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À bas la politique de la ville ! |
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| Michel CAHEN est chercheur CNRS à Sciences Po Bordeaux et l'un des animateurs du Comité girondin du 29 Mai (ex-Comité pour le Non de Gauche). Il s'exprime ici à titre personnel.
Les feux pré-adolescents de la désespérance prolétarienne s'étant maintenant éteints, deux questions au moins devraient être posées : pourquoi si tard, et pourquoi si peu – aussi tard qu'en cet automne 2006, et point d'émeutes infiniment plus graves, « californiennes » par exemple (avec pillages de masse des supermarchés, etc.) ? Il faut croire que notre République, toute malade qu'elle soit, a encore quelque ancienne vertu qui en fait toujours, bon an mal an, aux yeux de tous, l'idéal du bien public – ou tout du moins l'exigence du bien public. La République est en jeu, mais il serait judicieux de ne point se tromper de cible. On a pu constater comment, à l'étranger, certains ont profité de ces événements pour se gausser dudit échec de l'intégration « à la française » et, par la même occasion de tout ce qui était « à la française », par exemple les services publics. Me trouvant moi-même à ce moment au Portugal, j'ai constaté la prose haineuse (et ignorante) de journalistes de droite contre la France, impardonnable de ne pas avoir soutenu l'aventure américaine en Irak, et d'avoir privé le Portugal de son référendum sur le TCE prévu le 8 octobre, où le « oui » devait gagner, ajourné pour cause d'inutilité. Haro sur la République en échec ! En France aussi, certains entonnent la même rengaine sur fond d'état d'urgence, comme si le retour à l'ordre avait jamais résolu les problèmes sociaux (ou coloniaux). On dit que le modèle républicain est en échec. La leçon est inverse. Ce qui a échoué, c'est la non application du modèle républicain dans des endroits où la République a cessé d'exercer une partie de ses prérogatives. Quand la police tutoie systématiquement des jeunes et leur demande leurs papiers cinquante fois plus souvent qu'à d'autres jeunes, est-ce le modèle républicain ? Quand on entasse dans des ghettos architecturaux des populations socialement précaires ? Quand on abandonne la prévention pour la seule répression, quand on supprime les subventions aux associations d'insertion ? Quand, malgré plusieurs millions de chômeurs, on fait travailler plus longtemps chaque semaine (fin des 35 heures) et toute la vie (fin de la retraite à soixante ans) ceux qui ont déjà du travail ? Quand on ferme les yeux sur la chaîne infinie de la sous-traitance qui permet le travail au noir, dont sont victimes en particulier les immigrés, est-ce le modèle républicain ? La faiblesse de la République a entraîné un échec. Elle doit être renforcée. « Oui mais, et le « communautarisme ? », entend-on. Il en va du « communautarisme » comme d'autres mots qui simplement apposés sur une plaie, sont censés tout expliquer. « Ethnies », par exemple : ce qui s'appelait « nationalité » sous Tito a soudain été désigné « ethnies » quand la guerre civile a éclaté ; même chose au Rwanda, voire en Côte d'Ivoire. Des « ethnies », ça s'affronte, non ? L'explication est ainsi fournie par le mot lui-même. Les observateurs consciencieux – à commencer par les Renseignements Généraux – savent que nos feux français de l'automne 2005 sont aux antipodes du communautarisme. Il s'agit peut-être du degré zéro de la conscience de classe, quand des prolétaires s'attaquent à d'autres prolétaires, mais ce n'est pas le communautarisme que certains fantasmes recherchent avidement. Nul doute cependant que des conditions sociales spécifiques sont favorables à des replis, des stratégies de survie et d'autodéfense, manipulables en tout sens. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais quels sont, alors, ces communautarismes ? Sont-ils musulmans (voire « islamiques » comme on dit maintenant, si proche d'« islamistes ») ? Sont-ils noirs ? Ils contiennent des bribes de cela et des cultures nationales que les immigrés prolétaires du tiers monde amènent dans leurs valises en carton. Mais ces cultures n'ont aucunement le moyen de se redéployer en France au point d'y recréer des systèmes culturels entiers qui, aux côtés de la culture française, créeraient une véritable situation de multiculturalisme. Ceux qui pourfendent le multiculturalisme – la coexistence ou la rivalité de plusieurs systèmes culturels – se trompent encore de cible : à supposer qu'il doive être combattu, le seul multiculturalisme existant en France est celui résultant du choc des civilisations… latines et anglo-saxonnes – les seules qui puissent se déployer en tant que systèmes. Les phénomènes tendanciels – et nullement