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Débat à propos du concept de Nation : réponse de Michel CAHEN à Alain BOUSQUET

Ce texte est le fruit d’un débat entre Alain Bousquet et Michel Cahen relatif au concept de Nation. Tous deux sont membres du comité girondin de PAG (Pour une Alternative à Gauche) qui milite pour une « gauche de gauche apte à favoriser l’unité des forces antilibérales ».
A un premier texte de Alain Bousquet intitulé « La Nation : ce contrat de liberté », Michel Cahen a fait part de ses divergences sur la question. Reprenant en détail le texte initial, il a apporté des réponses détaillées éclairant sa conception de la nation.
Les extraits du texte initial signé Alain Bousquet sont en bleu tandis que les réponses de Michel Cahen sont en noir.

Extrait du texte de Alain BOUSQUET :
Je crois aussi qu’il faut, dans l’affaire qui nous occupe à PAG essayer de créer les conditions d’un large rassemblement, avec les Basques et les Occitans bien entendu, mais pas uniquement du fait de leur naissance.

Réponse de Michel CAHEN :
C'est tout à fait évident: l'identité nationale n'a rien à voir avec la « naissance », le « sang », mais est un produit social historiquement produit. On ne naît pas basque, on le devient, même si on le devient le plus souvent parce que l'on est né dans une famille basque: mais cela ne change rien au processus de production de l'identité, qui est un processus social, et la famille est le lieu de cette socialisation. Pour ce qui est d'Abertzaleen Batasuna, cette question ne pose aucun problème: ils ont toujours dit que les Basques étaient ceux qui s'identifiaient à l'identité basque. C'est sûr qu'en 1963 (moment du manifeste fondateur d'Enbata), la conception était bien plus conservatrice et qu'il y a eu, et qu'il y a encore, des visions nationalistes primordialistes ou essentialistes. Mais tel n'est pas le cas des gens avec qui nous pouvons travailler. Quant au POC (partit occitan), je crois que c'est exactement pareil. C'est peut-être moins net pour le PNO (parti national occitan), qui se revendique de « l’ethnisme » de son fondateur, André Fontan, mais a pas mal évolué aussi. En fait les nationalismes occitan et basque ont eu, dans leur histoire, exactement les mêmes défauts que le nationalisme français (et, je crois, tous les nationalismes): même sans aller chercher Gobineau ou Maurras, les concepts de « race française », « sang gaulois », étaient très fréquents dans le discours français il n’y a pas si longtemps.

Je crois qu’il ne faut pas escamoter ce débat, mais il faut le laisser à la place qui doit être la sienne.
Exact: ce n'est pas la région qui statuera sur l'indépendance d'Euskadi!

Je crois comme Marx que la nation est « une formation historique contingente qui aurait très bien pu être différente de ce qu'elle est ». Peu importe en l'occurrence les chemins « sociologiques » ou « politiques » que la « nation » emprunte pour se forger, ce qui importe c'est la fonction qu'elle remplit et pour laquelle il était nécessaire qu'elle se développe.
Oui, parfaitement, mais Marx n'a pas, de la nation, la conception jacobine qui la réduit à une communauté de citoyens et la confond ainsi avec la « cité » (au sens grec). Pour Marx, et aussi Renan, du reste, la nation est bel et bien un phénomène identitaire (ce qui ne l'empêche pas d'être éventuellement citoyen), même s'il se produit sous hégémonie bourgeoise. Mais là, Marx se trompe, parce qu'il date le phénomène national uniquement comme manifestation du moment de formation des marchés capitalistes: il rend inexplicable, alors, l'existence de nation avant le capitalisme, ou l'existence de nation dans des pays qui n'ont pas connu le capitalisme, comme en Asie. La nation, ce n'est pas, pour Marx, la République, mais une identité de longue durée qui peut se donner, comme forme d'organisation politique, une république.

Je crois que nous n’avons pas de difficultés de fond sur les problèmes de département basque, pas de difficultés non plus sur l’apprentissage optionnel de l’euskara.
Attention! Les partisans basques du département ne disent pas, justement, « département basque », mais « département Pays basque », parce que, justement, cela ne concerne pas que les Basques du pays basque mais tous les habitants du Pays basque (tu vois, ils sont bien!). La question du département basque doit être « départicularisée », même si elle peut, aussi, répondre à un besoin particulier: il faut un département «pays basque » parce que le maillage territorial de la République, dans cette partie de l'hexagone, remplit mal ses fonctions. Il faut donc le réformer, tout comme il faudra, un jour, un département Morvan ou Dauphiné, parce qu'ils correspondront mieux aux bassins de vie des gens.

