, par exemple, qui a les mêmes traditions
politiques). Sauf qu'en pratique cette identité politique ne se
fait qu'en Français (uniformité) au détriment de
l'égalité des droits des citoyens et porte donc une forte
charge identitaire « française », mais qui n'est pas
dite et dévalorise les autres: ce qui, en France, n'est pas «
français », ne serait pas « citoyen » mais «
ethnique ».
Moi, je pense que les concepts de citoyenneté et de nationalité
sont clairement différents, même s'il y a d'innombrables
passerelles entre les deux. De ce point de vue, certains citoyens de France
(y compris des citoyens de France qui veulent le rester) ne sont pas des
« nationaux français », mais des nationaux corses,
bretons, basques qui sont des citoyens français.
La célèbre déclaration de Chevènement selon
laquelle « il n'y a pas plus de peuple corse que de peuple belfortain
» est, outre son aspect outrageant pour les intéressés,
paradigmatique : pour dire cela, Chevènement n'a pas eu à
faire une enquête sur le terrain en Corse pour savoir s'il y avait,
ou n'y avait pas, de sentiment national, sa position découle d'un
pur raisonnement abstrait: il n'y a de peuple corse PUISQUE il y a le
peuple français. Et cela est logique: la nation étant purement
politique, la citoyenneté étant un synonyme de la nationalité,
il n'y a donc aucune autre nation en France que la nation française!
Certains voient en cela une position citoyenne, j'y vois quant à
moi un très fort ethnicisme français qui dénie l'identité
des autres! Et, au-delà de la discussion sur les principes, sa
position abstraite sert de base à l'oppression des identités
de France, puisqu'elles seront toujours cataloguées comme non citoyennes.
Ainsi, les langues régionales (pourquoi « régionales
» ? ce sont des langues de France aussi nationales que le Français,
la différence n'est pas de nature, mais d'expansion) peuvent-elles
être enseignées dans l'école publique, mais comme
des langues étrangères ou comme le latin: elles ne peuvent
servir à ce à quoi servent les langues d'un pays dans ce
pays, à savoir à communiquer socialement !
Mais attention, à la différence de la citoyenneté
qui est un concept précis et porte sur des droits codifiables,
la nationalité est l'expression d'une identité, donc un
phénomène subjectif et flou. Or les identités peuvent
se mélanger. Il y a des Basques qui se sentent uniquement Basques,
d'autres qui se sentent surtout Basques et un peu Français, d'autres
qui ressentent à égalité les deux identités.
On peut parfaitement ressentir son appartenance personnelle à plusieurs
identités nationales.
Nous n'avons pas le temps pour ce débat de fond: l'important est
de voir si, dans une optique d'égalité des droits (et surtout
pas du droit à la différence!) nous devons ou pas soutenir
leur revendication. Selon moi, mille fois oui, même si parfois,
eux, l'expriment sous le jargon du droit à la différence:
à chaque fois que je le peux, je leur dis « non, ce pourquoi
vous luttez n'est pas le droit à la différence qui, mis
en pratique signifierait la différence du droit, mais le droit
à l'égalité ». Par exemple, pour l'alphabétisation,
aujourd'hui l'égalité ne règne pas en France: certains
citoyens ont le droit de faire alphabétiser leurs enfants dans
leur langue maternelle à l'école publique, d'autres citoyens
de France n'ont pas ce droit, ce qui les a poussé à créer
des écoles associatives (ikastolas, calendretas, diwan, etc.).
La même loi pour tous, c'est assurer à toutes les familles
le droit à l'alphabétisation des enfants dans la langue
maternelle, étant entendu que toutes ces écoles seraient
bilingues car, partout, on a besoin du français. Il y a d'autres
exemples qui montrent que l'uniformité devant la loi produit l'inégalité
devant la loi et en pratique.
Je crois que le véritable débat est
sur notre conception de la nation, et sur la leur.
Oui, mais ce débat n'est pas seulement conceptuel, il est historiquement
« formaté ». La conception jacobine de la nation est
le produit d'une révolution bourgeoise qui voulait uniformiser
un territoire donné. Cette révolution a apporté d'immenses
progrès, mais elle a eu aussi des aspects antipopulaires. Dès
les cahiers de doléances, les Basques ont dès le début
réclamé un département, et cela leur a toujours été
nié. Même si notre problématique du département
« Pays basque » ne doit pas être particulariste (voir
plus haut), il est évident qu'eux le ressentent comme une preuve
de mépris et de déni de leur existence historique propre.
Or, c'est à la République d'assumer la question identitaire,
qui est une question sociale comme les autres. Au Pays basque, la gauche
n'a jamais rempli ce rôle, et c'est pourquoi la droite catholique
reste si puissante.
