Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Septembre 2004


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Le mythe de la théorie de la « concurrence pure et parfaite »

Dès ses origines, l’idéologie libérale a reposé sur des mythes fondateurs. Parmi ceux-ci, il convient d’accorder une place de choix à la théorie de la concurrence pure et parfaite. Selon les auteurs néoclassiques, elle permet d’obtenir la situation la plus satisfaisante possible compte tenu des contraintes, notamment de ressources rares pour le producteur et budgétaire pour le consommateur.
        Cinq hypothèses sont requises afin de garantir que tout échange sera volontaire et mutuellement avantageux. On obtient ainsi une situation dans laquelle les agents économiques sont tous preneurs de prix, c’est-à-dire que les prix s’imposent naturellement à eux. On est de la sorte sensé parvenir à un optimum dit de Pareto. Les agents économiques développant un comportement d’optimisation en adoptant spontanément des calculs économiques rationnels, on aboutit à une situation économique optimale dans laquelle le niveau de satisfaction ou de profit d’un agent ne peut être amélioré sans détériorer celui d’un autre agent. L’optimum de Pareto correspond donc à un équilibre jugé quasiment idéal.

Voici les cinq conditions nécessaires à la réalisation d’une situation de concurrence pure et parfaite :
        - La mobilité des facteurs nécessite qu’aucune contrainte ne restreigne la libre circulation des facteurs de production.
        - Le principe de fluidité stipule la libre entrée et la libre sortie des intervenants sur le marché où chacun doit pouvoir venir proposer ou acheter des biens ou des services sans entraves.
        - La condition d’atomicité assure qu’aucun des agents (producteur ou acheteur) ne possède un poids supérieur aux autres qui lui permettrait d’influencer l’échange en sa faveur.
        - La transparence doit garantir que tous les agents se retrouvent effectivement dans des conditions équivalentes : tous doivent avoir accès librement, gratuitement et immédiatement à toute l’information utile concernant l’échange.
        - La dernière hypothèse nécessite l’homogénéité des produits présents sur le marché qui ne se distinguent que par leur prix.

Il est évident qu’un tel cadre aussi théorique fait d’hypothèses d’école ne correspond évidemment jamais à la réalité. Même si cela ne constitue pour les économistes libéraux qu’un simple idéal vers lequel les structures doivent converger, on ne peut qu’être frappé par la légèreté de postulats totalement irréalistes qui cependant sous-tendent une idéologie se voulant par ailleurs un modèle d’objectivité scientifique. Cette théorie, ou plus exactement ce mythe, est tout de même très souvent utilisée comme une grille de lecture modélisée permettant d’étudier le fonctionnement des marchés en en mesurant les écarts. Et à l’occasion de justifier des réformes prises au nom d’une insaisissable rationalité !
        On est en droit de se demander dans quel camp se situe réellement l’utopie. La théorie de la concurrence pure et parfaite d’une part, et l’optimum de Pareto d’autre part, entretiennent tous deux complémentairement une vision optimiste et idéalisée, pour ne pas dire franchement angélique, de la réalité économique. Des similitudes sont d’ailleurs aisément décelables avec le principe de « la main invisible » vulgarisé par Adam Smith : la croyance au fait que chaque individu, en suivant son intérêt particulier, concourt aussi à l’intérêt général relève certainement du fétiche quasi-religieux.

