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Les 3 « Non » au traité constitutionnel
européen
L’opposition au traité établissant une constitution
pour l’Europe (tel est l’intitulé exact du texte signé
à Rome le 29 octobre 2004) est en voie d’organisation. Elle
rencontre déjà un écho plus que favorable au sein
de l’opinion publique.
Pour autant, il convient de préciser d’emblée que
cette opposition est diverse : l’emploi du pluriel serait plus juste
si l’on voulait rendre compte de la réalité avec clarté
et objectivité. On peut distinguer à l’heure actuelle
trois grandes catégories de non. Si toutes s’additionneront
dans les urnes (ce sera également le cas pour la toute aussi grande
diversité des partisans du oui), il n’en sera pas de même
dès lors qu’il s’agira de proposer des alternatives.
S’il est relativement facile de savoir pourquoi on vote contre,
il est autrement plus ardu de déterminer ce pour quoi on est prêt
à militer.
De ces trois « Non », deux se situent à gauche et un
se positionne à droite. Deux sont déjà anciens tandis
qu’est apparu tout récemment un non de gauche dans la sillage
de Laurent Fabius. Il est évident qu’au sein de chacune de
ces grandes catégories ainsi définies, des nuances pour
le moins diverses, quand il ne s’agit pas de chapelles, coexistent.
La droite dite « souverainiste » est par tradition et par
principe opposée à la construction européenne. Des
convergences de plus en plus fortes s’effectuent avec les courants
d’extrême droite. Elle est volontiers taxée de céder
à la tentation d’un repli frileux dans un cadre national
étriqué. Les considérations sociales ne constituent
pas ses préoccupations premières en dépit de quelques
assertions d’essence plutôt populiste.
Des pans entiers de la gauche, qui ne recoupent que très imparfaitement
les appartenances partisanes, ne voient dans le texte constitutionnel
proposé que la volonté de sacraliser la toute puissance
de la loi du marché. C’est une opposition de gauche antilibérale
récusant les fondements idéologiques sur lesquels s’est
élaborée la construction européenne. Certains d’entre
eux pointent la dérive dès les premières années
en estimant qu’il existe une filiation entre la méthode Monnet,
les traités de Rome ou de Maastricht, et le fruit des travaux de
la convention Giscard. Pour d’autres, la prise de conscience est
plus récente, considérant qu’un seuil inacceptable
est atteint avec l’actuel traité constitutionnel qui ne permettrait
plus aucun retour en arrière dès lors qu’il serait
adopté.
Avec la prise de position de Laurent Fabius, on a assisté à
l’émergence d’un troisième non. La situation
en est rendue plus complexe à certains égards. Classé
à gauche sur l’échiquier politique, ce non là
n’éprouve pas de difficultés insurmontables à
accepter pour l’Europe une économie de marché fondée
sur les règles de la mondialisation en cours : c’est la gauche
sociale-libérale qui devient majoritaire à l’échelle
européenne et se targue d’être « moderne ».
Or, le libéralisme ne constitue pas un élément de
l’identité de la gauche socialiste. La confusion en est accentuée
par le fait qu’il n’échappe à personne qu’une
part non négligeable de stratégie pré-électorale
a motivé le choix de Fabius.
Pour la gauche républicaine et sociale, résolument antilibérale,
dans laquelle s’inscrit l’AGAUREPS-Prométhée,
un double écueil se dressera qui pourrait nuire à la lisibilité
de son message au cours de la campagne référendaire qui
s’annonce. Les arguments et les objectifs de la droite souverainiste
ne sont pas les siens : ils n’entrent clairement pas dans son champ
idéologique. A cet effet, la promotion d’un non de gauche
doit être clairement explicitée afin que ce dernier prenne
tout son sens dans l’esprit des citoyens.
Dans le même ordre idée, mais dans un registre fort différent,
il n’est pas question non plus de se laisser abuser par la prise
de position apparaissant nettement comme tactique et opportuniste d’une
gauche sociale-libérale qui avait jusqu’à présent
accompagné sans mot dire les orientations libérales et monétaristes
de la construction européenne. Pour autant, il ne s’agit
pas de faire preuve d’une quelconque exclusive à l’égard
des fabiusiens : nous leur souhaitons la bienvenue au club en espérant
qu’ils contribuent pleinement au succès du non. La stratégie
du rassemblement doit primer afin que la victoire du non puisse se réaliser.