Moi, je m'en tiens à la position marxiste: les nations sont, comme
d'autres phénomènes subjectifs, des « idées
socialement organisées ». La nation n'a rien d'essentialiste,
d'immuable, les « origines » sont une foutaise. La nation
est le produit de la cristallisation historique et de la mémorisation
culturelle de rapports sociaux dans un territoire (ou une communauté
non territorialisée) donné. Cette cristallisation est en
permanente reconstruction. Quand ce phénomène national est
durable, ses « porteurs » (je ne dis pas encore citoyens)
peuvent être amenés, selon les contextes, à vouloir
un Etat propre. Mais il n'y a aucune automaticité entre reconnaître
un fait national et vouloir l'indépendance. Par exemple, il y a
une nation catalane, mais cela ne signifie pas ipso facto qu'il faille
un État indépendant catalan; la reconnaissance pleine et
entière de l'existence d'une nation corse ne donne pas d'indication,
ipso facto, sur la traduction politico-institutionnelle de cette reconnaissance.
Si le Québec, en tant que nation, se sent bien dans le Canada fédéral,
il n'a aucune raison de s'en séparer.
La nation est et restera longtemps un groupe d’appartenance
irremplaçable pour les individus, et cela pour au moins trois raisons
: la Nation est le cadre de l’identité culturelle ; c’est
le lieu de la communauté des citoyens ; et enfin le cadre de la
solidarité et de la redistribution sociale.
Je suis assez d'accord avec toi et la mondialisation ne signifie aucunement
la fin des nations et des identités: elle les remanie, peut même
avoir des effets de revitalisation d'identités. Mais je suis d'accord
avec toi si la nation est prise ici comme concept: c'est-à-dire
que ce que tu dis pourrait très bien être pertinent pour
la nation corse, par exemple; et il peut y avoir une nation de nations.
La France en est une d'ailleurs, car si la nation française proprement
dite est largement majoritaire au sein de l'hexagone, d'autres nations
y vivent aussi (je ne parle pas des immigrés, mais des nations
historiquement présentes sur le sol de la république) et,
comme je l'ai dit plus haut, peuvent être en « intersection
» avec la nation française (être basque et français).
Par exemple, la nation britannique est la nation des nations anglaise,
écossaise et galloise (elle n'est pas une simple « fédération
» de ces nations, elle est la supra-identité de ces identités:
un Écossais n'aura aucun mal à se dire Britannique, mais
il ne se dira pas Anglais; un Catalan peut se dire Espagnol, mais pas
Castillan).
Quant au lien avec la citoyenneté que tu évoques, c'est
avéré mais pas synonyme: une nation est une identité
historiquement cristallisée et parfois à tel point que ses
membres peuvent vouloir exprimer leur citoyenneté dans ce cadre.
Ils peuvent partager ce cadre avec d'autres nations dans un même
État (cas des fédéralismes ou des nations de nations),
ou vouloir un cadre à eux seuls.
Notre point d'accord est que la nation quelle que soit la définition
(politico-citoyenne pour toi, ethnoculturelle pour moi, au sens moderne
du concept d'ethnicité, reste le lieu privilégié
d'organisation de la vie démocratique. Et doit être défendue,
à ce titre, contre la mondialisation et le néolibéralisme.
Mais, moi, je défends, de ce point de vue, toutes les nations,
et pas une seulement!
La nation est le cadre de l’enracinement
affectif et de l’identité culturelle de ses membres, l’équivalent
moderne de la tribu, du clan, de la cité.
Oui et non. La nation, que tu définis ici différemment de
précédemment puisque tu en donnes une définition
culturelle et non plus politique, est un phénomène d'ethnicité,
mais un phénomène d'ethnicité particulièrement
cristallisé et historiquement durable. Toutes les ethnicités
ne deviennent pas des nations, mais toutes les nations sont des phénomènes
ethniques.
La cité, c'est autre chose, c'est la communauté des citoyens
quelle que soit leur nationalité propre (« national basque
», dans ma conception, et « citoyen de France »). La
tribu (au sens français; en anglais, tribe est synonyme d'ethnie)
est une forme d'organisation politique (une grande chefferie). Le clan
est une forme de superlignage qui peut transcender les appartenances tribales
ou ethniques, et qui est lié aux tabous et totems. Mais l'usage
de ces mots varient beaucoup: parfois « clans » veut dire
« tribus » (en Somalie, par exemple) ou « ethnies »
(au Zimbabwe). En Corse, ce qui reste des clans est probablement comparable
à d'anciennes tribus, en décomposition avancée.
