Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Février 2005


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L’impossible come-back de Lionel

Il a suffi de la parution d’un livre anonyme intitulé « Au secours, Lionel revient ! » pour qu’éclate une tempête dans le verre d’eau socialiste. Les suppositions sur l’identité du « haut-dignitaire » du parti socialiste ayant pu commettre ce brûlot jugé incendiaire sur l’ancien chef de feu la Gauche plurielle (désormais rebaptisée gauche durable…) sont allées bon train.
         Lionel Jospin veut-il revenir dans l’optique des présidentielles de 2007 ? Peut-il effectuer son come-back ? Va-t-il le faire ? Telles sont les questions qui hantent les esprits de bon nombre de dirigeants ou de simples militants socialistes. Son départ annoncé dès le soir du 21 avril 2002 de la scène politique avait été diversement apprécié. Sous le coup de l’émotion, on avait d’abord salué l’attitude gaullienne de l’éliminé du premier tour sachant en tirer les conséquences immédiates. D’autres avaient émis quelques réserves, considérant qu’un capitaine n’abandonne pas le navire en cours de naufrage. Commençait alors le droit d’inventaire sur les cinq années du gouvernement Jospin.
         En guise de traversée du désert, Lionel Jospin n’eut qu’à franchir le pont reliant La Rochelle à l’île de Ré. L’exilé n’adopta pas pour autant le mode de vie du reclus : très vite, il intervint, certes de manière parcimonieuse donc toujours attendue, dans le débat public, sachant utiliser à l’occasion les médias. Jospin, tout en cultivant l’éventualité du recours, restait à la fois une hypothèse et une hypothèque pour le parti socialiste. Attendre que les conditions lui deviennent favorables, telle était sa stratégie : laisser du temps au temps… Ses amis ne restaient cependant pas inactifs : à dose homéopathique, ils entretenaient l’espoir et la mémoire de celui qui pouvait rester comme le « meilleur candidat » pour 2007.

Paradoxalement, la victoire du oui au référendum du parti socialiste rend plus aléatoire la possibilité de son retour. Car ce résultat écarte (momentanément) Laurent Fabius de la course. L’espoir d’un retour de Jospin réside dans le fait qu’il apparaît comme le plus à même d’empêcher son éternel rival en Mitterrandie de devenir le candidat socialiste en 2007. La victoire du non aurait placé Fabius en position très favorable dans l’optique des prochaines échéances présidentielles. C’est à cette condition que la mécanique du TSF (tout sauf Fabius) aurait pu s’enclencher : bon nombre des éléphants se seraient résignés à se rallier derrière le panache blanc de Jospin, limitant leurs ambitions à celles de simple premier ministrable… Ce qui aurait donné lieu à de dures négociations en perspective !
         Débarrassés de l’épée de Damoclès Fabius, voilà que les appétits s’ouvrent et les lames s’aiguisent. Les Hollande, Strauss-Kahn, Lang, Aubry, voire Delanoë, Guigou ou Dray se sentent pousser des ailes. Nul besoin de Jospin qui devient de fait un obstacle ! « Lionel est grand, c’est une référence incontournable, mais qu’il tienne sa parole de renoncer à la vie politique ! ». Voilà à quoi les caciques du parti socialistes aimeraient cantonner Jospin afin de pouvoir assouvir leurs ambitions politiques.

Il ne fait pas de doute pour nous que Lionel Jospin garde en tête le secret espoir de constituer le recours du parti socialiste pour l’échéance 2007. Patiemment, il guette son heure : lui au moins, et contrairement aux autres prétendants, possède le temps et n’a pas l’esprit occupé par des enjeux politiques immédiats. Si les conditions favorables ne se présentent pas, cela ne sera pas considéré comme un échec personnel : il n’était officiellement candidat à rien !
         La dernière déclaration de son fidèle lieutenant Daniel Vaillant est à cet égard éclairante : « Si la victoire en 2007 s’annonce facile, la logique veut que notre candidat soit notre premier secrétaire. Si la partie s’avère plus difficile, il faudra choisir le meilleur candidat possible pour faire gagner la gauche. ». Pour Daniel Vaillant, qui croyez-vous qui soit le meilleur candidat ? Et pour Lionel Jospin en personne dont l’ego surdimensionné lui a joué de mauvais tours ? Au passage, la formule n’est pas très agréable pour François Hollande : le premier secrétaire et le meilleur candidat sont deux personnes différentes.
         Le retour de Lionel ne constitue pas une bonne solution. Il n’est pas souhaitable : ce n’est pas avec de l’ancien que l’on rénovera la gauche. L’usage du droit d’inventaire, qu’il se soit réalisé ouvertement ou à mots couverts, en interne ou l’extérieur du parti socialiste, a révélé que les années Jospin recelaient une part de passif que la gauche dans sa diversité ne peut négliger si elle veut élaborer un projet alternatif à la politique de régression sociale conjointement menée par le gouvernement Raffarin et le Medef. Et de ne pas se contenter d’une simple alternance mécanique déterminée par un retour de balancier.

Francis DASPE 06 / 02 / 2005

La méthode de la régression sociale : théorie du déclin, stratégie de la « modernisation »

Texte paru dans la rubrique « Tribune Libre » de L’Humanité du 22 février 2005.
         Editorial paru dans la « Lettre mensuelle » n° 106 de Février 2005 de Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde.