Le risque est cependant réel qu’à l’approche
d’un éventuel scrutin référendaire les médias
ne se focalisent sur le non prôné par Fabius, qui comme chacun
le sait n’est pas exempt d’arrière-pensées présidentialistes,
en occultant l’autre non de gauche, indiscutablement de conviction
celui-là. Ce qui serait fort dommageable pour la tenue du débat
européen, car le courant de gauche républicaine, sociale
et antilibérale est porteur d’une alternative crédible
et raisonnée pour la construction européenne. Peut-être
même de la seule alternative à disposition sur la marché
politique…
Francis DASPE 01 / 11 / 2004
« Une économie sociale de marché hautement compétitive…
»
Les partisans du oui au traité constitutionnel européen
avancent très souvent comme argument se voulant imparable un extrait
de l’article I – 3 qui définit les objectifs de l’Union.
Il y est fait mention d’ « une économie sociale de
marché ». Voilà ce qui serait la preuve indiscutable
du caractère intrinsèquement progressiste du texte !
Cependant, commençons par doucher l’enthousiasme des zélateurs
inconditionnels du traité en question : il est évident qu’une
citation sortie de son contexte, et qui plus est tronquée, ne peut
servir d’argument valable. Indiquons tout d’abord que l’article
3 est aussi celui qui, dans son alinéa 2, affirme que l’Union
offre à ses citoyens « un marché intérieur
où la concurrence est libre et non faussée ». Répétée
jusqu’à plus soif au cours de ce long texte, cette formule
montre la hiérarchie des valeurs promues par les membres de la
convention : d’abord sacraliser les dogmes d’un néo-libéralisme
paré des atours de la modernité, accessoirement veiller
à l’état de sa bonne conscience en semblant se préoccuper
d’impératifs sociaux. Tout en sachant pertinemment que ces
derniers devront passer régulièrement sous les fourches
caudines du dogme de la concurrence libre et non faussée.
En outre, il est significatif de rappeler que la formule d’une
économie sociale de marché est inexacte, car tronquée.
Elle se poursuit en réalité par le groupe nominal «
hautement compétitive ». Voilà un oubli qui n’est
absolument pas neutre et qui, bien au contraire, survient pour nombre
de défenseurs du traité fort opportunément !
Car, hautement compétitive renvoie bien évidemment au domaine
économique, certainement pas au champ social… On ne demande
pas à cette économie là d’être hautement
compétitive « socialement » ! Les deux parties de la
formule entreront dans les faits en contradiction : le recherche de la
compétitivité (économique) relèguera au second
plan en l’asservissant la nécessité (sociale). Chacun
sait qu’en économie il existe une opposition fondamentale
et irréductible entre les principes de compétitivité
et d’égalité.
La mention d’ « une économie sociale de marché
hautement compétitive » ne peut donc par conséquent
servir de caution pour attribuer un quelconque label de conformité
sociale à cette constitution européenne. Car il s’agit
d’une marque de fabrique de ce texte concocté sous la bienveillante
autorité de Giscard d’Estaing : il manie à qui mieux
mieux l’ambiguïté notoire. On discerne là une
véritable stratégie, une imposture serait-il plus exact
d’affirmer si nous n’étions pas animés du souci
de pondérer nos propos, dont le but est de tromper sciemment les
citoyens européens.
Francis DASPE 01 / 11 / 2004
Directive Bolkestein : une arme de destruction massive
Il était traité il y a quelques mois dans ces pages de
l’inquiétant Accord Général sur le Commerce
des Services, plus connu sous ses sombres initiales AGCS (1). On avait
de même livré ici quelques commentaires sur le livre vert
de la commission européenne sur les services d’intérêt
général (lire services publics !). Il nous faut revenir
aujourd’hui encore sur la question avec la dernière livrée
des attaques néo-libérales visant à détruire
le tissu social et à défaire les droits sociaux des travailleurs
: le projet de directive Bolkestein, du nom de l’ancien (mais toujours
en poste du fait de l’inquiétude que suscitent les propositions
de commissions successives de M. Barroso) commissaire européen
au marché intérieur, Frits Bolkestein.
Cette directive, considérée comme une priorité absolue
par les chefs d’Etat et de gouvernement en mars dernier (!), entend
réglementer à rebours (déréglementer donc
!) la circulation des travailleurs et services aux consommateurs et aux
entreprises. L’objectif affiché est d’encadrer la «
libre » circulation de ces facteurs. Tout est dès lors dit
: par « libre », on entend qu’il faut balayer les réglementations
qui pourraient exister à l’échelon national pour protéger
les travailleurs (circulation des travailleurs) mais aussi les populations
concernées (circulation des services).