Les hommes éprouvent un irrépressible
besoin de s’inscrire dans une filiation, une communauté,
un lieu, une histoire. Les groupements de proximité : la famille,
le quartier, la région..., ne suffisent pas à répondre
à cette aspiration. La nation est un chaînon nécessaire
du lien qui unit les hommes à l’humanité.
Nécessaire, je ne suis pas sûr, mais très fréquent,
certainement. L'identité nationale est tout simplement une forme
de la vie sociale.
La base nécessaire à l’internationalisme
prolétarien.
Entièrement d'accord. De ce point de vue, il n'y a pas d'internationalisme
sans nationalisme (ce mot compris comme expression politique du fait national).
L'internationalisme n'est rien d'autre que la solidarité des mouvements
nationalistes. L'internationalisme prolétarien n'est rien d'autre
que la solidarité des mouvements nationalistes dont le prolétariat
a pris la direction. Les courants d'extrême-gauche en fait confondent
internationalisme et anti-nationalisme. Cela a amené à des
catastrophes, notamment en Yougoslavie où l'on a opposé
l'autodétermination nationale à la citoyenneté.
La nation est le cadre du débat public et
de la démocratie politique, c’est le lieu de la communauté
des citoyens. Pour que chacun accepte de s’incliner devant la décision
prise à la majorité, encore faut-il que cette majorité
soit celle d’une unité politique reconnue comme légitime.
Oui et non: la nation est un cadre du débat public et de la démocratie
politique, pas le seul (la conscience de classe ouvre aussi des espaces
de démocratie politique). La « majorité » n'est
pas un concept opératoire: à la majorité, les Basques
seront toujours minoritaires! Ce qui doit guider la démocratie
politique, c'est la recherche de l'égalité. Et naturellement,
les décisions seront prises à la « majorité
», mais celle-ci n'est légitime que si elle ne provoque pas
l'oppression de « minorité ».
Par ailleurs, tu as opéré un glissement: tu parles au début
de « cadre du débat public », et ensuite d' «
unité politique », ce qui n'est pas pareil. Le cadre politique,
à savoir l'espace de pertinence, est la nation (ou la nation de
nations, ou la fédération); l'unité politique est
la structure que la nation s'est donnée, à savoir la République,
mais cette république peut être aussi un État de plusieurs
nations (et je ne parle pas de fédéralisme mais d'un État
unitaire d'une « nation de nations »). Pour que cette «
unité politique » soit reconnue comme légitime, il
faut qu'elle soit fondée sur la volonté populaire, y compris
l'autodétermination. La « République une et indivisible
» n'a de sens que fondée sur la volonté populaire,
sinon c'est un concept du type Volk allemand, qui impose l'unité
indépendamment de la volonté des gens.
La nation est le cadre, enfin, de la solidarité
et de la redistribution sociale. L’État-protecteur est national
et les divers États-protecteurs diffèrent entre eux. Ils
incarnent des conceptions différentes de la solidarité nationale
et des compromis différents entre les forces sociales.
Tu confonds systématiquement nation et Etat. C'est la république
qui est le cadre de la solidarité et de la redistribution sociale,
et pas la « nation » qui, comme tu le dis pourtant, est une
identité. Personnellement, je ne défends pas des concepts
comme « solidarité nationale », qui est une vision
interclassiste, mais je défends que la République doit défendre
l'égalité, c'est-à-dire l'intérêt de
l'écrasante majorité des citoyens.
La mondialisation, pas plus d’ailleurs que,
de son côté, la montée de l’individualisme,
n’induit, dans un avenir prévisible, la dissolution de la
nation. Elles s’accompagnent, au contraire, d’une résurgence
du besoin d’appartenance collective, du désir de nation,
en particulier chez les laissés-pour-compte de la modernisation.
Déboussolés par les crises du présent et du futur,
les individus cherchent dans les États-nations la sécurité
et la communauté dont ils ont besoin.
Dans ce paragraphe, tu glisses sans crier gare de la nation à l'État-nation,
ce qui n'est pas pareil! Je suis entièrement d'accord avec les
deux premières phrases, quoique le désir de nation n'est
pas restreint aux laissés pour compte: la Catalogne a longtemps
exprimé un fort désir de nation, alors qu'elle était
la région économiquement la plus développée
d'Espagne.
Les prolétaires cherchent dans la République (et pas forcément
dans l'État-nation), la sécurité dont ils ont besoin.
Cette République peut être un État-nation, c'est-à-dire
l'État d'une nation, mais cet État-nation ne sera républicain
jusqu'au bout que s'il n'opprime pas d'autres nations présentes
sur son sol, même sous un discours « citoyen » qui en
fait nie ces nations et fait de la nation dominante la nation de tous.
