Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Juin 2005


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Paul Wolfowitz ou l'alliance entre « néo-cons » et « néo-lib »

Au début de ce mois de juin, Paul Wolfowitz, désormais ancien numéro 2 du Pentagone, faucon d'entre les faucons, a pris la tête de la Banque mondiale. Un des architectes de la guerre en Irak, avec Donald Rumsfeld, est en donc en charge de l'institution internationale chargée de promouvoir le développement des pays pauvres.

Pourtant pas grand-chose ne semblait le prédisposer à occuper cette fonction : n'étant ni économiste, ni banquier, ne s'étant jusqu'à présent pas préoccupé des questions de développement, ses compétences en la matière apparaissaient pour le moins limitées.

Paul Wolfowitz est un des chefs de file et théoriciens des néo-conservateurs qui occupent une position dominante au sein de l'administration Bush, et dont l'objectif est d'imposer la suprématie des valeurs américaines partout dans le monde par tous les moyens, y compris en recourant à des guerres préventives. Sa nomination à la présidence de la Banque mondiale symbolise à merveille la convergence d'intérêt entre les néo-conservateurs promoteurs d'une pax americana si peu pacifique en réalité et les néo-libéraux attachés à déréguler l'économie mondiale au bénéfice principal de l'empire américain. Cet événement s'inscrit à n'en point douter dans une optique clairement impérialiste ou néo-colonialiste .

Des craintes que la puissance de l'institution financière, créée au lendemain de la deuxième guerre mondiale dans le prolongement des conférences de Bretton-Woods et de San Francisco, ne soit de manière détournée mise au service de la politique du président Bush se sont exprimées. L'aide au développement pourrait être utilisée comme un moyen de pression afin d'obtenir des changements politiques ou des inflexions en matière économique contre l'avis des populations concernées, mais en conformité avec les objectifs de démocratie et d'économie de marché fixés par la Maison-Blanche. Certains experts suspectent aussi le nouveau président d'être tenté de réorienter une part croissante des flux financiers en direction de la région ô combien stratégique du Moyen-Orient dans laquelle les Etats-Unis sont fortement impliqués, pour ne pas dire embourbés, et ce au détriment de l'Afrique subsaharienne d'un intérêt géopolitique moindre.

Afin de prévenir ces critiques, Paul Wolfowitz a entrepris une véritable campagne publicitaire dans le but de corriger une image peu reluisante. Se présentant comme «  un cœur qui saigne devant la misère  », déclarant qu'il considérait que «  rien n'est plus gratifiant que d'aider les gens dans le besoin  », il se veut rassurant. Celui qui n'avait de cesse de pousser à l'invasion de l'Irak n'a pas hésité à affirmer dans une de ses nombreuses interviews que «  le développement économique est plus efficace que les armes dans la lutte contre la tyrannie  », non sans préciser toutefois que l'Afghanistan et l'Irak étaient «  des exceptions nécessaires  ».

L'ancien faucon du Pentagone utilise, afin de s'octroyer une certaine respectabilité, ce qui tient lieu à l'administration Bush de doctrine sociale baptisée de conservatisme compassionnel . En dépit de tous ces efforts et concessions (et parmi lesquels la nomination du présumé socialiste Pascal Lamy à l'OMC est à ranger…), nous sommes en droit de nous demander si le loup n'a pas été introduit dans la bergerie. La tactique retenue par le président Bush, qui bénéficie maintenant de la durée que sa réélection lui a conférée, apparaît nettement : se saisir des grandes institutions internationales en y infiltrant ses protégés. Les contrôler de la sorte donnera alors peut-être l'impression que l'unilatéralisme américain s'est assagi… Ce dont profiteront les visées des néo-conservateurs et néo-libéraux coalisés.

Francis DASPE 10 / 06 / 2005

Le modèle danois de « flex-sécurité » : une imposture made in Medef ?

En politique, la quête effrénée de références nouvelles peut faire l'objet d'interprétations fort différentes. Cela peut dénoter d'une ouverture d'esprit extrêmement louable dans la recherche de solutions à des questions éminemment complexes mais aussi témoigner au contraire d'un certain désarroi devant des réalités perçues comme plus ou moins insurmontables. Le récent engouement pour le modèle danois de la «  flex-sécurité  » semble plutôt relever de la seconde catégorie.

