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Faute d'inspiration et d'imagination, la vogue pour les modèles étrangers…Depuis quelque temps déjà, il est de bon ton de vanter les supposés mérites de modèles économiques et sociaux étrangers. C'est le cas des modèles anglais et chinois. Ce phénomène de mode en faveur de systèmes exotiques s'inscrit dans des logiques diverses mais à n'en point douter complémentaires. Si besoin en était, la chose prouverait de manière éclatante l'évident désarroi de nos élites dès lors qu'il s'agit de penser les bases d'un vivre-ensemble adapté aux impératifs du XXI° siècle. Pas de doute, l'inspiration et l'imagination à l'heure de la réflexion leur font gravement défaut. Mais l'opération se double également d'une vision notoirement pessimiste de ce qui existe en France, débouchant sur une critique radicale de ce qui, à défaut peut-être de constituer un hypothétique modèle français, fait la singularité et la renommée de notre pays dans le monde. Cette stratégie, car il est manifeste qu'il s'agisse bel et bien d'une stratégie réfléchie (¹), est dans la filiation de l'entreprise de dénonciation systématique de la France, dont les étapes les plus significatives au cours des dernières années ont été la stigmatisation d'une France moisie ou d'une France qui tombe . Ces arguments sont d'ailleurs repris à profusion par le Medef ou encore par Nicolas Sarkozy. Le contexte et le but sont clairement identifiés et convergent. Après l'implosion du bloc soviétique, certains ont voulu y voir la preuve évidente de la supériorité naturelle du système capitalisme : désormais il n'y aurait plus d'alternative possible. Le monde serait capitaliste ou ne serait plus ! L'objectif est clair : c'est la conception la plus dure du capitalisme (ou pour faire plus moderne, du néolibéralisme mondialisé…) qu'il semble nécessaire de faire triompher sans plus attendre. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, y compris et surtout les manipulations intellectuelles les plus éhontées. Le modèle anglais est bien connu : il commença à être instauré avec l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 qui synthétisa son programme dans la formule suivante, TINA ( There is no alternative ). Il s'agissait de mettre au goût du jour un libéralisme débridé. Les méthodes pour le moins brutales utilisées par la Dame de fer (que l'on songe à cet égard au traitement de la grève des mineurs britanniques au début des années 1980 pour s'en persuader) provoquèrent dans un premier temps un effet plutôt répulsif. On doutait fortement de la possibilité d'être en capacité de l'adapter aux particularités de la société française. L'attrait immodéré pour le modèle anglais est en définitive assez récent. Dans ce processus, le rôle de Tony Blair ne saurait être minimisé. Il lui a conféré une caution de pseudo respectabilité. Le modèle en question n'était pas uniquement et outrancièrement thatchérien , mais il pouvait même maintenu, voire même approfondi, donc en quelque sorte légitimé, par d'autres qui prétendaient se situer à gauche sur l'échiquier politique. Il n'est pas indifférent de remarquer que des personnalités comme Madelin, Raffarin ou Seillères aient loué avec tant d'entrain le pragmatisme en la matière de Tony Blair. La montée en puissance du modèle chinois s'est effectuée également en deux étapes successives. La première a coïncidé avec l'ouverture économique prônée dès le début des années 1980 par le successeur de Mao, Deng Xiaoping. Pragmatisme et efficacité étaient à l'ordre du jour, fort bien résumés par la célèbre phrase du leader chinois : « Qu'importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape des souris ! ». Au cours de la décennie suivante, on a assisté à une intensification de cette option, si bien que la Chine (officiellement encore communiste) est devenue le paradis du néolibéralisme. Son atout dans la compétition internationale réside dans un vaste réservoir d'ouvriers aux salaires extrêmement faibles : une main d'œuvre bon marché, abondante mais surexploitée, représente le principal moteur de l'expansion de l'économie chinoise. La Chine fait des envieux : elle impose un capitalisme sauvage que l'Occident ne parvient pas à instaurer chez lui. La version idéalisée de ces deux systèmes que l'on nous propose un peu hâtivement comme des modèles à imiter sans guère de précautions d'usage ne doit pas occulter une réalité bien plus sombre, voire sordide en certains cas. Les zones d'ombres pour l'un comme