aboutis – de communautarismes en France ne doivent rien à l'importation ou à une recrudescence du traditionalisme : ils sont entièrement modernes, entièrement le produit de la vie vécue en France, dans l'espace de la République, loin du modèle républicain. Ce sont des communautarismes entièrement français. On a parqué, depuis les années soixante, les prolétariats français et sud-européens, puis du tiers monde, dans des cités séparées, et on voudrait, quarante ans plus tard, que ceci n'ait aucune conséquence identitaire ? La seule vraie question est en réalité de savoir pourquoi il y en a si peu. Justement : à cause de la République et des droits que des générations de luttes ouvrières ont arrachés. Il n'empêche : une lecture simplement sociale est insuffisante pour expliquer, et surtout, résoudre le problème. Le débat se résumerait alors à la question de la plus ou moins grande intensité, ou habileté, de la politique de la ville. Bien sûr, quand on abandonne des quartiers entiers, on peut s'attendre au pire (on le souhaite peut-être, pour justifier une révolution conservatrice à l'américaine, sur laquelle surfe le sarkozysme). Mais on accepte alors toujours la même structure de l'espace : une urbanisation infinie et non questionnée, une concentration parisienne et francilienne qui infirme tous les discours décentralisateurs, une population française qui devrait toujours croître… On se trouve aujourd'hui dans un contexte étrange où le néojacobinisme et le néolibéralisme se rejoignent pour le pire dans l'imaginaire national. La Révolution de 1789-94 est fondatrice de la République, mais il serait bon de ne point oublier qu'elle fut bourgeoise et se méfiait énormément de ses peuples. Le maillage territorial (notamment par les départements) fut conçu non point pour représenter les sociétés locales auprès de l'État, mais pour représenter l'État auprès d'elles. D'où la rupture, parfois complète, avec les vécus (refus du département Pays basque), les scissions de sociétés désormais écartelées entre deux, voire trois départements (Morvan) avec leur chef-lieu simplement défini pour être à une journée de cheval au maximum. Il en alla de même plus tard avec les « régions-programme » du gaullisme, qui proclamèrent des régions inexistantes (« Pays de la Loire », « Centre », « Rhône-Alpes », etc.), scissionnèrent des régions existantes (Bretagne, Normandie), nièrent des régions avérées (Gascogne, Flandre, etc.), créant autant de notabilités locales sans racines historiques mais – régionalisation oblige, depuis 1983 – dotées de finances considérables. Le règne de Napoléon III avait cristallisé le tout avec son réseau ferré en étoile autour de Paris. Du moins ce dernier avait-il une densité que l'actuel réseau, de plus en plus réduit aux seules LGV, transforme en caricature. Très prochainement, pour aller de Bordeaux à Barcelone, il sera plus « court » de passer par Paris. De même, on a pu décréter « interrégionales » (c'est-à-dire non nationales !), toutes les lignes qui ne passent pas par Paris (et donc à financer par les régions) ! Face au classement calamiteux des universités françaises selon des critères néolibéro-chinois, Mr. Dominique Gallouzeau de Villepin n'a rien imaginé d'autre que de créer une grande École d'économie, bien sûr située à Paris alors qu'un pôle d'excellence en économie existait à Toulouse. C'est ainsi que nos gouvernements « décentralisent » et « déconcentrent » quotidiennement… La France est ainsi imaginée à partir de Paris, la « province » devant être régie par des clones de ce modèle en plus petit. Cela peut être analysé comme un legs néojacobin (le jacobinisme non révolutionnaire de la bourgeoisie triomphante). Mais il se conjugue fort bien avec le néolibéralisme puisque ce dernier, à la seule aune de la loi du marché, donc de la rentabilité immédiate, ne permet des investissements que là où c'est rentable, donc là où la concentration est déjà la plus forte : Toulouse et Marseille, respectivement à 250 et 600 Km de Bordeaux, peuvent rester (au mieux) à 2h05 et 5h43 de cette dernière, mais Paris, à 600 km, sera bientôt à 2h. Ce n'est pas un progrès, c'est une catastrophe : quand on crée de telles proximités artificielles, on ne peut plus aménager le territoire. Le discours décentralisateur néolibéral cache une reconcentration quotidienne à outrance. La fausse opposition centralisation/décentralisation cache l'inexistence de la démocratisation territoriale. Dans ce contexte, rien ne semble pouvoir arrêter la croissance de la région parisienne si ce n'est que la vie y sera devenue impossible, que cette agglomération aura étouffé sur elle-même. Un phénomène, bien sûr en plus petit mais de même nature, se produit, avec les « métropoles