Le nouveau premier ministre Dominique de Villepin l'a de fait présenté comme le moyen de résoudre pour partie le problème de l'emploi, mission qui lui a été assignée par le président de la République lors de sa nomination à Matignon. Le terme constitue en soi une apparente contradiction : il allie pour le salarié danois une grande flexibilité et l'assurance de filets de sécurité destinés de minimiser les risques de précarité qui pourraient en résulter.

La flexibilité se caractérise par la facilité accordée aux entreprises d'embaucher et de licencier à leur guise en fonction de l'évolution de la conjoncture. C'est ainsi que les préavis de licenciements sont relativement courts. En outre, les patrons ne sont pas assujettis à de lourdes charges sociales. C'est ainsi que ce système génère une très forte mobilité : un tiers des Danois changent d'emploi dans l'année. Conséquence d'un tel dispositif : l'emploi reste à un niveau élevé dans le pays, avec un taux de chômage se situant aux alentours de 5 %.

Dans cette configuration, les entreprises n'ont pas de véritables obligations sociales envers leurs employés. C'est l'Etat qui s'en charge depuis des décennies, finançant pour les chômeurs des systèmes d'indemnisation coûteux (90 % de leur salaire brut pendant quatre ans, plafonné à 14 000 couronnes mensuelles, soit environ l'équivalent de 2 000 euros) et mettant en œuvre à leur intention des parcours de formation continue attractifs. Les chômeurs danois sont incités à se recycler et bénéficient d'un suivi soutenu de la part des agences pour l'emploi.

La faiblesse des charges sociales est contrebalancée par des taux d'imposition parmi les plus élevés d'Europe. Cette politique se révèle particulièrement onéreuse : son coût est évalué approximativement à 4 % du Produit intérieur brut. L'Etat se substitue en de nombreux domaines aux entreprises exonérées d'obligations et de charges.

La «  flex-sécurité  » danoise ne constitue certainement pas la panacée aux problèmes d'emploi rencontrés par la France. Elle possède ses limites. Elle ne crée pas davantage d'emplois aux dires des syndicalistes danois, simplement un turn over en donnant seulement l'impression. Elle s'inscrit également dans une culture politique spécifique, reposant sur un engagement fort des pouvoirs publics : une fiscalité élevée, un volontarisme économique caractérisé par le lancement en 1993 de vastes chantiers d'infrastructures publiques coïncidant avec l'arrivée au pouvoir des socio-démocrates.

Ce n'est pas le chemin que semblent prendre les gouvernements français depuis plusieurs années. La baisse de l'impôt sur le revenu pour les tranches supérieures, inaugurée par Dominique Strauss-Kahn, relayée de manière démagogique par le candidat Chirac en 2002, cyniquement mise en pratique par le gouvernement Raffarin, se situe à rebours de cette optique momentanément évoquée par Villepin. De même, l'inféodation aux critères de Maastricht et au pacte de stabilité réduit notoirement les marges de manœuvre pour une politique volontariste de relance économique, seule capable à vrai dire d'amorcer une reprise significative de l'emploi.

En définitive la thématique de la «  flex-sécurité  » à la danoise agitée par le nouveau premier ministre constitue une mystification supplémentaire. Une véritable imposture. Car les salariés auraient la flexibilité, génératrice de précarité, de dégradation des conditions de travail et de vie, mais seraient privés, faute de moyens financiers suffisants et de volonté politique résolue, des bienfaits d'une sécurité et d'une protection minimales. En somme le programme du Medef habillé de pseudo considérations sociales vouées à rester lettre morte.

