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Ne pas subordonner les fins aux moyens |
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Texte paru dans une version réduite en Tribune dans Politis n° 888 du jeudi 9 février 2006 (page 9) sous le titre « Le clivage majeur concernait l'orientation libérale du traité ». Dans une tribune parue dans le numéro 884 de Politis , Alain Lipietz estime que, dans le prolongement des résultats du référendum du 29 mai 2005, l'urgence consiste à unir les oui de gauche et les non de gauche semblablement fédéralistes, mais qui avaient emprunté des voies divergentes. Pour nous, militants d'une gauche républicaine et sociale, jaurésienne en somme, il s'agit d'une regrettable confusion potentiellement lourde de conséquences. Cette méprise laisserait en effet fort mal augurer d'un nécessaire processus, que nous appelons ardemment de nos vœux, d'élaboration d'un projet de gauche réellement alternatif en capacité d'offrir aux citoyens autre chose qu'une simple et rituelle alternance de circonstance. Le 29 mai n'est pas un aboutissement, mais constitue au contraire un formidable outil susceptible de faire bouger les lignes de démarcation. Les antagonismes relatifs au vote fondateur du 29 mai ne puisaient pas leurs racines dans des conceptions organiques opposées de l'Union Européenne : il ne s'agissait absolument pas d'une querelle institutionnelle. C'est effectivement un enjeu d'une autre importance qui émergea très vite de la campagne référendaire, et en face duquel les débats purement institutionnels tournèrent rapidement à la discussion byzantine pour être in fine et fort heureusement relégués au second plan. Le clivage majeur concernait l'orientation libérale du projet de traité constitutionnel ; il y avait ceux qui acceptaient, s'accommodaient, se résignaient, c'étaient selon, à un horizon déterminé par l'omniprésence d'une « concurrence libre et non faussée » sacralisée jusqu'à plus soif, et ceux qui la récusaient par-dessus tout. Tant et si bien que la formule de Lionel Jospin qui a largement participé d'une prise de conscience (involontairement) bénéfique à la cause du non possédait une part de vérité non négligeable : pour l'occasion, il était indiscutable que le oui de gauche et le oui de droite étaient compatibles, le dénominateur commun, dont il ne nous appartient pas ici d'indiquer s'il était le plus petit possible ou au contraire élevé, en étant le libéralisme. L'argument utilisé par Alain Lipietz nous paraît particulièrement spécieux. Il feint de croire, dans un accès de candeur voulons-nous croire, que « non faussée » visait le dumping social, fiscal et environnemental. Pour une approche moins déséquilibrée de la réalité, et sans verser dans une exégèse pour le moins absconse et aride, il lui aurait suffi de lire l'article 4, et constater que la « libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux, ainsi que la liberté d'établissement » étaient promues au rang de « libertés fondamentales » (intitulé tel quel de l'article I-4 !). Il ne faut pas être bien perspicace pour se rendre compte qu'en amalgamant ces trois principes, concurrence libre et non faussée, libre circulation des services et des capitaux, liberté d'établissement , on obtient tout bonnement la directive Bolkestein que l'on veut réintroduire par la fenêtre après que la majorité des citoyens français en eût expulsé sans ménagement le principe par la porte principale le 29 mai. L'objectif de cette directive, qui sera soumise au vote du Parlement européen le 14 février prochain, est en effet clairement affiché : « supprimer les obstacles à la liberté d'établissement des prestataires de services et à la libre circulation des services ». La liste des éléments considérés comme des « obstacles » et les conséquences des points considérés inadmissibles par ses opposants (principe du pays d'origine rebaptisé « mouvement libre des services », ampleur des simplifications administratives, conditions du principe du détachement des travailleurs, extension du champ d'application de la directive) vont tout au contraire dans le sens d'une incitation désormais légalisée au dumping dans toutes ses dimensions. Vouloir accréditer la thèse inverse équivaut dans le meilleur des cas à un contresens manifeste. C'est que le désaccord qui s'exprime ainsi procède d'une inversion préjudiciable des perspectives. Etre de gauche, c'est militer pour la justice sociale, veiller au respect de la souveraineté populaire démocratiquement exprimée (et dont le souverainisme, concept intrinsèquement de droite car méconnaissant les réalités quotidiennes sociales, se situe aux antipodes), favoriser la recherche de l'égalité, promouvoir les services publics qui sont le patrimoine commun de ceux qui, précisément, n'en possèdent point à titre individuel. La construction européenne ne doit pas être appréhendée comme une fin en soi. C'est, dans le meilleur des cas, un levier susceptible d'aider à la réalisation des objectifs précités, rien de plus mais déjà tout cela. La forme institutionnelle de l'Union européenne est en fin de compte secondaire et ne saurait en aucun cas servir d'obstacle pour des gens sincèrement déterminés à œuvrer. La pratique unitaire qui a structuré les différents comités pour un non de gauche l'a montré de façon éclatante. Nous serons résolument pragmatiques pour