d'équilibre » et toutes les agglomérations des capitales provinciales qui grossissent indéfiniment non en raison des besoins raisonnés du pays, mais du fait qu'il est de plus en plus dur de vivre à la campagne (quasi-extinction du paysannat, fin des services publics, etc.) ? Pourtant on sait, depuis le milieu des années 1950 ( Henri Lefebvre) , que la ville est une formation sociale historiquement dépassée. Non dans le sens où elle devrait cesser d'exister, puisque l'histoire, justement, a structuré le territoire avec une place de choix pour elle, mais où il est historiquement dépassé de continuer, aujourd'hui, à encore « produire de la ville », quand les moyens techniques permettent d'urbaniser la campagne, au sens d'une répartition égalitaire, sur tout le territoire, des moyens techniques, économiques, sociaux et culturels de la vie urbaine moderne. L'affirmation progressive de la nécessité de la « politique de la ville » depuis les années 1980 doit en réalité être interprétée comme une alarme que nous envoie la société malade avant la catastrophe. En effet, en dehors de toute politique audacieuse d'aménagement du territoire, dans un contexte où la croissance urbaine infinie est considérée comme une fatalité ou pas même questionnée tant elle semble « naturelle », la politique de la ville n'est rien d'autre que l'accompagnement social du laissez-faire. Ce qui devrait être à l'ordre du jour – les émeutes de cette automne n'étant qu'un petit signe de plus de la grande crise à venir –, est une politique d'aménagement du territoire remettant en cause rien moins que l'imaginaire national actuel de la France organisée exclusivement en fonction du rapport à la capitale, sans que les sociétés locales ne soient considérées comme pertinentes, sans qu'elles influent sur le maillage territorial de la République, sans que la loi de la rentabilité à court terme soit jamais sérieusement contestée. Ce qui devrait être à l'ordre du jour est une politique, radicale et de long terme, de stagnation, voire de décroissance, urbaine, et d'urbanisation de la campagne (au sens de Lefebvre). Cette politique devrait être déclinée dans tous les secteurs : interdiction de construire un seul logement nouveau dans les agglomérations au-dessus d'un certain nombre d'habitants (ce qui n'empêchera pas la rénovation des habitats anciens pour en faire du logement social en centre ville) ; emprunt à taux zéro sans aucune condition de ressource, pour la résidence principale, pour toutes les communes de moins de 1 700 habitants et pour les maisons anciennes (dont la rénovation maintient en place l'artisanat) ; prime au logement des fonctionnaires alignés sur la prime en région parisienne (3 %) pour tous ceux vivant dans les mêmes communes ; reconstitution généralisée des services publics (dont il est aberrant de calculer la rentabilité localité par localité alors qu'ils sont financés par l'impôt), notamment réouverture des petites voies ferrées et maternités ; commandes publiques systématiquement passées aux paysans pour des fonctions de gestion de la nature ; prise en charge par l'État du passage à l'agriculture biologique – potentiellement demandeuse d'une forte main-d'œuvre – pour les paysans le souhaitant ; réforme profonde des structures locales pour en finir avec l'empilement des communautés de « pays » et de communes ; réforme des départements et régions pour en faire de véritables biais d'expression des sociétés locales ; déconcentration réelle des ministères (rien n'impose que les ministères soient tous à Paris !) ; politique de maîtrise de l'immigration non point vue sous l'angle sécuritaire (injuste, populiste et au demeurant inefficace) mais centrée sur la répression du patronat clandestin et sur la délivrance de contrats de travail donnant automatiquement droit à une carte de séjour ; aide à l'autoconstruction et à la rénovation dans les communes rurales plutôt que les contrats de bétonnage passées aux gros constructeurs, fussent-ils des sociétés HLM, etc. Rien de tout cela n'est révolutionnaire, mais tout, dans cela, est antilibéral, puisque supposant le rôle régulateur et organisateur de l'État, loin de la seule rentabilité immédiate qui se coule parfaitement dans l'imaginaire centralisé néojacobin. Ce n'est pas un programme populiste pour gagner les prochaines élections, mais pour assurer l'avenir de la prochaine génération. Il est urgent d'en finir avec le court terme des « politique » de la ville », pour prendre la voie d'un aménagement démocratique, social et dynamique de l'ensemble du territoire du pays. Car la prochaine fois, ce ne sera pas seulement la voiture du voisin qui brûlera.
Michel CAHEN 18 / 12 / 2005 |
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