Ainsi, les règles de sécurité en vigueur dans un
pays n’auront pas à être appliquées si le pays
où est domiciliée l’entreprise fournissant le service
possède des règlements en la matière insuffisant,
puisque ce sont eux qui s’appliqueront. La concurrence, dès
lors qu’elle ne sera plus encadrée par des règles
communes, des conventions collectives, s’appliquant à tous,
a toutes les chances, en étant optimiste, d’être sauvage.
L’application de cette directive au système de santé
va là aussi remettre fondamentalement en cause l’exercice
actuel de ces professions : plus d’honoraires prédéterminés,
plus de normes d’équipement, plus de règles d’aménagement
du territoire, et, tant qu’à faire, plus de raisons d’appliquer
le système de sécurité sociale du pays hôte.
Quant aux travailleurs, ils ne sont guère mieux lotis. On se souvient
que le mode 4 de l’AGCS (1), après avoir été
une première fois repoussé à l’OMC, était
revenu prestement pour répondre à la demande toujours croissante
de libéralisation et de flexibilité du marché. C’est
maintenant autour de ce projet de directive Bolkestein que s’agrègent
les attaques. Ainsi, on retrouve la règle du « pays d’origine
» qui voudrait que les droits appliqués à un travailleur
soient ceux en place dans le pays de résidence de l’entreprise
qui l’emploie. Généreusement, la Commission accorde
à nos travailleurs européens le droit de « bénéficier
d’un noyau dur de règles minimales impératives concernant
les conditions de travail », entendez salaires minima et durée
maximale du temps de travail.
Mais c’est là l’arbre qui cache la forêt, puisque
les autres conditions ne s’appliqueront pas, qu’elles soient
régies par la loi ou par des conventions collectives. La sécurité
sociale en est un exemple marquant : en répondant aux exigences
de « la règle du pays d’origine », seuls les
salaires nets devront être alignés dans le pays d’exercice.
Quant aux cotisations sociales, les entreprises implantées dans
les pays de l’Est de l’Europe feront de jolies économies
dessus. On n’est pas près de voir s’arrêter les
délocalisations dans cette direction. Imaginez l’intérêt
qu’une telle mesure peut représenter pour une agence d’intérim…
Il ne reste plus alors qu’à conclure cette directive en autorisant
les Etats à recourir à l’utilisation d’entreprises
de services sans restriction aucune.
Et si les services publics ne sont a priori pas concernés par ce
projet de directive (qui doit exclure les SIG : Services d’Intérêt
Général non économiques), la vague et floue définition
qui est donnée par la Commission des fameux SIEG (Services d’Intérêt
Economique Général) laisse la porte grande ouverte à
l’incorporation de nos services publics dans le giron de ce projet
(puisque d’une façon ou d’une autre, la plupart d’entre
eux se monnaie : enseignement, hôpitaux, poste…).
Cette agression contre les réglementations du droit du travail
est donc d’une ampleur sans commune mesure. Le Marché tout
puisant édicte maintenant en plein jour des règles dont
il assume enfin la portée. Il est urgent de ne plus se soumettre
à un tel dictat avant que le monde dans lequel nous vivons ne soit
plus encore remis en question. La marche en avant de l’Union Européenne
sur de telles bases, renforcées par le traité constitutionnel,
représente une menace inacceptable pour les travailleurs et les
citoyens européens. Une menace qu’il s’agit d’endiguer
aujourd’hui et maintenant. Et bientôt dans les urnes.
(1) voir le texte « AGCS : services publics en péril »
du même auteur sur le site : agaureps.fr.st
François COCQ 07 / 11 / 2004
Soustraire l’Economie du Politique
Pour mieux comprendre la nature fondamentalement libérale du
texte constitutionnel élaboré sous les auspices de la convention
Giscard, il est nécessaire de faire un détour par les années
1950 sur les premières étapes de la construction européenne.
La méthode Monnet nous renseigne de manière éclairante
sur les fondements de celle-ci. Les théories planistes ont influencé
dès les origines la construction européenne. Un de ses objectifs
fondamentaux était de soustraire l’Economie du champ du Politique.