Simplement je crains, mais je crois que tu connais bien mieux la question que moi, que la différence entre le MRC et les mouvements indépendantistes repose plus sur une conception divergente de la nation que sur des revendications que nous pourrions bien sûr faire notre selon le moment et la nature de enjeux politiques qui sont devant nous.
Ça, c'est sûr, et sur ce plan, je serais du côté basque et pas du MRC: le MRC est le porteur fidèle du jacobinisme contemporain qui confond nation et cité, nationalité et citoyenneté, et dénie donc à la nation toute identité autre que politique. La nation serait uniquement politique, ce qui voudrait dire que, à constitution égale, rien ne distinguerait la nation française de toutes les autres qui reconnaissent les mêmes droits politiques (le Portugal, par exemple, qui a les mêmes traditions politiques). Sauf qu'en pratique cette identité politique ne se fait qu'en Français (uniformité) au détriment de l'égalité des droits des citoyens et porte donc une forte charge identitaire « française », mais qui n'est pas dite et dévalorise les autres: ce qui, en France, n'est pas « français », ne serait pas « citoyen » mais « ethnique ».
Moi, je pense que les concepts de citoyenneté et de nationalité sont clairement différents, même s'il y a d'innombrables passerelles entre les deux. De ce point de vue, certains citoyens de France (y compris des citoyens de France qui veulent le rester) ne sont pas des « nationaux français », mais des nationaux corses, bretons, basques qui sont des citoyens français.
La célèbre déclaration de Chevènement selon laquelle « il n'y a pas plus de peuple corse que de peuple belfortain » est, outre son aspect outrageant pour les intéressés, paradigmatique : pour dire cela, Chevènement n'a pas eu à faire une enquête sur le terrain en Corse pour savoir s'il y avait, ou n'y avait pas, de sentiment national, sa position découle d'un pur raisonnement abstrait: il n'y a de peuple corse PUISQUE il y a le peuple français. Et cela est logique: la nation étant purement politique, la citoyenneté étant un synonyme de la nationalité, il n'y a donc aucune autre nation en France que la nation française! Certains voient en cela une position citoyenne, j'y vois quant à moi un très fort ethnicisme français qui dénie l'identité des autres! Et, au-delà de la discussion sur les principes, sa position abstraite sert de base à l'oppression des identités de France, puisqu'elles seront toujours cataloguées comme non citoyennes. Ainsi, les langues régionales (pourquoi « régionales » ? ce sont des langues de France aussi nationales que le Français, la différence n'est pas de nature, mais d'expansion) peuvent-elles être enseignées dans l'école publique, mais comme des langues étrangères ou comme le latin: elles ne peuvent servir à ce à quoi servent les langues d'un pays dans ce pays, à savoir à communiquer socialement !
Mais attention, à la différence de la citoyenneté qui est un concept précis et porte sur des droits codifiables, la nationalité est l'expression d'une identité, donc un phénomène subjectif et flou. Or les identités peuvent se mélanger. Il y a des Basques qui se sentent uniquement Basques, d'autres qui se sentent surtout Basques et un peu Français, d'autres qui ressentent à égalité les deux identités. On peut parfaitement ressentir son appartenance personnelle à plusieurs identités nationales.
Nous n'avons pas le temps pour ce débat de fond: l'important est de voir si, dans une optique d'égalité des droits (et surtout pas du droit à la différence!) nous devons ou pas soutenir leur revendication. Selon moi, mille fois oui, même si parfois, eux, l'expriment sous le jargon du droit à la différence: à chaque fois que je le peux, je leur dis « non, ce pourquoi vous luttez n'est pas le droit à la différence qui, mis en pratique signifierait la différence du droit, mais le droit à l'égalité ». Par exemple, pour l'alphabétisation, aujourd'hui l'égalité ne règne pas en France: certains citoyens ont le droit de faire alphabétiser leurs enfants dans leur langue maternelle à l'école publique, d'autres citoyens de France n'ont pas ce droit, ce qui les a poussé à créer des écoles associatives (ikastolas, calendretas, diwan, etc.). La même loi pour tous, c'est assurer à toutes les familles le droit à l'alphabétisation des enfants dans la langue maternelle, étant entendu que toutes ces écoles seraient bilingues car, partout, on a besoin du français. Il y a d'autres exemples qui montrent que l'uniformité devant la loi produit l'inégalité devant la loi et en pratique.

Je crois que le véritable débat est sur notre conception de la nation, et sur la leur.
Oui, mais ce débat n'est pas seulement conceptuel, il est historiquement « formaté ». La conception jacobine de la nation est le produit d'une révolution bourgeoise qui voulait uniformiser un territoire donné. Cette révolution a apporté d'immenses progrès, mais elle a eu aussi des aspects antipopulaires. Dès les cahiers de doléances, les Basques ont dès le début réclamé un département, et cela leur a toujours été nié. Même si notre problématique du département « Pays basque » ne doit pas être particulariste (voir plus haut), il est évident qu'eux le ressentent comme une preuve de mépris et de déni de leur existence historique propre. Or, c'est à la République d'assumer la question identitaire, qui est une question sociale comme les autres. Au Pays basque, la gauche n'a jamais rempli ce rôle, et c'est pourquoi la droite catholique reste si puissante.
Moi, je m'en tiens à la position marxiste: les nations sont, comme d'autres phénomènes subjectifs, des « idées socialement organisées ». La nation n'a rien d'essentialiste, d'immuable, les « origines » sont une foutaise. La nation est le produit de la cristallisation historique et de la mémorisation culturelle de rapports sociaux dans un territoire (ou une communauté non territorialisée) donné. Cette cristallisation est en permanente reconstruction. Quand ce phénomène national est durable, ses « porteurs » (je ne dis pas encore citoyens) peuvent être amenés, selon les contextes, à vouloir un Etat propre. Mais il n'y a aucune automaticité entre reconnaître un fait national et vouloir l'indépendance. Par exemple, il y a une nation catalane, mais cela ne signifie pas ipso facto qu'il faille un État indépendant catalan; la reconnaissance pleine et entière de l'existence d'une nation corse ne donne pas d'indication, ipso facto, sur la traduction politico-institutionnelle de cette reconnaissance. Si le Québec, en tant que nation, se sent bien dans le Canada fédéral, il n'a aucune raison de s'en séparer.