Francis DASPE 11 / 06 / 2005

Economie de marché : un abus de langage

On nous rebat les oreilles de ce qui nous est présenté comme une fatalité : l'économie de marché a triomphé et il n'y aurait désormais plus d'alternative possible. Il nous faudrait se résoudre à vivre sous l'emprise du marché. Il y a de quoi être véritablement démoralisé…

Au-delà de mots utilisés comme des fétiches, il est nécessaire de comprendre leur sens afin d'appréhender les réalités concrètes et quotidiennes. Dans un dictionnaire des sciences économiques et sociales, j'ai cherché la définition de marché. Il y était écrit : «  lieu, réel ou fictif, où se réalisent les échanges, où se rencontrent une offre et une demande, et où se fixe un prix négocié entre les parties prenantes  ». Me rappelant l'invective classique des libéraux de tout poil qui consiste à nous demander ce que nous proposerions à la place de leur sacro-sainte économie de marché («  vous ne voulez pas revenir à une économie soviétique au moins ?  »), je me disais, qu'au vu de cette définition simple, une économie soviétique pouvait être aussi, d'une certaine manière, considérée comme une économie de marché ! Car enfin, il y existe bien des échanges, il y a bien la rencontre entre une offre et une demande, un prix est bien fixé par des acteurs économiques… Ce qui en fin de compte diffère sont les modalités, rien de plus.

La traité constitutionnel européen m'est venu en secours (qui l'eût crû ?) dans ma réflexion, et plus précisément le fameux article I-3. Il faut reconnaître qu'il aura eu l'immense mérite de faire découvrir à un grand nombre de personnes les tenants et les aboutissants de l'idéologie libérale. Le principe indiquant que, pour combattre son adversaire, il soit nécessaire d'en avoir une bonne connaissance, se révèle une fois de plus exact.

Pour beaucoup, une économie de marché se conjugue nécessairement avec une concurrence libre et non faussée . Il nous semble qu'il s'agisse d'un abus de langage : pourquoi diantre une situation dans laquelle la concurrence ne serait pas libre (c'est-à-dire régulée, circonscrite à l'intérieur de certaines limites, afin qu'elle ne soit pas sauvage ou simple loi de la jungle) et faussée (c'est-à-dire que des acteurs publics y interviendraient au nom de l'intérêt général) ne serait pas compatible avec le label économie de marché  ?

Et si finalement une des alternatives à la mondialisation financière effectuée sur des bases néo-libérales ne consistait pas à promouvoir tout simplement une économie de marché où la concurrence ne serait pas libre mais résolument faussée  ? Ce qui laisse soit dit en passant ouvertes bien des possibilités d'action. C'est au nom de ce principe révolutionnaire aux yeux des défenseurs d'un libéralisme orthodoxe que nous pourrions envisager la renationalisation du secteur de l'eau, proposer la création d'un grand service public gratuit des Ponts et Chaussées (1), protéger nos industries tant dans un cadre national qu'européen des pratiques agressives et déloyales de dumping social et fiscal.

Une des raisons du succès actuel (mais non irrémédiable) du libéralisme économique provient de fait qu'ils s'est approprié (on pourrait privatisé) certains mots en les dénaturant à leur avantage sous couvert de pseudo scientificité. L'expression économie de marché en est un exemple significatif. La reconquête du terrain perdu passe par une nécessaire critique sémantique afin de démystifier les principes sur lesquels se fonde le libéralisme, qui avant se nommait plus justement capitalisme… Voilà un autre enjeu essentiel : lutter contre toutes les formes d'usurpation d'identité et les abus de langage idéologiquement orientés.

•  Voir à ce sujet l'article de Jacques DELAVEAU intitulé «  Et si on parlait du Service public des Ponts et Chaussées…  » de Janvier 2005 sur le site internet www.agaureps.fr.st

Thierry DONGUAT 11 / 06 / 2005

Italie : le référendum de la régression

Dimanche 12 et lundi 13 juin, les électeurs italiens étaient appelés à se prononcer par référendum. Non pas sur le traité constitutionnel européen, mais à propos d'une loi adoptée par les parlementaires italiens en février 2004 sur la bioéthique et la procréation assistée. Les résultats ont de quoi inquiéter les citoyens qui mettaient en avant à juste titre les risques de régression qui peuvent affecter l'Europe en terme de droits humains les plus élémentaires, principalement en ce qui concerne les femmes.

Les opposants à cette législation ayant recueilli un nombre suffisant de signatures, un référendum abrogatif d'initiative populaire a ainsi pu être organisé. Le litige portait sur quatre articles d'un texte controversé qui a déchaîné les passions de l'autre côté des Alpes. Le statut juridique de l'embryon fait l'objet d'un débat virulent dont l'intensité rappelle celle des batailles des années 1970 et 1980 relatives aux droits au divorce et à l'avortement.