L’Economie étant réputée réclamer
une certaine stabilité et la détermination d’options
à plus ou moins longue échéance, il était
tentant de la dégager autant que faire se pouvait des débats
politiques immédiats. Le pouvoir politique, puisant sa légitimité
de la souveraineté populaire exprimée lors d’élections,
apparaissait alors comme une variable aléatoire et incertaine par
nature : le peuple est décidément trop imprévisible
et versatile ! Cette méfiance à l’encontre du peuple
à qui il est véritablement difficile d’accorder sa
confiance s’est révélée être une constante
à chacune des étapes de la construction européenne.
Le déficit démocratique entachant encore aujourd’hui
l’Union européenne provient de cette volonté sourde
mais rarement démentie de tenir à distance les souverainetés
populaires de la définition puis de la mise application des politiques
économiques.
Ainsi s’expliquent aisément les dérives technocratiques
de pratiques et d’institutions considérées à
juste titre comme éloignées des citoyens. Se justifie également
l’appréhension d’une Europe réduite à
un marché ou à une vaste zone de libre-échange en
voie de dérégulation. Le souhait d’ériger le
libéralisme comme la norme suprême devant régenter
le cadre de vie des Européens était déjà en
germes au commencement du projet porté par les « pères
fondateurs ». La célèbre formule de Jean Monnet, qui
invitait pour construire l’Europe à adopter la méthode
suivante : « Faisons des affaires, l’identité viendra
ensuite », en apporte la confirmation. Les propos tenus devant le
Parlement européen par Romano Prodi lors de son investiture en
décembre 1999 corroborent à souhait notre analyse : «
L’action menée au niveau européen permet d’éviter
les pressions directes des cycles électoraux nationaux ».
Quelques esprits perspicaces avaient bien perçu le danger qu’il
y avait à vouloir soustraire l’Economie du Politique. Pierre
Mendès-France peut être sans nul doute classé dans
cette catégorie. Pour preuve, ces extraits de son intervention
à l’Assemblée nationale à l’occasion
du débat du 18 janvier 1958 relatif à la ratification du
traité de Rome, texte auquel il s’était opposé
:
« L’abdication d’une démocratie peut prendre
deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise
de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la
délégation de ses pouvoirs à une autorité
extérieure laquelle au nom de la technique exercera en réalité
la puissance politique, car au nom d’une saine économie on
en vient aisément à dicter une politique monétaire,
budgétaire, sociale, finalement une politique, au sens le plus
large du mot, nationale et internationale ».
Dès le début de son allocution, il avait démonté
le mythe fondateur sur lequel la construction européen s’était
engagée : « Le projet de marché commun, tel qu’il
nous est présenté, est basé sur le libéralisme
classique du XIX° siècle, selon lequel la concurrence pure
et simple règle tous les problèmes ».
A la lueur de ces propos remplis de bon sens, on ne peut que regretter
la prise de conscience tardive du danger qu’il y avait à
laisser se construire l’Europe en soustrayant quasi systématiquement
l’Economie du champ du Politique. Aujourd’hui, des réorientations
fortes sont nécessaires : elles passent obligatoirement par un
non au traité constitutionnel.
Francis DASPE 07 / 11 / 2004
Unanimité ou majorité ? Un faux débat !
Le mode de prise de décision dans les instances européennes
représente souvent une pierre d’achoppement donnant lieu
à d’interminables débats. Deux grandes options en
la matière sont envisageables : l’unanimité et la
majorité. Il est couramment convenu de considérer que chacune
d’entre d’elles renvoie à des conceptions antagonistes
de la construction de l’Europe. La règle de la majorité
signifierait que l’on se dirigerait vers une Europe fédérale
tandis qu’au contraire le vote à l’unanimité
ferait de l’Union européenne une association d’Etats
indépendants. Dans le premier cas, le transfert de compétences
et la perte de souveraineté des Etats-nations seraient plus significatifs.
En raison d’hésitations à trancher dans le vif entre
ces deux options par souci de ne pas mécontenter chacun des Etats
membres pour des raisons chaque fois différentes, une mesure intermédiaire
a été finalement adoptée depuis quelque temps déjà
: celle du vote à la majorité qualifiée. La procédure,
complexe et plusieurs fois remaniée, s’apparente en définitive
à une usine à gaz dans laquelle les marchandages prévaudront
immanquablement.
Cette question possède l’inconvénient majeur d’accorder
une préséance exclusive au cadre institutionnel. Le projet
global ainsi que les grandes orientations générales sont
relégués au second plan. A moins d’être un européiste
béat, auquel cas on militera pour le vote à la majorité,
ou au contraire un europhobe obtus, ce qui conduira à être
un farouche partisan du vote à l’unanimité, cette
alternative constitue un faux débat.