Pour toutes ces raisons, je récuse l’universalisme
ou l’internationalisme abstraits d’une certaine gauche qui
ne voit dans la nation qu’une forme désuète en voie
de dépérissement, ou dans « l’intérêt
national, l’intérêt du capital ». Je n’ai
aucunement l’intention d’abandonner la défense et l’illustration
de la nation à la droite et à l’extrême droite.
Je suis archi-d'accord avec le début (« Pour toutes ces raisons,
je récuse l’universalisme ou l’internationalisme abstraits
d’une certaine gauche qui ne voit dans la nation qu’une forme
désuète en voie de dépérissement »)
et pas d'accord avec le milieu. Il n'y a pas, selon moi, d' « intérêt
national », parce que la nation est, par définition, traversée
de classes antagoniques. Mais la nation, comme identité, a le droit
d'exister et ce droit doit et peut être défendu d'un point
de vue ouvrier: le prolétaire basque ou français n'est pas
que basque ou français, il est aussi prolétaire, mais il
n'est pas que prolétaire il est aussi basque ou français!
Et je suis de nouveau d'accord avec la fin, archi-d'accord, mais avec
plus d'amplitude que toi encore. C'est à la gauche de prendre en
charge la nation (comme concept), c'est-à-dire toutes les nations.
Regarde ce qui se passe au Pays basque. La gauche (le PS surtout, le PCF
aussi, qui a une municipalité) vote systématiquement contre
les subventions à la langue basque, et c'est la droite qui vote
pour! Il faut avoir une solide conscience politique, dans ce contexte-là,
pour être de gauche! Sauf que la droite vote pour dans une optique
d'école privée, alors que la gauche devrait se battre pour
la nationalisation des ikastolas.
Il y a en effet plusieurs conceptions de la nation
et de sa défense, dans notre pays. « Le patriotisme, c’est
l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres
», disait déjà le grand Jaurès pour souligner
cette différence.
Oui, mais le mot nationalisme a bien des sens: on disait les « nationalistes
algériens »; les Corses se disent nationalistes, mais pas
les Basques; leur concept d'abertzalisme tient plus du patriotisme, et
sur le plan politique, ils disent, eux, qu'ils sont internationalistes
puisqu'ils défendent l'égalité entre les nations.
En revanche, pour moi, Chevènement est un nationaliste français
qui, sous couvert de souveraineté, défend la suzeraineté
de l'État dans son acception strictement ethno-française.
Notre conception de la nation est républicaine
et démocratique. Elle s’oppose à la conception ethnique
et romantique de la nation, fondée sur le mythe de l’origine
et le droit du sang.
Sauf que là, cher camarade, tu utilises le concept d'ethnie au
sens qu'il avait au XIX° siècle, effectivement fondé
sur la notion de sang et d'origine. L'ethnie n'est rien d'autre qu'un
phénomène historique de cristallisation identitaire, comme
la nation. Comme je l'ai dit plus haut, la nation est une expression d'ethnicité
particulièrement enracinée et durable. C'est une nuance
au sein du même concept, qui n'a rien à voir avec le sang.
C'est un processus social.
Ma conception de la nation est marxiste et s'oppose évidemment
au mythe de l’origine et au droit du sang. Ce n'est pas le sang,
mais le sol, qui, de par la vie sociale dans cet espace, produit l'identité.
Il faut refuser le mythe d'origine et le droit du sang, mais il ne faut
pas accuser de la rage le concept d'ethnie pour mieux le tuer. Vous dénoncez
une version plus que datée du concept d'ethnicité, qui n'est
plus utilisée depuis au moins trente ans par les anthropologues
(ils parlent de « trajectoires identitaires », de «
logiques métisses »). Si vous aviez de l'ethnicité
(et des communautés qu'elle dessine, les ethnies), la conception
d'un produit social identitaire historiquement enraciné et en permanente
reformulation, vous ne dénonceriez pas ainsi les nations autres
que françaises dans l'hexagone comme des « ethnies »,
mais vous les accepteriez, à égalité de droits et
dignité, comme des nations de la citoyenneté française.
En repoussant l'ethnicité vers des conceptions raciales, vous avez
beau jeu de la dénoncer, mais le résultat concret est de
promouvoir seulement la nation française, qui, quoique vous disiez,
n'est pas seulement « citoyenne », mais identitaire, à
commencer parce qu'elle ne s'exprime qu'en langue française. Vous
défendez une identité de France, l'identité française,
contre les autres identités de France. En ce sens, votre approche
est une forme de nationalisme. Et elle est ressentie comme une oppression
par les nations minoritaires de France, qui savent bien, elles, qu'elles
ne sont pas « françaises » et n'ont jamais demandé
à le devenir, même si elles peuvent fort bien accepter la
citoyenneté de la république française.