l'autre sont bien réelles. Il convient de les vulgariser parmi l'opinion publique afin de ne pas se laisser entraîner dans de funestes illusions qui n'ont pour but que de promouvoir des politiques fondamentalement rétrogrades. (¹) Se reporter à l'article intitulé « La méthode de la régression sociale : théorie du déclin, stratégie de la « modernisation », Francis DASPE, Janvier 2005 sur le site internet www.agaureps.fr.st Francis DASPE 09 / 08 / 2005 Les zones d'ombre du modèle anglaisOn nous vante avec une telle frénésie les vertus supposées du modèle anglais thatchéro-blairiste que cela en devient franchement suspect. Il nous vient par conséquent l'envie de mettre en lumière les réalités de ce modèle afin de savoir véritablement de quoi il en retourne effectivement. Et à la lueur de l'investigation en règle de ce modèle, on s'aperçoit très rapidement qu'il recèle bon nombre de zones d'ombre peu reluisantes. Ce sont celles-ci qu'il s'agit de mettre en relief. On nous présente un taux de chômage relativement faible, inférieur à 5 % de la population active, certains n'hésitant pas à parler de situation proche du plein emploi. Les Britanniques se sont davantage attaqués aux chômeurs qu'au chômage. Il suffit de plusieurs indicateurs pour s'en rendre compte. Près de 3 millions d'Anglais sont officiellement « en incapacité de travail », soit pour des raisons de santé, soit pour un éloignement prolongé d'un emploi (il serait plus exact de parler d'exclusion). Plus d'un salarié sur quatre est à temps partiel (un temps partiel très souvent subi et non souhaité), soit un taux deux fois supérieur à celui de la France. L'indemnisation du chômage y est beaucoup moins généreuse : en moyenne 45 % du salaire sur des périodes plus restreintes. Tout cela aboutit à échanger des chômeurs indemnisés contre des travailleurs pauvres. En définitive, la fluidité, la précarité et la flexibilité donnent seulement l'illusion d'un dynamisme accrû du marché du travail outre-Manche. En fait, beaucoup de chômeurs ne sont pas comptabilisés et les injustices sociales se creusent. La privatisation des services publics a conduit au final à leur démantèlement systématique. L'état des chemins de fer britanniques en fournit une illustration flagrante, voire même malheureusement, caricaturale. On pourrait ajouter à ce tableau l'état plus que médiocre du système de santé, de ses files d'attente interminables et de ses délais avant d'obtenir un rendez-vous ou la possibilité de se faire opérer, faute de lits disponibles. Un médecin passe en moyenne huit minutes avec un patient. La dégradation dans laquelle l'Ecole britannique est tombée est patente, à tel point que les Anglais nous envient notre système éducatif qui pourtant est loin d'être exempt de dysfonctionnements. La croissance britannique repose principalement sur un niveau de consommation élevé. Mais cette consommation possède des bases fragiles : elle se fait très largement à crédit. En effet, la moitié des dettes sur cartes de crédit de l'Union européenne sont en Angleterre ! L'endettement des ménages est de surcroît aggravé par la flambée immobilière qui en résulte. La question du logement est particulièrement épineuse de l'autre côté de la Manche. La productivité reste beaucoup plus faible en Angleterre qu'en France. Il s'agit certainement de l'indicateur qui doit nous conduire à un réel optimisme pour l'avenir de la France, n'en déplaise aux discours catastrophistes tenus par les séides du Medef et autres angoissés du déclin inexorable de notre pays. Si nos voisins anglais travaillent en moyenne 43 heures par semaine, ils demeurent 20 % moins productifs que nous. Car il ne faut pas oublier que de plus en plus d'Anglais sont tentés par la France, et pas seulement pour venir y faire du tourisme que ce soit en Normandie ou en Dordogne. Les motivations à un tel exode sont d'ailleurs variées. On s'installe en France car on y est mieux soigné, on y voyage en sécurité, on a la possibilité de prendre cinq semaines de congés payés. Une vision aux antipodes de la thématique lancinante de « la France qui tombe » pour ne pas avoir imité servilement le modèle anglo-saxon. La France n'a pas à craindre une éventuelle comparaison avec son voisin situé de l'autre côté de la Manche. Les tenants de l'auto dénigrement perpétuel visent à promouvoir un modèle de société incompatible avec le progrès social, et ce pour quelques profits (exonérés d'impôts, cela va de soi) de plus. Francis DASPE 10 / 08 / 2005 Les laissés pour