C’est qu’en fait l’essentiel réside ailleurs.
En prenant pour exemple deux domaines pour lesquels bien peu de personnes
contestent l’urgence d’un approfondissement des politiques
communes européennes, il est relativement aisé d’en
fournir l’illustration.
En matière de politique extérieure et de sécurité
commune (PESC), dont la mise en place se fait attendre, il est évident
que la prise de décision à la majorité aurait eu
des conséquences graves. Une majorité en faveur d’une
participation à l’intervention militaire en Irak aux côtés
des Etats-Unis existait au sein de l’Union européenne, ce
qui n’était pas le cas à l’échelon mondial
ou au Conseil de sécurité de l’ONU. Par conséquent,
la France, mais aussi l’Allemagne, auraient dû se soumettre
à l’injonction d’une majorité belliciste et
atlantiste que l’élargissement hâtif de mai 2004 a
notoirement renforcée. A ce jour, nos soldats seraient en Irak…
En ce qui concerne l’épineux et crucial dossier de l’harmonisation
fiscale et sociale, indispensable si l’on veut limiter les effets
dévastateurs des délocalisations industrielles ou du dumping
social, la situation est inversée. Tant que l’unanimité
sera la règle, aucune harmonisation ne sera possible : les pays
de l’Est nouvellement entrés dans l’Union européenne,
d’autres comme le Royaume-Uni ou l’Irlande qui ont fait de
leur différentiel en matière fiscale et sociale un atout
de développement ne se résoudront pas à s’aligner
sur les autres pays de l’Union. Encore moins si cet alignement devait
s’effectuer par le haut en prenant comme repère le «
mieux-disant social »…
L’essentiel n’est pas le contenant, mais le contenu. Les
concepteurs du traité constitutionnel l’ont bien compris.
Ils ont donné au cadre institutionnel des contours flous et mouvant,
se gardant bien de trancher entre vote à l’unanimité
et vote à la majorité. Mais ils se sont empressés
de verrouiller pour plusieurs décennies l’orientation des
politiques à mener : toutes seront libérales, fondées
sur le dogme de la concurrence libre et non faussée, ou ne seront
pas…
Le déséquilibre est ainsi flagrant. Nombreux sont les domaines
allant dans le sens d’une libéralisation accrue qui feront
l’objet de décisions à la majorité qualifiée
et ont été de surcroît intégrés dans
les compétences exclusives de l’Union. Par contre, ce qui
pourrait aller vers davantage de régulation ou de protection sera
décidé à l’unanimité : les blocages
en perspective seront nombreux, toute harmonisation sociale et fiscale
certainement pas à l’ordre du jour.
Francis DASPE 08 / 11 / 2004
A propos de la nature du traité constitutionnel européen
La confusion règne quant à la nature juridique à
conférer au document qui devrait être soumis à référendum.
Elle contribue dans une certaine mesure à obscurcir le débat.
Aussi bien par la procédure retenue, les modalités d’élaboration,
le contenu, il est absolument impossible de considérer qu’il
s’agisse d’une constitution au sens plein du terme. Une constitution
est le texte juridique le plus important de l’association d’hommes
et de femmes. Pour cela, il est nécessaire qu’elle soit rédigée
par une assemblée élue par les citoyens à cet effet,
permettant la tenue d’une campagne électorale contradictoire
au cours de laquelle chacun puisse exprimer ses conceptions et en débattre.
En lieu et place de ceci, on a dû se contenter d’une convention
aux méthodes de surcroît opaques : pas d’Assemblée
constituante, pas de débats publics, des citoyens tenus à
l’écart des grands choix et des principales orientations
à prendre, des parlementaires eux-mêmes informés de
la teneur de la troisième partie au dernier moment.
Une constitution est censée en outre définir simplement
un cadre institutionnel à l’intérieur duquel s’effectueront
les choix des politiques à mener. C’est une Loi commune qui,
pour cela, ne doit privilégier aucun choix politique en particulier.
Elle doit au contraire les permettre tous en laissant les citoyens libres
de décider à l’occasion des élections la nature
des politiques qu’ils souhaitent voir menées. Une constitution
est un cadre, pas un contenu prédéterminé et figé.