Concrètement, c'est pourquoi j'ai, personnellement, du mal à
les convaincre de faire route commune avec le PCF et le MRC, même
si je m'y emploie, parce que votre conception de la nation a eu le résultat
concret que leur nation n'a pas profité du droit à l'égalité
et n'a pas eu accès, à égalité de dignité,
à la république.
Pour les théoriciens du nationalisme français,
Charles Maurras, Maurice Barrès, la nation c’est la lignée,
c’est « la Terre et les morts ». Est Français
celui qui est né de parents français, établis depuis
des temps immémoriaux sur le sol français et dans les veines
duquel coule du sang français. « La vérité
allemande et la vérité anglaise ne sont pas la vérité
française et peuvent nous empoisonner », écrit ainsi
Barrès. « En vain cet étranger, quand il se fit naturaliser,
jura-t-il de penser et de vivre en français, en vain a-t-il lié
ses intérêts aux nôtres, le sang s’obstine à
suivre l’ordre de la nature contre les serments et les lois ».
Tu es bien sélectif, car Jules Ferry, Ferdinand Buisson, et même
l'abbé Grégoire, sont aussi des théoriciens du nationalisme
français. Les révolutionnaires de 1792 aussi étaient
nationalistes (le « sang impur » qui représentait à
la fois l'aristocratie conscience de classe et l'étranger auquel
étaient alliés les aristocrates).
Bien entendu les conceptions que je défends n'ont rien à
voir avec le primordialisme qui fait de la culture une nature seconde.
Il faut dénoncer ces concepts, complètement étrangers
chez les chercheurs en sciences sociales mais qui irriguent encore les
médias. Mais critiquer les concepts raciaux de l'ethnicité
n'est pas rejeter l'ethnicité en tant que telle. Ce n'est pas parce
que Hitler (national-socialisme) et Staline (internationalisme prolétarien)
ont dénaturé à un point inouï l'idéal
socialiste que nous y avons renoncé.
La basquitude, la gasconnade, la corsitude, et
autres sentiments, relèvent bien de cette définition lorsqu’ils
s’érigent en revendication nationale.
Pas du tout, désaccord total. Et on voit bien ton glissement, qui
vient de ton jacobinisme: tu es prêt à accepter toutes les
identités, du moment qu'elles n'ont aucune expression politique
(et alors, pour toi, elles ne sont pas « nationales »). Mais
dès qu'elles se politisent (donc tu devrais dire qu'elles deviennent
« nationales »), tu les rejettes en tant qu'ethniques! Bref,
il peut y avoir du folklore, mais pas de nation. Pourtant, tu acceptes
la francitude, qui est une identité au même titre que la
basquitude , la gasconnade, la corsitude, mais le problème est
que tu défends la première contre les secondes. En quoi
la langue française serait-elle plus citoyenne que la langue bretonne?
La citoyenneté n'a pas de langue; les circonstances historiques,
en revanche, font que le français est, dans la république
française, partout nécessaire et partout, on apprendra donc
le français. Mais pas au détriment des autres langues qui
doivent pouvoir être des langues de communication sociale et scolaire
en France, et pas seulement des « disciplines », comme les
langues étrangères.
Ce n’est pas ma conception.
Ce peut être la mienne, mais dans un autre sens, car l'expression
de la basquitude, ne suit pas forcément du tout des chemins raciaux.
Il faudrait, quand même, lire la presse des partis régionalistes
de gauche! En effet, tu dénonces des positions racialo-ethnicistes.
Fort bien! Moi aussi, puisque je défends une position internationaliste
de l'ethnicité! Mais par qui ces conceptions racialistes sont-elles
défendues? Ni par le POC, ni par Abertzaleen Batasuna, ni par l'Union
démocratique bretonne, ni par la Manca Naziunalista (corse)! En
général (excuse-moi si c'est un procès d'intention,
et tant mieux si je me trompe!), vous (= les milieux républicains-citoyens)
dénoncez ces conceptions ethno-raciales sans même prendre
la peine d'étudier les positions défendues par les partis
concernés (ou alors parfois, genre comité « Europe
Laïcité » en les dénaturant à un point
inimaginable). Dans la pratique, toutes les revendications corses, basques,
bretonnes, sont automatiquement taxées d'ethnicistes, et cela est
catastrophique car cela empêche ces courants de s'ouvrir à
la gauche « française ». Cette gauche est souvent non
seulement incroyablement franco-chauvine, mais aussi bien ignorante. Quand
j'entends un Mélenchon, par exemple, dire que les nationalistes
basques sont des catholiques attardés, cela veut dire qu'il n'a
rien lu sur le mouvement national basque depuis 1963, qu'il ne s'est jamais
renseigné, mais il les dénonce quand même. Pour information,
je crois que je te l'ai déjà dit, la direction politique
d'Abertzaleen Batasuna, lors du 1er tour des présidentielles, a
voté Mamère ou Besancenot. On peut ne pas être d'accord
avec ce choix, mais ce n'est pas du catholicisme racialo-ethnique. Et
pourtant, ils sont indépendentistes, ils veulent, pour leur nation,
ce qu'a fait la France pour la sienne (le POC, lui, est autonomiste).