l'occasion, car nous serons partisans avant toutes choses de la solution la plus efficace et qui offre le maximum de chances de réussir. Il convient dans cette optique de veiller à ne pas verser dans un double fétichisme de bien mauvais aloi : fétichisme fédéraliste que de Gaulle avait en son temps stigmatisé en se gaussant de l'agitation compulsive « de cabris », mais aussi fétichisme de l'Etat-nation porté à un paroxysme stérile par les souverainistes. Ce n'est pas le contenant qui nous préoccupe au premier chef, mais le contenu. L'idée d'une assemblée européenne constituante élue au suffrage universel procède pareillement d'erreurs d'appréciation identiques. Elle relève de la conjugaison d'une illusion nourrissant par voie de conséquence un mythe. Illusion de croire qu'il existe au jour d'aujourd'hui un espace de débat public à l'échelon européen, ce qui équivaudrait à promulguer de manière virtuelle l'existence d'un peuple européen. Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite, le cadre le plus approprié de l'exercice de la souveraineté populaire, donc de la démocratie, reste encore les Etats-nations, même si une grande partie des problèmes actuels ne peuvent être envisagés qu'à l'échelle européenne ou mondiale. C'est précisément dans ce décalage que réside une des principales difficultés à agir efficacement. Pour y remédier, faisons nôtre la formule de Jean Jaurès qui affirmait que « beaucoup d'internationalisme ramène à la patrie », en ajoutant que l'action dans le cadre national doit désormais s'inscrire nécessairement dans une visée internationaliste rénovée. A condition toutefois de ne pas confondre internationalisme et supranationalisme, ce à quoi conduirait immanquablement la solution fédéraliste tant qu'il n'existera pas d'espace européen de débat public. Car s'il venait à ce que celui-ci émerge et qu'il soit démontré que le fédéralisme puisse être en capacité de devenir la forme d'organisation institutionnelle la plus adaptée pour procéder à la réalisation, ne fusse-t-elle que partielle, des objectifs de gauche, nous n'aurions alors aucune prévention à nous convertir au fédéralisme. Il apparaît manifestement que ce n'est pas le cas actuellement. Par conséquent, ce serait mettre la charrue avant les bœufs que de réclamer une constituante, d'autant plus que dans ces conditions la mise sur pied effective de l'Europe sociale s'apparente à une gageure confinant au domaine du mythe. Pour beaucoup en France, et depuis le fameux tournant de 1983, le projet fédéraliste européen a servi à masquer autant que faire se peut le renoncement à un projet de démocratie socialiste, la parenthèse libérale n'ayant pas vocation à être réellement refermée. Si bien qu'au lieu de parler de compatibilité, il eût été plus exact de dire que le oui de gauche et le oui de droite étaient tous deux solubles dans le libéralisme. En fin de compte, ce n'est pas d'adopter le slogan « fédéralistes de tous les pays unissez-vous » qui soit la stratégie la plus judicieuse pour insuffler une dynamique nouvelle à la gauche, mais la véritable urgence consiste à créer les conditions d'un indispensable rassemblement des antilibéraux, d'abord de France et de Navarre, puis de ceux de nos partenaires européens, et ce sans exclusive. C'est à ce prix qu'il sera possible d'élaborer une alternative digne de ce nom, populaire et progressiste, à la mondialisation conquérante effectuée sur des bases néolibérales et dont la concurrence libre et non faussée était la déclinaison dans le cadre européen. C'est ce nouveau clivage qui doit aujourd'hui amener les lignes à bouger globalement à Gauche. Parce qu'il est au cœur de la vision de société que l'on nous propose, le libéralisme financiarisé à l'excès nous oblige à nous positionner d'abord par rapport à lui sans se cacher derrière des faux-semblants. Les électeurs du 29 mai jugeront les uns et les autres là dessus comme ils seront attentifs à la cohérence affichée et à l'énergie mobilisée par chacun pour partir à la bataille en bon ordre de marche. Le combat ponctué par la glorieuse victoire du 29 mai se poursuit. N'en doutons pas, d'autres batailles sont à venir : celle relative à la directive Bolkestein, actuellement tâche prioritaire, sera l'occasion d'évaluer la sincérité des uns et des autres comme de se compter aussi bien dans la rue ou dans les réunions publiques que dans les travées du Parlement européen. Tomberont alors peut-être certains masques. Dans la recherche d'une efficacité maximale, le principal écueil à éviter est de subordonner les fins aux moyens. La gauche républicaine et sociale, dans la diversité de ses composantes, entend jouer un rôle de premier plan dans les débats qui s'ouvrent. Forte de ses prises de positions antérieures lui garantissant crédibilité et cohérence, elle a vocation à y apporter sa contribution, ne serait-ce qu'en pointant opportunément les confusions qui ne manqueront pas de proliférer : le risque de dénaturer le vote du 29 mai n'existe hélas que trop. La plus grave des fautes serait de réduire à néant l'espoir suscité que les multiples forums institués par les comités unitaires pour un non de gauche, cimentés par un rejet sans ambiguïté du libéralisme, avaient suscité. François COCQ, Francis DASPE, Mathieu DUMOULIN Membres de l'AGAUREPS-Prométhée |
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