Or, ce texte grave dans le marbre les politiques libérales, rendant
toute alternative impossible à l’horizon de plusieurs générations.
C’est effectivement l’objet de la partie III du texte qui
décline dans de nombreux domaines les facettes d’une économie
de marché où « la concurrence serait libre et non
faussée ». En dehors de cela, point de salut ! Ce texte érige
en normes constitutionnelles ce qui relève de choix politiques
circonstanciels tranchés par la souveraineté populaire s’exprimant
lors de consultations électorales périodiques.
Il semble plutôt que le texte en question corresponde à
un traité de droit international conclu entre Etats indépendants.
L’utilisation de la voie diplomatique habituelle tendrait à
l’indiquer. Mais les clauses de révision fixées, tellement
draconiennes qu’elles en rendent toute révision quasiment
impossible, conduisent à accréditer la thèse d’une
nature différente de celle d’un traité classique.
Effectivement, il apparaît nettement qu’il s’agisse
d’un simple traité mais qui fonctionnera à l’égal
d’une constitution pour devenir la loi suprême régissant
le cadre de vie des peuples européens. L’ambiguïté
est grande, même si l’intitulé exact du texte se rapproche
en définitive de la réalité : « Traité
établissant une constitution pour l’Europe ». Pour
autant, le texte entretient la confusion dans son contenu. Si le terme
de traité est utilisé dans le titre, il est très
vite abandonné : celui de constitution est systématiquement
repris dans le corps du texte.
Il s’agit en fait bien davantage que d’un traité et
d’une constitution réunis. On peut affirmer, en s’appuyant
principalement sur la troisième partie traitant des politiques
communes, qu’on a affaire à un parfait bréviaire du
néo-libéralisme. On n’oserait cependant point le qualifier
de petit bréviaire au regard de sa conséquente épaisseur…
Car ce texte offre également l’apparence d’une vaste
compilation réunissant traités antérieurs et autres
règlements. La somme est indigeste : plusieurs centaines de pages
alors que la constitution française se compose de 29 pages. Une
constitution se doit d’être un texte court, simple et compréhensible
par tous. De plus, à ceux qui voudraient nous faire croire que
le document constitue une avancée significative promouvant d’incontestables
et décisifs progrès, il est facile de répliquer qu’en
fin de compte il y a bien peu de nouveautés à se mettre
sous la dent.
Traité, constitution, bréviaire néolibéral
ou compilation, ce texte est un peu tout cela à la fois. Un véritable
galimatias dont un des objectifs est de dissuader les citoyens de le lire
au cas où il leur viendrait l’idée, évidemment
forcément saugrenue, de savoir de quoi il en retourne réellement.
Francis DASPE 11 / 11 / 2004
Des « arguments » qui occultent tout débat de fond
En politique, la faiblesse de certaines positions se mesure bien souvent
à l’aune des arguments utilisés. Une partie de ceux
employés par les partisans du oui brillent par leur inconsistance
ou leur vacuité. Ils s’apparentent davantage à des
injonctions formulées a priori qu’à de véritables
analyses fondées sur des convictions.
Il en a va ainsi de l’argument de résignation. Cédant
à une fatalité de mauvais aloi, on voudrait nous faire croire
que voter en faveur du oui est la seule solution qui vaille. Il serait
impossible de faire autrement : en dehors de l’Europe telle qu’elle
se construit, point de salut ! La dictature de la seule politique possible
en action une fois de plus ! Même si tout n’est pas parfait,
voter oui serait un moindre mal, ouvrant de la sorte la voie à
l’argument catastrophiste. Un vote négatif au traité
constitutionnel européen conduirait nécessairement au chaos,
à un recul de plus de 50 ans, sans négliger le risque de
nouvelles guerres sur le continent européen, le tout débité
sur un ton versant dans le registre de l’apocalyptique…
La méthode consiste également à disqualifier ceux
qui militent pour un rejet du texte proposé. C’est l’argument
d’excommunication qui prouve si besoin était que la pratique
de l’ostracisme se porte toujours bien. Il faut dire que plus d’une
décennie de pensée unique lui a redonné une vigueur
nouvelle. Ainsi le président de la République a estimé
que tout responsable politique digne de ce nom se devait de reconnaître
les bienfaits évidents du texte qui sera soumis à référendum.
Les partisans du non sont ainsi suspectés d’arrière-pensées
forcément inavouables ou nocives, en vertu de quoi des campagnes
abondamment relayées par la presse, parfois proches du lynchage
médiatique, peuvent s’enclencher. La grosse artillerie est
réquisitionnée !