La nation est et restera longtemps un groupe d’appartenance irremplaçable pour les individus, et cela pour au moins trois raisons : la Nation est le cadre de l’identité culturelle ; c’est le lieu de la communauté des citoyens ; et enfin le cadre de la solidarité et de la redistribution sociale.
Je suis assez d'accord avec toi et la mondialisation ne signifie aucunement la fin des nations et des identités: elle les remanie, peut même avoir des effets de revitalisation d'identités. Mais je suis d'accord avec toi si la nation est prise ici comme concept: c'est-à-dire que ce que tu dis pourrait très bien être pertinent pour la nation corse, par exemple; et il peut y avoir une nation de nations. La France en est une d'ailleurs, car si la nation française proprement dite est largement majoritaire au sein de l'hexagone, d'autres nations y vivent aussi (je ne parle pas des immigrés, mais des nations historiquement présentes sur le sol de la république) et, comme je l'ai dit plus haut, peuvent être en « intersection » avec la nation française (être basque et français). Par exemple, la nation britannique est la nation des nations anglaise, écossaise et galloise (elle n'est pas une simple « fédération » de ces nations, elle est la supra-identité de ces identités: un Écossais n'aura aucun mal à se dire Britannique, mais il ne se dira pas Anglais; un Catalan peut se dire Espagnol, mais pas Castillan).
Quant au lien avec la citoyenneté que tu évoques, c'est avéré mais pas synonyme: une nation est une identité historiquement cristallisée et parfois à tel point que ses membres peuvent vouloir exprimer leur citoyenneté dans ce cadre. Ils peuvent partager ce cadre avec d'autres nations dans un même État (cas des fédéralismes ou des nations de nations), ou vouloir un cadre à eux seuls.
Notre point d'accord est que la nation quelle que soit la définition (politico-citoyenne pour toi, ethnoculturelle pour moi, au sens moderne du concept d'ethnicité, reste le lieu privilégié d'organisation de la vie démocratique. Et doit être défendue, à ce titre, contre la mondialisation et le néolibéralisme. Mais, moi, je défends, de ce point de vue, toutes les nations, et pas une seulement!

La nation est le cadre de l’enracinement affectif et de l’identité culturelle de ses membres, l’équivalent moderne de la tribu, du clan, de la cité.
Oui et non. La nation, que tu définis ici différemment de précédemment puisque tu en donnes une définition culturelle et non plus politique, est un phénomène d'ethnicité, mais un phénomène d'ethnicité particulièrement cristallisé et historiquement durable. Toutes les ethnicités ne deviennent pas des nations, mais toutes les nations sont des phénomènes ethniques.
La cité, c'est autre chose, c'est la communauté des citoyens quelle que soit leur nationalité propre (« national basque », dans ma conception, et « citoyen de France »). La tribu (au sens français; en anglais, tribe est synonyme d'ethnie) est une forme d'organisation politique (une grande chefferie). Le clan est une forme de superlignage qui peut transcender les appartenances tribales ou ethniques, et qui est lié aux tabous et totems. Mais l'usage de ces mots varient beaucoup: parfois « clans » veut dire « tribus » (en Somalie, par exemple) ou « ethnies » (au Zimbabwe). En Corse, ce qui reste des clans est probablement comparable à d'anciennes tribus, en décomposition avancée.

Les hommes éprouvent un irrépressible besoin de s’inscrire dans une filiation, une communauté, un lieu, une histoire. Les groupements de proximité : la famille, le quartier, la région..., ne suffisent pas à répondre à cette aspiration. La nation est un chaînon nécessaire du lien qui unit les hommes à l’humanité.
Nécessaire, je ne suis pas sûr, mais très fréquent, certainement. L'identité nationale est tout simplement une forme de la vie sociale.

La base nécessaire à l’internationalisme prolétarien.
Entièrement d'accord. De ce point de vue, il n'y a pas d'internationalisme sans nationalisme (ce mot compris comme expression politique du fait national).
L'internationalisme n'est rien d'autre que la solidarité des mouvements nationalistes. L'internationalisme prolétarien n'est rien d'autre que la solidarité des mouvements nationalistes dont le prolétariat a pris la direction. Les courants d'extrême-gauche en fait confondent internationalisme et anti-nationalisme. Cela a amené à des catastrophes, notamment en Yougoslavie où l'on a opposé l'autodétermination nationale à la citoyenneté.

