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Le mythe de la théorie de la « concurrence
pure et parfaite »
Dès ses origines, l’idéologie libérale a
reposé sur des mythes fondateurs. Parmi ceux-ci, il convient d’accorder
une place de choix à la théorie de la concurrence pure et
parfaite. Selon les auteurs néoclassiques, elle permet d’obtenir
la situation la plus satisfaisante possible compte tenu des contraintes,
notamment de ressources rares pour le producteur et budgétaire
pour le consommateur.
Cinq hypothèses sont requises afin de garantir que tout échange
sera volontaire et mutuellement avantageux. On obtient ainsi une situation
dans laquelle les agents économiques sont tous preneurs de prix,
c’est-à-dire que les prix s’imposent naturellement
à eux. On est de la sorte sensé parvenir à un optimum
dit de Pareto. Les agents économiques développant un comportement
d’optimisation en adoptant spontanément des calculs économiques
rationnels, on aboutit à une situation économique optimale
dans laquelle le niveau de satisfaction ou de profit d’un agent
ne peut être amélioré sans détériorer
celui d’un autre agent. L’optimum de Pareto correspond donc
à un équilibre jugé quasiment idéal.
Voici les cinq conditions nécessaires à la réalisation
d’une situation de concurrence pure et parfaite :
- La mobilité des facteurs nécessite qu’aucune contrainte
ne restreigne la libre circulation des facteurs de production.
- Le principe de fluidité stipule la libre entrée et la
libre sortie des intervenants sur le marché où chacun doit
pouvoir venir proposer ou acheter des biens ou des services sans entraves.
- La condition d’atomicité assure qu’aucun des agents
(producteur ou acheteur) ne possède un poids supérieur aux
autres qui lui permettrait d’influencer l’échange en
sa faveur.
- La transparence doit garantir que tous les agents se retrouvent effectivement
dans des conditions équivalentes : tous doivent avoir accès
librement, gratuitement et immédiatement à toute l’information
utile concernant l’échange.
- La dernière hypothèse nécessite l’homogénéité
des produits présents sur le marché qui ne se distinguent
que par leur prix.
Il est évident qu’un tel cadre aussi théorique fait
d’hypothèses d’école ne correspond évidemment
jamais à la réalité. Même si cela ne constitue
pour les économistes libéraux qu’un simple idéal
vers lequel les structures doivent converger, on ne peut qu’être
frappé par la légèreté de postulats totalement
irréalistes qui cependant sous-tendent une idéologie se
voulant par ailleurs un modèle d’objectivité scientifique.
Cette théorie, ou plus exactement ce mythe, est tout de même
très souvent utilisée comme une grille de lecture modélisée
permettant d’étudier le fonctionnement des marchés
en en mesurant les écarts. Et à l’occasion de justifier
des réformes prises au nom d’une insaisissable rationalité
!
On est en droit de se demander dans quel camp se situe réellement
l’utopie. La théorie de la concurrence pure et parfaite d’une
part, et l’optimum de Pareto d’autre part, entretiennent tous
deux complémentairement une vision optimiste et idéalisée,
pour ne pas dire franchement angélique, de la réalité
économique. Des similitudes sont d’ailleurs aisément
décelables avec le principe de « la main invisible »
vulgarisé par Adam Smith : la croyance au fait que chaque individu,
en suivant son intérêt particulier, concourt aussi à
l’intérêt général relève certainement
du fétiche quasi-religieux.
Francis DASPE 01 / 09 / 2004
Les « piqueteros » argentins
L’Argentine poursuit inexorablement sa descente aux enfers. Frappée
de plein fouet par une crise sociale d’une ampleur inédite,
elle est à nouveau secouée par des mouvements de révolte
populaires. Le mouvement des « piqueteros » a fait une apparition
remarquée sur l’échiquier politique argentin.
Les « piqueteros » sont ces pauvres et ces chômeurs
qui coupent les routes pour exiger du pain et du travail. Ils constituent
la principale opposition au gouvernement du président péroniste
Nestor Kirchner, même si celui-ci s’est jusqu’alors
refusé d’exercer à leur encontre une quelconque mesure
de répression policière en dépit de la lassitude
affichée des classes moyennes et des critiques s’élevant
au sein de son propre parti. Les « piqueteros » sont apparus
dès 1997 mais leur essor reste très récent. Le mouvement
piquetero est actuellement dispersé entre huit organisations principales
dont la plus importante dépasse les 100 000 adhérents. Il
s’agit d’un puissant mouvement de masse. L’accroissement
des programmes d’aides sociales constitue leur principale revendication.