La conception républicaine de la nation
prend le contre-pied de cette conception ethnique, fermée de la
nation.
Non, justement: ce que tu appelles conception républicaine est
la conception jacobine, qui confond égalité et uniformité,
et impose la seule nation française à toutes les nations
de France (c'est logique, ces nations n' « existent pas »
puisqu'il y a la nation française!). Et cette conception jacobine
est en réalité ethnique et fermée: elle défend
une seule langue (le français), ne veut pas entendre parler d'identité
dans la formation des départements (d'où des noms purement
géographiques donnés aux départements: « Haute-Marne
», « Bas-Rhin », « Gironde » et des limites
territoriales parfois sans rapport avec le vécu des gens), imagine
la France seulement en fonction de Paris (il n'y a qu'à voir le
réseau du TGV!). Elle s'appelle « citoyenne » et ne
voit pas qu'elle est ethniciste puisqu'elle est dans sa propre identité:
la « francitude » est la normalité, le reste (corsitude,
etc.) est déclaré « ethnique » (et au vieux
sens bioracial de ce terme).
Nous avons besoin d'une conception républicaine, c'est-à-dire
égalitaire, de la problématique identitaire: la même
loi pour tous, assurant la marche vers l'égalité. La même
loi, ce n'est pas l'uniformité: le droit de tous à l'alphabétisation
en langue maternelle, c'est l'égalité; le français
obligatoire comme langue unique pour tous, c'est l'uniformité et
l’inégalité.
Elle s’inscrit dans la lignée de la
philosophie des Lumières et de la Grande Révolution.
Ces Lumières et cette grande Révolution ont, je l'ai déjà
dit, eu des mérites immenses. Mais il ne faut pas oublier que ce
fut un mouvement élitaire et bourgeois, qui ne correspondit pas
toujours aux intérêts des couches populaires, puis du prolétariat.
Si les paysans vendéens ont été repoussés
dans les bras de la contre-révolution (ce qui n'avait rien de fatal),
c'est parce que les bourgeois des villes, républicains, avaient
largement commencé à s'approprier les terres des communaux.
Les paysans ont donc défendu la « tradition », qui
leur permettait de vivre. Nous devons défendre ce qui, dans l'héritage
de la révolution bourgeoise, correspond aux intérêts
des travailleurs, quelles que soient leurs identités. Et repousser
ce qui est proprement bourgeois, comme le bonapartisme d'État.
Le jacobinisme contemporain confond la proclamation du droit à
l'égalité (inscrit dans la constitution) avec la réalisation
de l'égalité: puisque l'égalité est un droit,
il considère l'égalité réalisée; puisque
l'égalité est réalisée, les revendications
identitaires sont obscurantistes et ethnicistes. C'est en réalité
ce que toi-même appelles un universalisme abstrait. Je vais avoir
la dent dure, pour le débat: avec les définitions que tu
donnes, on pouvait dénier aux Algériens le droit à
l'indépendance: ils étaient dans la république (départements),
ils avaient eu la pleine citoyenneté à la fin des années
cinquante, ils étaient donc partie intégrante de la nation
française. Sauf que, eux, ils ne pensaient pas cela, de même
que bien des Corses ou des Basques ne pensent pas cela.
Elle définit la nation à partir de deux pôles : la
tradition, certes, mais aussi et surtout la volonté. La nation
est d’abord cette collectivité dont les membres partagent
une histoire, une culture, des moeurs communes. Elle se définit
d’abord, comme dit Renan, « par la possession commune d’un
riche legs de souvenirs », d’un héritage.
Oui, et c'est exactement ce que veut dire le concept d'ethnicité.
Est Zoulou, Français ou Juif celui qui se sent tel, et il se sent
tel en fonction d'une histoire propre, de façon à ce qu'il
désire vivre sa vie sociale dans ce cadre public. Le concept renanien
n'est pas du tout un concept de nation « exclusivement politique
». Renan ajoutait, toutefois, qu'il ne fallait pas hésiter
à falsifier l'histoire pour renforcer les mythes...
Elle est aussi un ensemble de citoyens qui ont
décidé de s’associer pour vivre ensemble sous la même
loi. Elle est, pour citer encore Renan, « un plébiscite quotidien
» par lequel les citoyens manifestent leur volonté sans cesse
renouvelée de partager le même destin.