La nation est le cadre du débat public et de la démocratie politique, c’est le lieu de la communauté des citoyens. Pour que chacun accepte de s’incliner devant la décision prise à la majorité, encore faut-il que cette majorité soit celle d’une unité politique reconnue comme légitime.
Oui et non: la nation est un cadre du débat public et de la démocratie politique, pas le seul (la conscience de classe ouvre aussi des espaces de démocratie politique). La « majorité » n'est pas un concept opératoire: à la majorité, les Basques seront toujours minoritaires! Ce qui doit guider la démocratie politique, c'est la recherche de l'égalité. Et naturellement, les décisions seront prises à la « majorité », mais celle-ci n'est légitime que si elle ne provoque pas l'oppression de « minorité ».
Par ailleurs, tu as opéré un glissement: tu parles au début de « cadre du débat public », et ensuite d' « unité politique », ce qui n'est pas pareil. Le cadre politique, à savoir l'espace de pertinence, est la nation (ou la nation de nations, ou la fédération); l'unité politique est la structure que la nation s'est donnée, à savoir la République, mais cette république peut être aussi un État de plusieurs nations (et je ne parle pas de fédéralisme mais d'un État unitaire d'une « nation de nations »). Pour que cette « unité politique » soit reconnue comme légitime, il faut qu'elle soit fondée sur la volonté populaire, y compris l'autodétermination. La « République une et indivisible » n'a de sens que fondée sur la volonté populaire, sinon c'est un concept du type Volk allemand, qui impose l'unité indépendamment de la volonté des gens.

La nation est le cadre, enfin, de la solidarité et de la redistribution sociale. L’État-protecteur est national et les divers États-protecteurs diffèrent entre eux. Ils incarnent des conceptions différentes de la solidarité nationale et des compromis différents entre les forces sociales.
Tu confonds systématiquement nation et Etat. C'est la république qui est le cadre de la solidarité et de la redistribution sociale, et pas la « nation » qui, comme tu le dis pourtant, est une identité. Personnellement, je ne défends pas des concepts comme « solidarité nationale », qui est une vision interclassiste, mais je défends que la République doit défendre l'égalité, c'est-à-dire l'intérêt de l'écrasante majorité des citoyens.

La mondialisation, pas plus d’ailleurs que, de son côté, la montée de l’individualisme, n’induit, dans un avenir prévisible, la dissolution de la nation. Elles s’accompagnent, au contraire, d’une résurgence du besoin d’appartenance collective, du désir de nation, en particulier chez les laissés-pour-compte de la modernisation. Déboussolés par les crises du présent et du futur, les individus cherchent dans les États-nations la sécurité et la communauté dont ils ont besoin.
Dans ce paragraphe, tu glisses sans crier gare de la nation à l'État-nation, ce qui n'est pas pareil! Je suis entièrement d'accord avec les deux premières phrases, quoique le désir de nation n'est pas restreint aux laissés pour compte: la Catalogne a longtemps exprimé un fort désir de nation, alors qu'elle était la région économiquement la plus développée d'Espagne.
Les prolétaires cherchent dans la République (et pas forcément dans l'État-nation), la sécurité dont ils ont besoin. Cette République peut être un État-nation, c'est-à-dire l'État d'une nation, mais cet État-nation ne sera républicain jusqu'au bout que s'il n'opprime pas d'autres nations présentes sur son sol, même sous un discours « citoyen » qui en fait nie ces nations et fait de la nation dominante la nation de tous.

Pour toutes ces raisons, je récuse l’universalisme ou l’internationalisme abstraits d’une certaine gauche qui ne voit dans la nation qu’une forme désuète en voie de dépérissement, ou dans « l’intérêt national, l’intérêt du capital ». Je n’ai aucunement l’intention d’abandonner la défense et l’illustration de la nation à la droite et à l’extrême droite.
Je suis archi-d'accord avec le début (« Pour toutes ces raisons, je récuse l’universalisme ou l’internationalisme abstraits d’une certaine gauche qui ne voit dans la nation qu’une forme désuète en voie de dépérissement ») et pas d'accord avec le milieu. Il n'y a pas, selon moi, d' « intérêt national », parce que la nation est, par définition, traversée de classes antagoniques. Mais la nation, comme identité, a le droit d'exister et ce droit doit et peut être défendu d'un point de vue ouvrier: le prolétaire basque ou français n'est pas que basque ou français, il est aussi prolétaire, mais il n'est pas que prolétaire il est aussi basque ou français!
Et je suis de nouveau d'accord avec la fin, archi-d'accord, mais avec plus d'amplitude que toi encore. C'est à la gauche de prendre en charge la nation (comme concept), c'est-à-dire toutes les nations. Regarde ce qui se passe au Pays basque. La gauche (le PS surtout, le PCF aussi, qui a une municipalité) vote systématiquement contre les subventions à la langue basque, et c'est la droite qui vote pour! Il faut avoir une solide conscience politique, dans ce contexte-là, pour être de gauche! Sauf que la droite vote pour dans une optique d'école privée, alors que la gauche devrait se battre pour la nationalisation des ikastolas.