compte du miracle chinois : les « xiagang »La forte croissance de l'économie chinoise ne se faite pas sans s'accompagner de drames sociaux, écologiques ou sanitaires. Les fermetures de milliers d'usines d'Etat se sont multipliées ces dernières années. Elles laissent sur le carreau de nombreux ouvriers ainsi licenciés. Le terme de xiagang zhigong désigne un statut créé par les autorités chinoises. Il désigne littéralement ceux qui sont « descendus de leur poste de travail ». Ils possèdent en fait un statut hybride : ils ne sont plus employés mais sont toujours sous contrat. Leurs conditions de vie sont très souvent particulièrement précaires. Ce sont les laissés pour compte du miracle chinois dont on nous rebat les oreilles en Occident. Ces ouvriers ont d'abord été licenciés avec un pécule de quelques milliers de yuans donné par l'entreprise et des indemnités versées par les collectivités locales ou l'Etat mais limitées dans le temps. Ce sont souvent les plus âgés qui n'ont pas réussi à retrouver un travail stable. Misère et flexibilité deviennent leur lot quotidien. Les travaux qui leur sont demandés, la plupart du temps des petits boulots faisant penser au secteur informel des pays pauvres d'Afrique, sont souvent payés à l'heure. Les logements ressemblent davantage à des taudis qu'à des habitations décentes. Cette nouvelle catégorie de chômeurs faiblement indemnisés se sent de plus en plus abandonnée par les pouvoirs publics. Les xiagong ont décidément bien du mal à entrevoir les fruits de la « civilisation du socialisme de marché » promise par les dirigeants communistes au pouvoir. Des personnes que les experts nous vantant les vertus de cette Chine en transition ne veulent pas voir. Car ce sont les victimes d'un capitalisme à la chinoise effréné. Francis DASPE 10 / 08 / 2005 Une des bases du décollage chinois : l'exploitation des « mingong »Une bonne partie de la main d'œuvre bon marché sur laquelle s'appuie en grande partie l'expansion économique chinoise provient des campagnes du pays. La Chine connaît des flux migratoires en direction des grandes métropoles de très grande ampleur. Un parallèle peut d'ailleurs être effectué à bon escient avec l'exode rural qui avait soutenu la révolution industrielle au XIX° siècle en Europe. Si la Chine est en passe de devenir « l'atelier du monde », il semble malheureusement que cela passe par l'exploitation de ces travailleurs migrants en provenance des campagnes appelés dans le langage local mingong . Exploitation, car il ne fait pas de doute que ces travailleurs, pourtant socle de la croissance de l'économie chinoise, soient considérés dans les faits comme des citoyens de seconde zone, un peu comme les pauvres hères que décrivaient Zola dans ses romans. Quand ils occupent un emploi stable, ils perçoivent des salaires de misère pour des journées de labeur pouvant atteindre en moyenne 12 à 15 heures. Les autres essaient non sans mal de se louer, à l'aide de pancartes brandies le matin dans la rue, à la journée, voire à la tâche tels des esclaves des temps modernes. Ne possédant pas dans la majorité des cas un contrat de travail en bonne et due forme, ils peuvent être mis à pied du jour au lendemain sans la moindre explication, devant assurer par eux-mêmes les conséquences d'un accident du travail ou d'une maladie. Citoyens de seconde zone, car ils doivent de surcroît s'acquitter de taxes et d'impôts d'un montant supérieur à ceux des locaux. Les mingong sont tenus de payer une liste conséquente de taxes diverses : permis pour quitter leur région d'origine, carte d'identité, certificat de célibat, certificat montrant qu'ils ne sont pas nés hors quota du planning familial, dépôt d'une caution auprès de l'employeur etc… Parfois logés sur leur lieu de travail, si cela résout pour partie l'épineuse question du logement, les mingong sont de la sorte sous la dépendance de leur employeur et à la merci d'exactions financières présentées comme des retenues sur salaires. C'est ainsi qu'en 2001, sur les 51 000 plaintes déposées auprès des autorités de Shenzen, 43 % concernaient des cas de salaires non versés. La conquête de marchés à l'exportation repose donc sur ces mingong aux conditions de vie et de travail calamiteuses. Cette situation constitue une formidable régression à l'échelle planétaire et représente une des faces noires de la mondialisation pour laquelle toutes les formes de dumping sont érigées en nécessités absolues dans le cadre d'une compétition sans merci. Francis DASPE 10 / 08 / 2005 |