Car si on concède généreusement un référendum
aux peuples, on espère cependant d’eux une réponse
attendue, la seule qui soit convenable. Cet argument d’autorité
constitue une marque de fabrique de la construction européenne.
Quand les citoyens danois et irlandais s’étaient avisés
de « mal voter », on leur avait octroyé une seconde
chance, à charge d’effectuer cette fois-ci le « bon
choix », non sans les avoir auparavant durement stigmatisés
afin qu’ils éprouvent un sentiment de culpabilité.
Il s’agissait de faire repentance et d’expier collectivement
la faute initialement commise.
Il est profondément regrettable que ce type d’arguments,
ressassés à l’envi, objets d’un matraquage périodique,
occultent les débats de fond concernant la construction européenne.
La phrase formulée par Régis Debray en 1989 sonnait de manière
on ne peut plus prémonitoire : « On observe que les campagnes
pour les élections européennes sont de plus en plus dépolitisées,
alliant à l’unanimité des professions de foi l’inconsistance
des programmes ». Il est vrai que cela constitue une des facettes
de la stratégie d’évitement et de contournement, de
mystification pour tout dire, actuellement à l’œuvre,
et dont la finalité est de refuser droit de cité à
toute pensée alternative au triomphe de la mondialisation effectuée
sur des bases néo-libérales et oligarchiques. C’est
la démocratie qui est jeu, ni plus ni moins.
Francis DASPE 14 / 11 / 2004
Ne pas assimiler subrepticement les moyens à la fin…
Il arrive fréquemment que dans le feu du débat politique
s’opèrent des glissements qui en dénaturent les données
initiales. C’est ainsi que la confusion s’instaure entre la
fin et les moyens. Le débat européen en fournit quelques
exemples significatifs.
Le parti socialiste français clame que l’Europe constitue
un élément fort de son identité. Par conséquent,
voter non au prochain référendum reviendrait à se
renier. Il s’agit en réalité d’une inversion
des perspectives plutôt curieuse. La construction européenne
n’est pas consubstantielle au socialisme. Au mieux, elle peut être
considérée comme un outil, un moyen. Car la finalité
essentielle du socialisme n’est pas de construire l’Europe
pour construire l’Europe (en s’agitant comme un cabri, aurait
dit de Gaulle), mais d’œuvrer à la transformation de
la société en promouvant les valeurs de d’égalité,
de solidarité ou de justice sociale. C’est en cela, et rien
d’autre, que réside la fin, toujours d’actualité
jusqu’à preuve du contraire, du socialisme.
Si cette fin coïncide avec la construction européenne et passe
par elle, alors elle sera logiquement et pragmatiquement faite sienne
par tout socialiste sincère. Sans pour autant être assimilée
avec la fin. Il semble aujourd’hui difficile d’affirmer que
la construction européenne telle que le traité constitutionnel
la promeut soit véritablement compatible avec cette fin : ce n’est
certainement pas en gravant dans le marbre le néo-libéralisme
que l’on travaille à une société plus juste
et plus solidaire !
A cet égard, il n’est pas inutile et anodin de préciser
que c’est à partir de 1983 que l’Europe a été
adoptée par le parti socialiste français comme un élément
central de l’identité socialiste. Il y a eu concomitance
avec le tournant de la rigueur : les socialistes se ralliaient alors au
libéralisme et aux dogmes monétaristes sous l’impulsion
de Jacques Delors, futur président de la Commission européenne.
Etait mis entre parenthèse le projet de démocratie socialiste,
pour reprendre les propos du premier secrétaire de l’époque,
un certain Lionel Jospin. L’Europe devenait de la sorte, et par
défaut, l’idéologie de substitution de l’identité
socialiste…
La volonté quelque peu dogmatique de bâtir une Europe fédérale
envers et contre tout procède de la même confusion entre
fin et moyens. Le constat doit être fait simplement : on observe
un double déficit, démocratique et social. L’objectif,
quand on est socialiste, consiste tout aussi simplement à le combler.
Si l’option fédéraliste était le moyen le plus
efficace pour y parvenir, il ne fait pas l’ombre d’un doute
que tous deviendraient fédéralistes. Encore faudrait-il
parvenir à le démontrer, ce qui n’est pas la plus
mince des affaires ! Le fédéralisme ne saurait être
la fin ultime, juste un moyen de promouvoir le type de société
pour lequel on milite. Résorber les déficits démocratique
et social peut passer aussi par des coopérations inter-gouvernementales,
sans pour autant dissoudre les Etats-nations.