Il y a en effet plusieurs conceptions de la nation et de sa défense, dans notre pays. « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres », disait déjà le grand Jaurès pour souligner cette différence.
Oui, mais le mot nationalisme a bien des sens: on disait les « nationalistes algériens »; les Corses se disent nationalistes, mais pas les Basques; leur concept d'abertzalisme tient plus du patriotisme, et sur le plan politique, ils disent, eux, qu'ils sont internationalistes puisqu'ils défendent l'égalité entre les nations. En revanche, pour moi, Chevènement est un nationaliste français qui, sous couvert de souveraineté, défend la suzeraineté de l'État dans son acception strictement ethno-française.

Notre conception de la nation est républicaine et démocratique. Elle s’oppose à la conception ethnique et romantique de la nation, fondée sur le mythe de l’origine et le droit du sang.
Sauf que là, cher camarade, tu utilises le concept d'ethnie au sens qu'il avait au XIX° siècle, effectivement fondé sur la notion de sang et d'origine. L'ethnie n'est rien d'autre qu'un phénomène historique de cristallisation identitaire, comme la nation. Comme je l'ai dit plus haut, la nation est une expression d'ethnicité particulièrement enracinée et durable. C'est une nuance au sein du même concept, qui n'a rien à voir avec le sang. C'est un processus social.
Ma conception de la nation est marxiste et s'oppose évidemment au mythe de l’origine et au droit du sang. Ce n'est pas le sang, mais le sol, qui, de par la vie sociale dans cet espace, produit l'identité.
Il faut refuser le mythe d'origine et le droit du sang, mais il ne faut pas accuser de la rage le concept d'ethnie pour mieux le tuer. Vous dénoncez une version plus que datée du concept d'ethnicité, qui n'est plus utilisée depuis au moins trente ans par les anthropologues (ils parlent de « trajectoires identitaires », de « logiques métisses »). Si vous aviez de l'ethnicité (et des communautés qu'elle dessine, les ethnies), la conception d'un produit social identitaire historiquement enraciné et en permanente reformulation, vous ne dénonceriez pas ainsi les nations autres que françaises dans l'hexagone comme des « ethnies », mais vous les accepteriez, à égalité de droits et dignité, comme des nations de la citoyenneté française.
En repoussant l'ethnicité vers des conceptions raciales, vous avez beau jeu de la dénoncer, mais le résultat concret est de promouvoir seulement la nation française, qui, quoique vous disiez, n'est pas seulement « citoyenne », mais identitaire, à commencer parce qu'elle ne s'exprime qu'en langue française. Vous défendez une identité de France, l'identité française, contre les autres identités de France. En ce sens, votre approche est une forme de nationalisme. Et elle est ressentie comme une oppression par les nations minoritaires de France, qui savent bien, elles, qu'elles ne sont pas « françaises » et n'ont jamais demandé à le devenir, même si elles peuvent fort bien accepter la citoyenneté de la république française.
Concrètement, c'est pourquoi j'ai, personnellement, du mal à les convaincre de faire route commune avec le PCF et le MRC, même si je m'y emploie, parce que votre conception de la nation a eu le résultat concret que leur nation n'a pas profité du droit à l'égalité et n'a pas eu accès, à égalité de dignité, à la république.

Pour les théoriciens du nationalisme français, Charles Maurras, Maurice Barrès, la nation c’est la lignée, c’est « la Terre et les morts ». Est Français celui qui est né de parents français, établis depuis des temps immémoriaux sur le sol français et dans les veines duquel coule du sang français. « La vérité allemande et la vérité anglaise ne sont pas la vérité française et peuvent nous empoisonner », écrit ainsi Barrès. « En vain cet étranger, quand il se fit naturaliser, jura-t-il de penser et de vivre en français, en vain a-t-il lié ses intérêts aux nôtres, le sang s’obstine à suivre l’ordre de la nature contre les serments et les lois ».
Tu es bien sélectif, car Jules Ferry, Ferdinand Buisson, et même l'abbé Grégoire, sont aussi des théoriciens du nationalisme français. Les révolutionnaires de 1792 aussi étaient nationalistes (le « sang impur » qui représentait à la fois l'aristocratie conscience de classe et l'étranger auquel étaient alliés les aristocrates).

Bien entendu les conceptions que je défends n'ont rien à voir avec le primordialisme qui fait de la culture une nature seconde. Il faut dénoncer ces concepts, complètement étrangers chez les chercheurs en sciences sociales mais qui irriguent encore les médias. Mais critiquer les concepts raciaux de l'ethnicité n'est pas rejeter l'ethnicité en tant que telle. Ce n'est pas parce que Hitler (national-socialisme) et Staline (internationalisme prolétarien) ont dénaturé à un point inouï l'idéal socialiste que nous y avons renoncé.

La basquitude, la gasconnade, la corsitude, et autres sentiments, relèvent bien de cette définition lorsqu’ils s’érigent en revendication nationale.
Pas du tout, désaccord total. Et on voit bien ton glissement, qui vient de ton jacobinisme: tu es prêt à accepter toutes les identités, du moment qu'elles n'ont aucune expression politique (et alors, pour toi, elles ne sont pas « nationales »). Mais dès qu'elles se politisent (donc tu devrais dire qu'elles deviennent « nationales »), tu les rejettes en tant qu'ethniques! Bref, il peut y avoir du folklore, mais pas de nation. Pourtant, tu acceptes la francitude, qui est une identité au même titre que la basquitude , la gasconnade, la corsitude, mais le problème est que tu défends la première contre les secondes. En quoi la langue française serait-elle plus citoyenne que la langue bretonne? La citoyenneté n'a pas de langue; les circonstances historiques, en revanche, font que le français est, dans la république française, partout nécessaire et partout, on apprendra donc le français. Mais pas au détriment des autres langues qui doivent pouvoir être des langues de communication sociale et scolaire en France, et pas seulement des « disciplines », comme les langues étrangères.