Il est vrai que la situation de l’Argentine atteint un seuil véritablement
critique : 53 % des 38 millions d’Argentins vivent dans la pauvreté.
Situation extrêmement douloureuse pour un pays qui était
volontiers montré en exemple pour la réussite de son développement
et sa prospérité, ce qui lui avait valu de faire son entrée
dans le cercle très privé des dix premières puissances
économiques de la planète. La crise financière fut
durement ressentie alors que les recommandations du FMI et les plans d’ajustement
structurel préconisés aggravèrent la situation. La
société de ce pays, qui se flattait de posséder la
classe moyenne la plus fournie d’Amérique latine, n’a
jamais été aussi inégalitaire. Ainsi, selon une récente
étude officielle, les 10 % les plus riches de la population gagnent
50 fois plus que les 10 % les plus pauvres qui constituent de vivier de
recrutement de prédilection pour les piqueteros.
Ces soulèvements populaires de la faim et de la désespérance
s’inscrivent dans une tradition tenace et maintes fois renouvelée
au cours de la tumultueuse histoire contemporaine argentine. Bien avant,
il y eut au lendemain de la seconde guerre mondiale les descamisados,
c’est-à-dire les « sans-chemises », chers au
cœur d’Eva Peron. Plus récemment, c’est au son
des casseroles que les manifestants exprimaient leur mécontentement
à l’occasion de la grave crise financière. Cette révolte
des casseroles fut couronnée de succès puisque les cacerolazos
finirent par obtenir au plus fort du conflit la démission du président
Fernando de la Rua en décembre 2001. Le relais a été
pris par les « coupeurs de route », les piqueteros. Cependant
leur impact risque d’être amoindri du fait de leurs divisions
politiques. Certains groupes de piqueteros restent fidèles au président
Kirchner tandis que d’autres, plus radicaux, optent pour une stratégie
révolutionnaire et jusqu’au-boutiste. Il arrive même
que certains leaders piqueteros extrémistes soient accusés
d’être instrumentalisés par l’ex-président
intérimaire des années 2002 et 2003, Eduardo Duhalde, qui
cherche à déstabiliser l’actuel gouvernement.
Francis DASPE 01 / 09 / 2004
Nice ou l’argutie de mauvaise foi
La dernière prestation télévisée de Laurent
Fabius a eu le mérite de provoquer un tel émoi que les médias
se sont à nouveau emparés de la question du futur référendum
relatif au projet de traité constitutionnel européen. La
crainte d’une victoire du non semble inquiéter au plus haut
point politiques et journalistes bien-pensants, tant et si bien que l’ex-chouchou
des médias est en passe de se faire ostraciser pour « pensée
non-conforme et déviante »….
Un des arguments les plus souvent mis en avant par les partisans du oui
consiste à agiter le traité de Nice à l’égal
d’un épouvantail. En cas de succès du non, nous dit-on
généralement, il s’agirait d’une catastrophe
car ce serait revenir au traité de Nice qui ne satisfait pas grand
monde, y compris, et peut-être même surtout, ceux qui l’ont
signé…
Cet argument ne nous semble pas du tout recevable, car il ajoute à
la confusion ambiante en occultant certaines réalités. En
effet, le traité de Nice présentait d’évidentes
faiblesses surtout dans le domaine institutionnel. Du fait, entre autre,
de la position de blocage de l’Espagne et de la Pologne ainsi que
des peu glorieux marchandages de tapis qui en résultèrent,
Nice a conduit à la mise en place d’une véritable
usine à gaz. La prise de décision de ce que d’autres
en leur temps auraient qualifié un « grand machin »
en a été notoirement complexifiée.
Mais les critiques adressées au projet de traité constitutionnel
qui sera soumis à référendum l’an prochain
portent pour l’essentiel sur un autre domaine bien circonscrit et
nettement distinct du champ institutionnel. La promotion de la «
concurrence libre et non faussée » au rang de principe constitutionnel
intangible tend à sanctuariser et à graver dans le marbre
le libéralisme économique pour plusieurs générations.
De ce fait, politique sociale, services publics et plans de relance économique
en faveur de l’emploi et de la croissance seront systématiquement
sacrifiés sur l’autel du respect de la stricte orthodoxie
libérale. Les critères de Maastricht, et notamment les désormais
célèbres 3%, n’en représentent qu’un
avant-goût aux conséquences déjà lourdes.
Agiter de manière systématique comme un repoussoir le traité
de Nice n’a pour but que d’occulter la réalité
foncièrement libérale du projet Giscard. L’opération
revient à esquiver tout débat de fond quant au projet dont
on souhaite doter l’Union européenne à moyen terme.
C’est avoir une bien piètre idée de la démocratie.