Le ministre de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat, Renaud Dutreil confiait le 20 octobre dernier devant le think tank ultralibéral de la Fondation Concorde la nécessité de « tenir un discours expliquant que nous sommes à deux doigts d’une crise majeure, mais sans paniquer les gens, car à ce moment-là ils se recroquevillent comme des tortues ». Etait ainsi divulgué le mode d’emploi pour réformer et moderniser la France à la sauce libérale.
         Les propos insistants accréditant l’idée d’un déclin prononcé de la France ou d’une inquiétante perte de compétitivité de son économie s’inscrivent dans cette logique. L’objectif est de préparer les esprits à une modernisation made Medef : puisque (presque) tout va mal, il est urgent de réformer, c’est en cela que consiste le programme du baron Seillière. Ces dernières années se sont caractérisées par l’intensification accrue de telles campagnes de dénigrement.

L’offensive avait commencé dès novembre 2002 avec le classement de l’attractivité des pays effectué par l’ERT (Table Ronde des Industriels Européens), organisme qui regroupe les plus grandes entreprises du continent. Quelle n’avait pas été notre stupéfaction de constater que la France était reléguée au-delà du trentième rang, coincée entre la Hongrie et la Thaïlande ! La sortie de ce document ne relevait pas de l’anecdote ou du pur hasard. Il s’agissait de préparer les esprits au premier train de réformes du gouvernement Raffarin que le mouvement social du printemps 2003 s’évertua à contrarier.
         Le rapport de Virville du début de l’année 2004 prolongeait l’entreprise de démolition commanditée par le Medef. En exagérant très largement les rigidités du marché du travail, l’objectif recherché était de procéder au détricotage en règle du droit du travail fallacieusement présenté comme un handicap rédhibitoire dans le cadre de la mondialisation financière. Il faut dire qu’en réalité se profilait la loi de mobilisation économique pour l’emploi…
         Comme s’il en était besoin, voilà qu’en octobre 2004 le rapport Camdessus, du nom de l’ancien directeur général du Fonds Monétaire International, en remettait une couche supplémentaire. Considérant que la France court à la catastrophe, il en appelle à un sursaut décliné en 110 mesures faisant largement appel à la panoplie libérale classique. Renaud Dutreil rend d’ailleurs hommage au savoir-faire de Michel Camdessus : promouvoir un discours globalement pessimiste sans pour autant effrayer le citoyen. L’expression « agilisation de l’Etat » pour désigner une cure d’amaigrissement drastique de la fonction publique en représente un échantillon édifiant et savoureux. Le rapport en question avait entre autre pour fonction de circonscrire la future loi de cohésion sociale de Borloo dans le cadre d’une logique strictement libérale, au cas où le ministre aurait l’incongruité de manifester des velléités sociales trop affirmées.

Se pose en creux avec acuité la question de la pertinence des critères retenus afin de déterminer la compétitivité et l’attractivité des économies. Elles se mesurent à l’aune de dogmes néo-libéraux qui tous vont dans le sens de la régression sociale : flexibilité, précarité, modération salariale, dégrèvements fiscaux (pour les entreprises, cela va de soi !), législation sociale évanescente pour ne citer que quelques éléments parmi les plus significatifs. S’agit-il des seuls critères qui permettent d’évaluer la vitalité d’une économie ? Peut-on, à la lueur de ces seules données idéologiquement orientées, diagnostiquer un soi-disant décrochage en terme de compétitivité ? Cela met en exergue la fausse objectivité de prétendus experts indépendants et neutres dont les analyses répondent en fait à des commandes patronales.
         La réalité est à nuancer : sans pour autant verser dans un optimisme béat, l’économie et la société françaises possèdent des atouts à faire valoir. D’après l’Agence Française pour les Investissements Internationaux (AFII), le France se situe pour l’année 2003 au second rang en ce qui concerne la capacité à attirer des capitaux étrangers, devancée par la seule Chine. Ce qui est fort honorable pour un pays en perte d’attractivité ! Autre indicateur non négligeable, le fait que la croissance démographique française soit la plus vigoureuse des 25 états membres de l’Union européenne. Le relèvement de la fécondité hexagonale témoigne d’une certaine vitalité et d’une confiance en l’avenir, facteurs favorisant le développement économique.
         Car il est incontestable que le niveau d’attractivité ne se réduit pas aux quelques critères d’inspiration néo-libérale traditionnellement ressassés par les séides du Medef. Le choix d’implantation ne dépend pas seulement du coût salarial, mais tout autant d’un environnement social, culturel et technologique favorable : un modèle social avancé, un niveau de formation élevé, un environnement économique stable, une cohésion sociale avérée, une confiance en l’avenir solide y participent sans nul doute pleinement.

La récurrence des commentaires apocalyptiques concluant de manière péremptoire par le déclin irréversible de la maison France (mais il reste bien évidemment une chance à saisir d’urgence sans temporisation : moderniser, réformer, s’adapter !!!) s’apparente en fin de compte à de la vulgaire désinformation et à une grossière manipulation. Les propos tenus par Renaud Dutreil sur les services publics sont à cet égard éclairants : « Le problème que nous avons en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne bien, l’école fonctionne bien, la police fonctionne bien ». La solution est alors toute indiquée : dramatiser d’éventuels dysfonctionnements montés en épingle, jeter l’opprobre sur la fonction publique en n’hésitant pas à la fragiliser de l’intérieur par des réformes inconsidérées, s’appuyer non sans démagogie sur les plus vils instincts qui sommeillent en chacun d’entre nous. La voie à la privatisation s’ouvre de la sorte progressivement.
         La méthode de la régression sociale repose sur quelques procédés cousus de fil blanc et sur des abus de langage. Elle ne doit cependant abuser personne. Une mobilisation sociale déterminée qui ne se couperait pas d’éventuels débouchés politiques pourrait en venir à bout facilement.

Francis DASPE 03 / 01 / 2005