Ce n’est pas ma conception.
Ce peut être la mienne, mais dans un autre sens, car l'expression de la basquitude, ne suit pas forcément du tout des chemins raciaux. Il faudrait, quand même, lire la presse des partis régionalistes de gauche! En effet, tu dénonces des positions racialo-ethnicistes. Fort bien! Moi aussi, puisque je défends une position internationaliste de l'ethnicité! Mais par qui ces conceptions racialistes sont-elles défendues? Ni par le POC, ni par Abertzaleen Batasuna, ni par l'Union démocratique bretonne, ni par la Manca Naziunalista (corse)! En général (excuse-moi si c'est un procès d'intention, et tant mieux si je me trompe!), vous (= les milieux républicains-citoyens) dénoncez ces conceptions ethno-raciales sans même prendre la peine d'étudier les positions défendues par les partis concernés (ou alors parfois, genre comité « Europe Laïcité » en les dénaturant à un point inimaginable). Dans la pratique, toutes les revendications corses, basques, bretonnes, sont automatiquement taxées d'ethnicistes, et cela est catastrophique car cela empêche ces courants de s'ouvrir à la gauche « française ». Cette gauche est souvent non seulement incroyablement franco-chauvine, mais aussi bien ignorante. Quand j'entends un Mélenchon, par exemple, dire que les nationalistes basques sont des catholiques attardés, cela veut dire qu'il n'a rien lu sur le mouvement national basque depuis 1963, qu'il ne s'est jamais renseigné, mais il les dénonce quand même. Pour information, je crois que je te l'ai déjà dit, la direction politique d'Abertzaleen Batasuna, lors du 1er tour des présidentielles, a voté Mamère ou Besancenot. On peut ne pas être d'accord avec ce choix, mais ce n'est pas du catholicisme racialo-ethnique. Et pourtant, ils sont indépendentistes, ils veulent, pour leur nation, ce qu'a fait la France pour la sienne (le POC, lui, est autonomiste).

La conception républicaine de la nation prend le contre-pied de cette conception ethnique, fermée de la nation.
Non, justement: ce que tu appelles conception républicaine est la conception jacobine, qui confond égalité et uniformité, et impose la seule nation française à toutes les nations de France (c'est logique, ces nations n' « existent pas » puisqu'il y a la nation française!). Et cette conception jacobine est en réalité ethnique et fermée: elle défend une seule langue (le français), ne veut pas entendre parler d'identité dans la formation des départements (d'où des noms purement géographiques donnés aux départements: « Haute-Marne », « Bas-Rhin », « Gironde » et des limites territoriales parfois sans rapport avec le vécu des gens), imagine la France seulement en fonction de Paris (il n'y a qu'à voir le réseau du TGV!). Elle s'appelle « citoyenne » et ne voit pas qu'elle est ethniciste puisqu'elle est dans sa propre identité: la « francitude » est la normalité, le reste (corsitude, etc.) est déclaré « ethnique » (et au vieux sens bioracial de ce terme).
Nous avons besoin d'une conception républicaine, c'est-à-dire égalitaire, de la problématique identitaire: la même loi pour tous, assurant la marche vers l'égalité. La même loi, ce n'est pas l'uniformité: le droit de tous à l'alphabétisation en langue maternelle, c'est l'égalité; le français obligatoire comme langue unique pour tous, c'est l'uniformité et l’inégalité.

Elle s’inscrit dans la lignée de la philosophie des Lumières et de la Grande Révolution.
Ces Lumières et cette grande Révolution ont, je l'ai déjà dit, eu des mérites immenses. Mais il ne faut pas oublier que ce fut un mouvement élitaire et bourgeois, qui ne correspondit pas toujours aux intérêts des couches populaires, puis du prolétariat. Si les paysans vendéens ont été repoussés dans les bras de la contre-révolution (ce qui n'avait rien de fatal), c'est parce que les bourgeois des villes, républicains, avaient largement commencé à s'approprier les terres des communaux. Les paysans ont donc défendu la « tradition », qui leur permettait de vivre. Nous devons défendre ce qui, dans l'héritage de la révolution bourgeoise, correspond aux intérêts des travailleurs, quelles que soient leurs identités. Et repousser ce qui est proprement bourgeois, comme le bonapartisme d'État. Le jacobinisme contemporain confond la proclamation du droit à l'égalité (inscrit dans la constitution) avec la réalisation de l'égalité: puisque l'égalité est un droit, il considère l'égalité réalisée; puisque l'égalité est réalisée, les revendications identitaires sont obscurantistes et ethnicistes. C'est en réalité ce que toi-même appelles un universalisme abstrait. Je vais avoir la dent dure, pour le débat: avec les définitions que tu donnes, on pouvait dénier aux Algériens le droit à l'indépendance: ils étaient dans la république (départements), ils avaient eu la pleine citoyenneté à la fin des années cinquante, ils étaient donc partie intégrante de la nation française. Sauf que, eux, ils ne pensaient pas cela, de même que bien des Corses ou des Basques ne pensent pas cela.