Absolument. Mais pourquoi plébiscitent-ils cette nation-là?
Ils le font parce qu'ils ressentent une identité en commun, qui
les distingue subjectivement de l'extérieur (notion d'extérieur
qui peut évidemment changer selon les contextes). Ce qui veut dire
qu'avant l'expression politique (le plébiscite), il y a une situation
d'ethnicité commune. Cela dit, on n’a jamais demandé
aux Alsaciens, aux Corses et aux Basques de répondre oui ou non
à un tel plébiscite... On ne l'a demandé qu'à
la Savoie (sous Napoléon III) et aux Sarrois (qui ont voté
« non » et pour le rattachement à l'Allemage, en 1956).
Il s’agit d’une conception ouverte
de la nation, qui affirme le primat de la citoyenneté, comme principe
d’appartenance volontaire à une société, sur
toutes références aux origines biologiques, raciales, ethniques
ou confessionnelles.
Le primat de la citoyenneté signifie que quiconque veut être
français a la possibilité de le faire (ce qui est loin d'être
le cas à l'époque de Schengen et Sarkozy) s'il s'intègre
à la communauté citoyenne, quelle que soit son origine.
Mais le primat de la citoyenneté n'efface en rien l'identité
ethnique qui lui est subjacente: sinon, quelle différence y aurait-il
entre notre citoyenneté et celles d'autres pays républicains
(pour ne pas parler de monarchies). Il s'agit de la citoyenneté
française, fondée sur le fait historique que la nation française
est largement majoritaire dans l'hexagone. Et cela est parfaitement acceptable,
si conjuguée avec l'égalité. La France n'est pas
faite pour être un État fédéral, mais elle
gagnerait beaucoup à reconnaître qu'elle est, au moins dans
certaines parties de son territoire, une nation de nations.
Sont Français, dans cette optique, tous
ceux qui, désireux de se fondre dans le peuple français,
de partager son destin, sa culture, son génie, ont été
admis à le faire.
Ce qui signifie que ceux qui sont de destin, culture, et génie
basques, corses, bretons, ne sont pas Français? Attention, camarade!
Ta conception purement citoyenne est bien excluante! C'est quoi, le «
génie français » pour un Basque?
Cette conception ouverte de la nation écarte
les fantasmes de pureté et de purification et fait confiance aux
capacités d’assimilation de la société et de
la culture françaises.
Là, tu réattaques les conceptions complètement surannées,
bioraciales, de l'ethnicité, genre Le Pen. Mais les partis avec
lesquels je souhaite faire alliance sont indépendantistes ou autonomistes
basques et occitans, mais à mille lieux de ce genre de foutaises!
Ils défendent leur nation en voulant faire pour elle ce que la
nation française a obtenu pour elle-même. Ensuite, on peut
diverger sur leurs objectifs politiques, mais leur concept d'identité
n'a rien de bioracial et de purificateur. Toujours vous agitez le fantasme
de ces visions, alors que, si elles existent (elles existent, c'est sûr),
elles sont parfaitement minoritaires dans les milieux dits régionalistes
de gauche.
Les divers moules du creuset républicain,
l’école, les associations, les syndicats, les partis, les
églises et avant tout les institutions démocratiques elles-mêmes
sont affectés par les mutations de cette fin de siècle,
à des degrés divers. Mais l’ensemble fonctionne encore
assez bien et il ne tient qu’à nous de rénover ses
diverses composantes.
Nous sommes entièrement d'accord! Et j'ajouterai, quant à
moi, qu'il faut rejeter les concepts bourgeois de la révolution
française pour retenir ce qu'elle a eu de meilleur et de plus universaliste.
Non pas rejeter les minorités au nom d'une abstraction, mais promouvoir
leur intégration dynamique dans l'universalité en marche,
bref promouvoir un universalisme concret qui ouvre pour l'égalité
des droits.
Le patriotisme de gauche, au demeurant, admet la
poly-appartenance et s’accommode des « petites patries ».
L’origine ethnique, raciale, locale, et même nationale (pour
les naturalisés) des citoyens relève de la sphère
privée, au même titre que leur religion ou leurs convictions
philosophiques.
Oui et non. D'abord, je suis étonné de te voir utiliser
le concept d'origine raciale. Les races, autre que la race humaine, n'existent
pas. Mais l'origine ethnique ou nationale ne relève nullement de
la sphère privée: c'est là la grosse confusion que
vous faites, en abordant l'identité ethnique selon un raisonnement
religieux. Le sentiment ethnique est dessiné par une société
entière, alors que la religion peut être assimilée
à une opinion. La langue, les coutumes, etc., ne sont pas des opinions,
même s'il y a des passerelles entre les deux. La liberté
religieuse est l'exercice privé d'une liberté publique.