Il convient d’affirmer franchement et sans ambiguïté
aucune la hiérarchie de ses priorités. L’élaboration
d’une alternative au néo-libéralisme triomphant se
situe-t-elle au dessus de toute autre considération ? Ou alors
ne constitue-t-elle qu’un objectif secondaire, voire accessoire,
pouvant être relégué à l’occasion au
second plan ? L’utilisation du traité de Nice afin de faire
pencher la balance dans le camp du oui équivaut à un procédé
abusif et fallacieux. Il confine en définitive à une argutie
de mauvaise foi. Sans doute pour certains s’agit-il de masquer honteusement
et autant que possible une réalité bien peu reluisante et
mal assumée : ils sont prêt à s’accommoder d’un
libéralisme triomphant à l’échelon européen,
quand ils ne s’y sont pas purement et simplement ralliés
faute de courage ou d’imagination.
Francis DASPE 13 / 09 / 2004
Les Etats-Unis ont perdu la guerre d’Irak…
Les derniers événements en provenance d’Irak nous
confortent dans notre jugement : les Etats-Unis sont en passe de perdre
la guerre d’Irak. Certes, il ne fait pas de doute qu’ils ont
remporté avec une insolente facilité la Bataille d’Irak
en quelques semaines. Il ne pouvait d’ailleurs en être différemment
au regard de l’écrasante supériorité mécanique
dont bénéficiaient les forces armées de la coalition
réunies autour des Etats-Unis.
Vaincre sur un champ de bataille est une chose somme toute aisée
quand on est la première puissance militaire de la planète,
mais gagner les cœurs et l’adhésion des populations
constitue un défi autrement plus ardu ! C’est sur cet obstacle
que les Etats-Unis butent à l’heure actuelle.
Les soldats américains étaient persuadés qu’ils
seraient accueillis en libérateurs à leur entrée
dans la capitale irakienne, Bagdad. Mais, comme le clamait déjà
en son temps Robespierre, les peuples n’aiment que très modérément
les missionnaires armés qui viennent leur apporter la liberté,
surtout quand cela a été précédé par
des destructions massives faisant suite à des frappes si peu chirurgicales
et des privations draconiennes résultant d’un embargo inhumain.
Le bilan est à cet égard éclairant et se passe de
commentaires : les pertes américaines depuis la prise de Bagdad
sont largement supérieures à celle occasionnées par
les opérations militaires proprement dites. Difficile de traiter
plus mal des supposés libérateurs censés apporter
la démocratie!
Pire encore, les Irakiens essayant de restaurer un semblant d’ordre
et d’Etat de droit, forces de sécurité ou agents de
l’administration, sont taxés de collaboration avec les forces
dites d’occupation. La majorité des attentats les vise directement.
Ils paient un lourd tribut : 129 personnes tuées dans la semaine
du 10 au 15 février. Les auteurs de ces attentats, traités
de terroristes par les forces américaines, s’attirent de
plus en plus les sympathies des populations civiles irakiennes qui les
perçoivent plutôt comme des résistants. A ce rythme
là, l’infâme dictateur sanguinaire qu’était
Saddam Hussein va bientôt passer pour une victime de l’impérialisme
américain et un défenseur du monde musulman, lui le représentant
du parti Baas qui était résolument laïque et même
anti-islamique ! La façon de transformer un bourreau en victime
était en fait contenue dans le discours inconséquent de
Bush : présenter l’intervention américaine comme un
épisode d’une guerre de civilisation et une croisade entamées
à la suite des attentats du 11 septembre 2001.
Quand des libérateurs auto-proclamés sont vus comme de vulgaires
envahisseurs opprimant les populations civiles, quand ceux qui vous aident
sont considérés à l’égal de collaborateurs
immondes que l’on doit exterminer, quand ceux que l’on stigmatisent
comme des terroristes de bas étage sont perçus par les populations
locales comme de courageux résistants, le doute n’est plus
permis : c’est qu’on a perdu la guerre. Le poids des armes
n’y changera rien. Les Etats-Unis ne peuvent résoudre cette
terrible contradiction : comment peut-on gagner aussi facilement la bataille
d’Irak et perdre aussi pitoyablement la guerre ? La longue litanie
quasiment quotidienne des informations nous apprenant les attentats et
les violences meurtrières dont sont victimes les forces de la coalition
et les Irakiens coopérant avec la nouvelle administration le montre
dans toute sa crudité et sa cruauté.