Elle définit la nation à partir de deux pôles : la tradition, certes, mais aussi et surtout la volonté. La nation est d’abord cette collectivité dont les membres partagent une histoire, une culture, des moeurs communes. Elle se définit d’abord, comme dit Renan, « par la possession commune d’un riche legs de souvenirs », d’un héritage.
Oui, et c'est exactement ce que veut dire le concept d'ethnicité. Est Zoulou, Français ou Juif celui qui se sent tel, et il se sent tel en fonction d'une histoire propre, de façon à ce qu'il désire vivre sa vie sociale dans ce cadre public. Le concept renanien n'est pas du tout un concept de nation « exclusivement politique ». Renan ajoutait, toutefois, qu'il ne fallait pas hésiter à falsifier l'histoire pour renforcer les mythes...

Elle est aussi un ensemble de citoyens qui ont décidé de s’associer pour vivre ensemble sous la même loi. Elle est, pour citer encore Renan, « un plébiscite quotidien » par lequel les citoyens manifestent leur volonté sans cesse renouvelée de partager le même destin.
Absolument. Mais pourquoi plébiscitent-ils cette nation-là? Ils le font parce qu'ils ressentent une identité en commun, qui les distingue subjectivement de l'extérieur (notion d'extérieur qui peut évidemment changer selon les contextes). Ce qui veut dire qu'avant l'expression politique (le plébiscite), il y a une situation d'ethnicité commune. Cela dit, on n’a jamais demandé aux Alsaciens, aux Corses et aux Basques de répondre oui ou non à un tel plébiscite... On ne l'a demandé qu'à la Savoie (sous Napoléon III) et aux Sarrois (qui ont voté « non » et pour le rattachement à l'Allemage, en 1956).

Il s’agit d’une conception ouverte de la nation, qui affirme le primat de la citoyenneté, comme principe d’appartenance volontaire à une société, sur toutes références aux origines biologiques, raciales, ethniques ou confessionnelles.
Le primat de la citoyenneté signifie que quiconque veut être français a la possibilité de le faire (ce qui est loin d'être le cas à l'époque de Schengen et Sarkozy) s'il s'intègre à la communauté citoyenne, quelle que soit son origine. Mais le primat de la citoyenneté n'efface en rien l'identité ethnique qui lui est subjacente: sinon, quelle différence y aurait-il entre notre citoyenneté et celles d'autres pays républicains (pour ne pas parler de monarchies). Il s'agit de la citoyenneté française, fondée sur le fait historique que la nation française est largement majoritaire dans l'hexagone. Et cela est parfaitement acceptable, si conjuguée avec l'égalité. La France n'est pas faite pour être un État fédéral, mais elle gagnerait beaucoup à reconnaître qu'elle est, au moins dans certaines parties de son territoire, une nation de nations.

Sont Français, dans cette optique, tous ceux qui, désireux de se fondre dans le peuple français, de partager son destin, sa culture, son génie, ont été admis à le faire.
Ce qui signifie que ceux qui sont de destin, culture, et génie basques, corses, bretons, ne sont pas Français? Attention, camarade! Ta conception purement citoyenne est bien excluante! C'est quoi, le « génie français » pour un Basque?

Cette conception ouverte de la nation écarte les fantasmes de pureté et de purification et fait confiance aux capacités d’assimilation de la société et de la culture françaises.
Là, tu réattaques les conceptions complètement surannées, bioraciales, de l'ethnicité, genre Le Pen. Mais les partis avec lesquels je souhaite faire alliance sont indépendantistes ou autonomistes basques et occitans, mais à mille lieux de ce genre de foutaises! Ils défendent leur nation en voulant faire pour elle ce que la nation française a obtenu pour elle-même. Ensuite, on peut diverger sur leurs objectifs politiques, mais leur concept d'identité n'a rien de bioracial et de purificateur. Toujours vous agitez le fantasme de ces visions, alors que, si elles existent (elles existent, c'est sûr), elles sont parfaitement minoritaires dans les milieux dits régionalistes de gauche.

Les divers moules du creuset républicain, l’école, les associations, les syndicats, les partis, les églises et avant tout les institutions démocratiques elles-mêmes sont affectés par les mutations de cette fin de siècle, à des degrés divers. Mais l’ensemble fonctionne encore assez bien et il ne tient qu’à nous de rénover ses diverses composantes.
Nous sommes entièrement d'accord! Et j'ajouterai, quant à moi, qu'il faut rejeter les concepts bourgeois de la révolution française pour retenir ce qu'elle a eu de meilleur et de plus universaliste. Non pas rejeter les minorités au nom d'une abstraction, mais promouvoir leur intégration dynamique dans l'universalité en marche, bref promouvoir un universalisme concret qui ouvre pour l'égalité des droits.