Francis DASPE 14 / 11 / 2004
Pour que l’Europe sociale prenne enfin du sens
Depuis les élections européennes de juin dernier, un nom,
qui circulait jusqu’alors uniquement parmi les franges alter-mondialistes
et syndicales, a fait irruption dans un langage politique somme toute
très convenu. L’Europe sociale. Le parti socialiste en a
même fait son slogan de campagne : « Et maintenant, l’Europe
sociale ». Comme tout slogan, il a le mérite de la simplicité
et chacun entend bien que c’est cette Europe sociale là que
la Gauche souhaite promouvoir. On y perçoit clairement l’idée
que l’Europe, pour se construire sur des bases saines et viables,
a besoin du socialisme.
Ce qu’on ne voit par contre pas et qu’il est même souvent
difficile d’admettre, c’est que cette idée se doit
aussi d’être inversée. Ainsi, « le socialisme
a besoin de l’Europe ». Alors bien sûr, de par leur
caractère particulièrement abrupt, ces mots peuvent soulever
la polémique. Mais si tel était pourtant le cas ? Si le
socialisme, pour évoluer à l’heure actuelle, pour
trouver une expression viable de socialisme de marché (la question
se poserait en d’autres termes si l’on considérait
d’autres modèles de socialisme, fussent-ils théoriques),
avait effectivement la nécessité de s’intégrer
d’abord dans le modèle européen.
Pourtant, quand on pense socialisme, on fait d’abord le lien avec
l’internationalisme avant de penser à l’Europe. Quand
on pense socialisme, on se souvient du congrès de Tours de 1920
et de la scission entre le parti communiste et la SFIO. Et donc de l’aversion
communiste au projet européen tout le long de la IV° République
et jusque dans un passé récent. Et de la part prépondérante
jouée par Guy Mollet et la SFIO lors du débat sur la CED
(communauté européenne de défense) en 1954, puis
lors la ratification du traité de Rome en 1957, puis par le parti
socialiste lors de l’élaboration de l’Acte unique en
1986, et encore lors du traité de Maastricht en 1992. Tout ce qui
nous amènerait à penser que, malgré des divergences
internes à ne pas minimiser sur ces questions, le parti socialiste
français a été l’un des moteurs de la construction
européenne et que donc l’Europe a besoin du socialisme. Pourquoi
donc vouloir retourner la sentence initiale ?
A mon sens, si on dit que le socialisme a besoin de l’Europe, la
juxtaposition des termes socialisme et Europe en une même phrase
doit se traduire par Europe sociale (et non socialisme européen
qui recouvrirait des variantes à la Blair et Schroëder que
je me refuse à accepter !). Et c’est cette Europe sociale
qui peut être nécessaire au socialisme afin que celui-ci
puisse enfin mettre en œuvre les espoirs qu’il véhicule.
François Mitterrand, en visionnaire du jeu politique et en européen
convaincu (on pourrait débattre du caractère socialiste
qui a pu être le sien), avait perçu ceci dès 1981.
Il a à l’époque tenté de rallier à sa
vision des choses le chancelier allemand Helmut Schmidt. L’échec
de cette entreprise puis celui de la politique pratiquée pendant
deux ans de 1981 à 1983 marquent l’impossibilité en
l’état de mener parallèlement une politique à
la fois de gauche et européenne.
C’est pourquoi le concept d’Europe sociale est plus que jamais
nécessaire à la mise en place de vraies politiques de Gauche.
Une Europe libérale et sous le règne de la banque centrale
européenne exclura à jamais toute possibilité de
pratiquer une politique de redistribution et de partage. Les seuls choix
qui nous seront offerts seront de nous plier à cette Europe là,
ou bien d’en sortir avec pertes et fracas ce qui est loin d’être
une solution raisonnable et envisageable. C’est donc que le modèle
européen existant, et qui doit être entériné
par le traité constitutionnel Giscard, n’est pas viable.
C’est donc que le préalable d’une Europe sociale doit
être apposé. Seules les convergences que celle-ci entraînerait
seraient à même de laisser les mains suffisamment libres
aux Etats afin de mener les politiques nécessaires à l’échelon
national. C’est donc que le socialisme a besoin de l’Europe…sociale.
François COCQ 14 / 11 / 2004
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