Les partisans du oui au référendum (donc de l'abrogation des dispositions jugées obscurantistes) souhaitaient faciliter l'accès à la fécondation assistée. Pour ce faire, ils revendiquaient :

•  la suppression de l'équivalence de droits entre l'embryon et l'être humain que la reconnaissance d'un statut juridique de l'embryon s'accompagnant de droits de l'embryon induisait en creux.

•  la suppression de l'interdiction de créer plus de trois embryons lors d'une tentative de fécondation in vitro et de l'obligation de les implanter immédiatement dans l'utérus de la mère sans diagnostic préimplantatoire et recherche d'éventuelles maladies génétiques.

•  la suppression de certaines des limitations faites aux recherches médicales et scientifiques sur les embryons.

•  la suppression de l'interdiction de pouvoir recourir à un donneur extérieur pour les couples porteurs de maladies génétiques héréditaires, seuls les couples stériles pouvant avoir recours à la fécondation assistée.

Cette loi avait été votée sous la pression des milieux catholiques de la péninsule qui voulaient en finir avec ce qu'ils considèrent comme le «  massacre des innocents  ». C'est très logiquement que le pape Benoît XVI s'est engagé, dans la filiation de son prédécesseur, en défendant le «  caractère sacré de la vie humaine dès sa conception  ».

Quant aux partisans du oui, ils craignent que ces stipulations ne soient une première étape dans la remise en cause du droit à l'avortement. Ils dénoncent également des mesures qui brident la recherche scientifique en la matière, deux prix Nobel de médecine pointant le risque de «  faire retomber l'Italie au Moyen Age  » ; les chances de guérison de certaines maladies et de réparation d'organes en mauvais état s'en trouveraient affectées. Les restrictions ainsi édictées diminuent notoirement les probabilités de succès en cas de procréation médicalement assistée, aggravant de surcroît les risques sanitaires pour les femmes.

Il est vrai que les tentatives de régressions dans ce domaine avancent la plupart du temps masquées, n'osant se dévoiler au grand jour. La France a connu le fameux amendement Garraud, du nom du député de Gironde, qui, au motif de lutter contre la conduite en état d'ivresse, proposait qu'en cas d'accident causant la mort d'une femme enceinte, le fautif écope d'une peine alourdie pour avoir enlevé une vie et une promesse de vie.

Il s'agissait à n'en point douter d'un ballon d'essai destiné à tester le degré de vigilance des personnes attachées aux conquêtes du mouvement féministe. Et que dire de l'article II – 62 du traité constitutionnel européen qui stipulait que «  toute personne a droit à la vie  », sans la moindre référence symétrique à un quelconque droit à l'avortement ou de pouvoir disposer librement de son corps pour les femmes ? (1)

La stratégie des partisans de ces mesures réactionnaires a consisté à conseiller ouvertement l'abstention : pour que le scrutin puisse être validé, il fallait que le taux de participation dépasse 50 %. L'Eglise catholique a publiquement appelé à ne pas aller voter.

Malheureusement, seuls 25,9 % des électeurs italiens se sont rendus aux urnes. Cela signifie par conséquent que les articles les plus réactionnaires de la loi resteront en vigueur. A ceux qui pensent que les conquêtes, qu'elles soient politiques, sociales ou féministes, constituent un acquis sur lequel il serait impossible de revenir au motif d'un prétendu sens de l'Histoire, ce référendum de la régression vient apporter un cinglant démenti. Plus que jamais la vigilance s'impose.

C'est le sentiment de la ministre italienne de l'Egalité des chances qui regrettait de garder «  une loi pleine d'erreurs, arriérée  ». Elle craignait en outre que cela ne constitue le signal pour une campagne d'opinion visant à remettre en cause le droit à l'avortement conquis en 1978 (et qui avait résisté à un référendum abrogatif en 1981). Il suffit de garder présent à l'esprit que les femmes polonaises ont perdu ce droit au début des années 19990…

•  Consulter sur le site internet www.agaureps.fr.st l'article d'Eric COSSEVIN et Francis DASPE intitulé «  Laïcité et libre disposition de son corps dans le TCE  » daté de Mars 2005.

Sylvie ERBANI 14 / 06 / 2005