Le patriotisme de gauche, au demeurant, admet la poly-appartenance et s’accommode des « petites patries ». L’origine ethnique, raciale, locale, et même nationale (pour les naturalisés) des citoyens relève de la sphère privée, au même titre que leur religion ou leurs convictions philosophiques.
Oui et non. D'abord, je suis étonné de te voir utiliser le concept d'origine raciale. Les races, autre que la race humaine, n'existent pas. Mais l'origine ethnique ou nationale ne relève nullement de la sphère privée: c'est là la grosse confusion que vous faites, en abordant l'identité ethnique selon un raisonnement religieux. Le sentiment ethnique est dessiné par une société entière, alors que la religion peut être assimilée à une opinion. La langue, les coutumes, etc., ne sont pas des opinions, même s'il y a des passerelles entre les deux. La liberté religieuse est l'exercice privé d'une liberté publique. La reconnaissance pleine et entière des identités nationales devrait relever, elle, de l'exercice social d'une liberté publique. Il est complètement faux de confondre ethnicité et religion (même si l'histoire crée des passerelles entre les deux). Une école en langue basque peut être parfaitement laïque et ne dessine pas plus une communauté que les lycées professionnels face aux lycées classiques. C'est une diversification pédagogique afin de mieux défendre le droit à l'égalité.

On peut être Français, Cauchois, Normand et Européen, tout comme on peut être Français de confession musulmane et d’origine maghrébine. Il n’y a pas de contradiction fondamentale, mais une grande complémentarité entre ces appartenances.
Entièrement d'accord. On peut être Français et Basque, mais certains se sentent avant tout Basques, ou avant tout Français. Ce sont des données dont la démocratie politique doit tenir compte, et cela n'a rien à voir avec la problématique religieuse ou des opinions politiques.

La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir.
Oui, et nous sommes alter-européens, et pas anti-européens. Mais l'Europe sera peut-être aussi, demain, une vraie nation (au-delà de sa structuration politique), qui n'effacera pas pour autant les nations françaises, allemande, etc. Ce sera une nation de nations. Un changement d'échelles, mais pas un phénomène foncièrement nouveau.

La Fédération d’Etats-nations que nous préconisons, avec sa monnaie unique, ses politiques économiques, industrielles, commerciales communes, sa charte sociale, son Conseil de l’euro, la réforme profonde de ses procédures de décision, s’efforce de répondre à la fois à la nécessité de recouvrer la souveraineté économique et politique en partie perdues par les États-nations européens, du fait de la mondialisation et du bouleversement de rapports mondiaux de puissance, et en même temps à la demande croissante d’Etat-nation : la culture, l’éducation, le logement, la protection sociale, les services publics restent du domaine national.
Là, nous sommes proches. Mais je pense que l'Europe doit aussi pouvoir reconnaître les nations sans Etat qui existent en son sein. Par ailleurs, il faut démocratiser l'Europe, et cela ne peut pas se faire par de simples organismes de coordination d'États, ce qui est grosso modo le cas aujourd'hui, et même en perfectionnant ces organismes. Le gouvernement européen doit avoir des compétences limitées et ne pas remettre en cause la liberté des nations constitutives, même leur droit de se retirer. Mais, même ainsi, si l'organe de coordination est formée seulement de délégations des gouvernements en place, cela ne pourra pas marcher, ou marchera comme aujourd'hui. Comment, en effet, coordonner des gouvernements de droite, de gauche, de centre et qui sait de gauche radicale? Une telle coordination via les gouvernements des nations constituées signifiera toujours que le « centre de gravité » de l'Europe sera néolibérale, ou que les organes seront purement formés de techniciens, et donc également néolibéraux dans la pratique. C'est pourquoi le gouvernement fédéral européen devra à la fois être de compétence limitée, mais en même temps être indépendant des gouvernements de chaque pays, et donc être élu directement par les citoyens, ou via le parlement européen. C'est pourquoi je suis pour une constituante européenne et, dans ce cadre, défendrai l'idée d'un fédéralisme démocratique qui respecte les États-nations, les nations sans État et soit élu indépendamment des gouvernements de chaque pays.

Je t'ai répondu très longuement. On ne règlera pas nos différends aujourd'hui, le débat doit continuer. Mais en attendant, il faut savoir si on est prêt à une alliance avec les régionalistes. Personnellement, j'en fais une question essentielle de notre débat. Il faut donc politiquement répondre aux aspirations démocratiques exprimées. C'est le plus net du côté basque dans la mesure où si l'Occitanie est très vaste, elle est bien plus "francisée" que le Pays Basque. Concrètement, et je ne dis pas cela pour faire du chantage mais parce que c'est mon opinion depuis le début, je ne soutiendrai pas une liste qui n'appuierait pas les 4 points de la plateforme Batera (université de plein exercice, chambre d'agriculture, département Pays basque, co-officialisation de l'euskara dans la zone du Pays basque).


Michel CAHEN
Militant sans parti, de culture politique trotskyste

Alain BOUSQUET
Membre du MRC (Mouvement Républicain et Citoyen)
Membre de l’AGAUREPS-Prométhée
(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)
Membre du MARS
(Manifeste pour une Alternative Républicaine et Sociale)

Janvier 2004
www.agaureps.net