La reconnaissance pleine et entière des identités nationales
devrait relever, elle, de l'exercice social d'une liberté publique.
Il est complètement faux de confondre ethnicité et religion
(même si l'histoire crée des passerelles entre les deux).
Une école en langue basque peut être parfaitement laïque
et ne dessine pas plus une communauté que les lycées professionnels
face aux lycées classiques. C'est une diversification pédagogique
afin de mieux défendre le droit à l'égalité.
On peut être Français, Cauchois, Normand
et Européen, tout comme on peut être Français de confession
musulmane et d’origine maghrébine. Il n’y a pas de
contradiction fondamentale, mais une grande complémentarité
entre ces appartenances.
Entièrement d'accord. On peut être Français et Basque,
mais certains se sentent avant tout Basques, ou avant tout Français.
Ce sont des données dont la démocratie politique doit tenir
compte, et cela n'a rien à voir avec la problématique religieuse
ou des opinions politiques.
La France est notre patrie, l’Europe est
notre avenir.
Oui, et nous sommes alter-européens, et pas anti-européens.
Mais l'Europe sera peut-être aussi, demain, une vraie nation (au-delà
de sa structuration politique), qui n'effacera pas pour autant les nations
françaises, allemande, etc. Ce sera une nation de nations. Un changement
d'échelles, mais pas un phénomène foncièrement
nouveau.
La Fédération d’Etats-nations
que nous préconisons, avec sa monnaie unique, ses politiques économiques,
industrielles, commerciales communes, sa charte sociale, son Conseil de
l’euro, la réforme profonde de ses procédures de décision,
s’efforce de répondre à la fois à la nécessité
de recouvrer la souveraineté économique et politique en
partie perdues par les États-nations européens, du fait
de la mondialisation et du bouleversement de rapports mondiaux de puissance,
et en même temps à la demande croissante d’Etat-nation
: la culture, l’éducation, le logement, la protection sociale,
les services publics restent du domaine national.
Là, nous sommes proches. Mais je pense que l'Europe doit aussi
pouvoir reconnaître les nations sans Etat qui existent en son sein.
Par ailleurs, il faut démocratiser l'Europe, et cela ne peut pas
se faire par de simples organismes de coordination d'États, ce
qui est grosso modo le cas aujourd'hui, et même en perfectionnant
ces organismes. Le gouvernement européen doit avoir des compétences
limitées et ne pas remettre en cause la liberté des nations
constitutives, même leur droit de se retirer. Mais, même ainsi,
si l'organe de coordination est formée seulement de délégations
des gouvernements en place, cela ne pourra pas marcher, ou marchera comme
aujourd'hui. Comment, en effet, coordonner des gouvernements de droite,
de gauche, de centre et qui sait de gauche radicale? Une telle coordination
via les gouvernements des nations constituées signifiera toujours
que le « centre de gravité » de l'Europe sera néolibérale,
ou que les organes seront purement formés de techniciens, et donc
également néolibéraux dans la pratique. C'est pourquoi
le gouvernement fédéral européen devra à la
fois être de compétence limitée, mais en même
temps être indépendant des gouvernements de chaque pays,
et donc être élu directement par les citoyens, ou via le
parlement européen. C'est pourquoi je suis pour une constituante
européenne et, dans ce cadre, défendrai l'idée d'un
fédéralisme démocratique qui respecte les États-nations,
les nations sans État et soit élu indépendamment
des gouvernements de chaque pays.
Je t'ai répondu très longuement. On ne règlera pas
nos différends aujourd'hui, le débat doit continuer. Mais
en attendant, il faut savoir si on est prêt à une alliance
avec les régionalistes. Personnellement, j'en fais une question
essentielle de notre débat. Il faut donc politiquement répondre
aux aspirations démocratiques exprimées. C'est le plus net
du côté basque dans la mesure où si l'Occitanie est
très vaste, elle est bien plus "francisée" que
le Pays Basque. Concrètement, et je ne dis pas cela pour faire
du chantage mais parce que c'est mon opinion depuis le début, je
ne soutiendrai pas une liste qui n'appuierait pas les 4 points de la plateforme
Batera (université de plein exercice, chambre d'agriculture, département
Pays basque, co-officialisation de l'euskara dans la zone du Pays basque).
Michel CAHEN
Militant sans parti, de culture politique trotskyste
Alain BOUSQUET
Membre du MRC (Mouvement Républicain et Citoyen)
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Membre du MARS
(Manifeste pour une Alternative Républicaine et Sociale)
Janvier 2004
www.agaureps.net
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