Autre preuve de ce renversement s’opérant, alors que Bush
comptait faire de l’intervention en Irak un argument en faveur de
sa réélection à la présidence en novembre
2004, les derniers développements de l’affaire irakienne
semblent désormais constituer un handicap dans la campagne électorale
qui s’engage. Le challenger démocrate John Kerry s’appuie
sur le bilan plus que jamais contrasté de la guerre d’Irak
pour dépasser dans les sondages George W. Bush.
Un après la fin de l’intervention militaire américaine,
le bilan est catastrophique : intensification du terrorisme d’obédience
islamiste, menaces de guerre civiles entre communautés irakiennes,
approfondissement du clivage entre Occident et monde musulman pour ne
citer que quelques exemples. Mais au fond, pouvait-il en être autrement
à partir du moment où le déclenchement de l’opération
reposait sur un mensonge d’Etat, les armes de destruction massive,
et sur la recherche de la satisfaction de puissants intérêts
économiques, le contrôle des ressources pétrolières
de l’ancienne Mésopotamie.
Francis DASPE 15 / 02 / 2004
Délocalisations : le cheval de Troie du MEDEF
Après celui de la sécurité en 2002, un nouvel épouvantail
dressé par le gouvernement et relayé par des médias
complaisants et peu critiques, ravive, pour un temps, toutes les peurs
: les délocalisations. Les étrangers, mais cette fois-ci
ceux de l’extérieur, vont nous « voler notre travail
». Il est cocasse de constater que ce sont les mêmes, chantres
du libéralisme mondial dont les délocalisations ne sont
que la conséquence logique, qui hurlent maintenant au loup. Le
libéralisme mondial a enfanté son propre Frankenstein !
Ce nouveau fléau qui tombe à pic permet évidemment
au MEDEF, l’occasion est trop belle, de resservir son éternelle
obsession, compulsive : baisser le coût du travail et les prélèvements
sociaux dans de nouvelles zones franches appelées cette fois, c’est
plus vendeur, « pôles de compétitivité ».
Rien d’autre finalement que de la délocalisation franco-française
! Comme pour les retraites, comme pour la sécurité sociale,
la situation est volontairement dramatisée et le remède
est présenté comme unique et obligatoire.
Il faudra pourtant bien se faire à l’idée que les
différences de coûts salariaux sont telles, en Europe, et
surtout dans le monde, qu’à moins d’accepter une régression
de cinquante ans en arrière avec des salaires au plus bas et l’abandon
des protections sociales, le combat est perdu d’avance. Car jusqu’où
aller à ce rythme de régression sociale ?
Les solutions sont exactement à l’opposé. Commençons
par nuancer le constat : les suppressions d’emploi dues aux délocalisations
ne représenteraient que 3% du total des suppressions d’emploi
en France, environ 5% en Europe (Le Monde, 10/09/04). Et la France, malgré
le discours dominant martelé par le MEDEF et diffusé par
la plupart des media, n’est pas ce pays à la traîne
aux salariés fainéants, aux charges et prélèvements
et aux lourdeurs administratives insupportables pour les entreprises :
la France est parmi les pays les plus attractifs pour les capitaux étrangers
(2ème en 2003 derrière la Chine, source Agence Française
pour les Investissements Internationaux), et il se crée chaque
année beaucoup plus d’entreprises qu’il n’en
meurt (250 000 contre 50 000, source AFII). Donc si la France pâtit
des délocalisations, elle en profite aussi beaucoup, preuve que
le choix d’implantation d’une entreprise ne dépend
pas seulement du coût salarial, mais aussi d’autres critères
comme la qualité, la stabilité, la protection sociale, bref
le niveau de développement.
Elles restent néanmoins insupportables pour les salariés
qui en sont victimes , d’où des efforts à faire, et
à imposer, à tous les sens du terme, pour que l’Etat,
mais aussi le secteur privé, anticipent, interviennent, participent
financièrement, aident mieux les entreprises et les salariés
touchés.
Mais, paradoxalement, les délocalisations sont pour les pays qui
les accueillent un facteur de développement donc elles sont à
long terme un moyen d’harmonisation par le haut du coût du
travail dans le monde. Il faut donc, tout en luttant avec nos moyens et
nos forces, qualité, technologie, innovation, en accepter le principe.
Et c’est en renforçant notre modèle social au lieu
de le faire régresser, tout en intégrant et aidant beaucoup
plus les pays en développement, qu’on parviendra, à
terme, à tendre vers une harmonisation par le haut plutôt
que par le bas.
Même si l’on doit être plus exigeant avec l’Europe
pour qu’elle impose des critères sociaux comme elle a imposé
des obligations financières et économiques, elle reste le
plus sûr instrument pour accélérer ce processus, les
exemples du Portugal et de l’Espagne l’illustrent.
Vincent MAROT 16 / 09 / 2004
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