Francis DASPE 01 / 09 / 2004

Les « piqueteros » argentins

L’Argentine poursuit inexorablement sa descente aux enfers. Frappée de plein fouet par une crise sociale d’une ampleur inédite, elle est à nouveau secouée par des mouvements de révolte populaires. Le mouvement des « piqueteros » a fait une apparition remarquée sur l’échiquier politique argentin.
        Les « piqueteros » sont ces pauvres et ces chômeurs qui coupent les routes pour exiger du pain et du travail. Ils constituent la principale opposition au gouvernement du président péroniste Nestor Kirchner, même si celui-ci s’est jusqu’alors refusé d’exercer à leur encontre une quelconque mesure de répression policière en dépit de la lassitude affichée des classes moyennes et des critiques s’élevant au sein de son propre parti. Les « piqueteros » sont apparus dès 1997 mais leur essor reste très récent. Le mouvement piquetero est actuellement dispersé entre huit organisations principales dont la plus importante dépasse les 100 000 adhérents. Il s’agit d’un puissant mouvement de masse. L’accroissement des programmes d’aides sociales constitue leur principale revendication.
        Il est vrai que la situation de l’Argentine atteint un seuil véritablement critique : 53 % des 38 millions d’Argentins vivent dans la pauvreté. Situation extrêmement douloureuse pour un pays qui était volontiers montré en exemple pour la réussite de son développement et sa prospérité, ce qui lui avait valu de faire son entrée dans le cercle très privé des dix premières puissances économiques de la planète. La crise financière fut durement ressentie alors que les recommandations du FMI et les plans d’ajustement structurel préconisés aggravèrent la situation. La société de ce pays, qui se flattait de posséder la classe moyenne la plus fournie d’Amérique latine, n’a jamais été aussi inégalitaire. Ainsi, selon une récente étude officielle, les 10 % les plus riches de la population gagnent 50 fois plus que les 10 % les plus pauvres qui constituent de vivier de recrutement de prédilection pour les piqueteros.

Ces soulèvements populaires de la faim et de la désespérance s’inscrivent dans une tradition tenace et maintes fois renouvelée au cours de la tumultueuse histoire contemporaine argentine. Bien avant, il y eut au lendemain de la seconde guerre mondiale les descamisados, c’est-à-dire les « sans-chemises », chers au cœur d’Eva Peron. Plus récemment, c’est au son des casseroles que les manifestants exprimaient leur mécontentement à l’occasion de la grave crise financière. Cette révolte des casseroles fut couronnée de succès puisque les cacerolazos finirent par obtenir au plus fort du conflit la démission du président Fernando de la Rua en décembre 2001. Le relais a été pris par les « coupeurs de route », les piqueteros. Cependant leur impact risque d’être amoindri du fait de leurs divisions politiques. Certains groupes de piqueteros restent fidèles au président Kirchner tandis que d’autres, plus radicaux, optent pour une stratégie révolutionnaire et jusqu’au-boutiste. Il arrive même que certains leaders piqueteros extrémistes soient accusés d’être instrumentalisés par l’ex-président intérimaire des années 2002 et 2003, Eduardo Duhalde, qui cherche à déstabiliser l’actuel gouvernement.

Francis DASPE 01 / 09 / 2004

Nice ou l’argutie de mauvaise foi

La dernière prestation télévisée de Laurent Fabius a eu le mérite de provoquer un tel émoi que les médias se sont à nouveau emparés de la question du futur référendum relatif au projet de traité constitutionnel européen. La crainte d’une victoire du non semble inquiéter au plus haut point politiques et journalistes bien-pensants, tant et si bien que l’ex-chouchou des médias est en passe de se faire ostraciser pour « pensée non-conforme et déviante »….
        Un des arguments les plus souvent mis en avant par les partisans du oui consiste à agiter le traité de Nice à l’égal d’un épouvantail. En cas de succès du non, nous dit-on généralement, il s’agirait d’une catastrophe car ce serait revenir au traité de Nice qui ne satisfait pas grand monde, y compris, et peut-être même surtout, ceux qui l’ont signé…
        Cet argument ne nous semble pas du tout recevable, car il ajoute à la confusion ambiante en occultant certaines réalités. En effet, le traité de Nice présentait d’évidentes faiblesses surtout dans le domaine institutionnel. Du fait, entre autre, de la position de blocage de l’Espagne et de la Pologne ainsi que des peu glorieux marchandages de tapis qui en résultèrent, Nice a conduit à la mise en place d’une véritable usine à gaz. La prise de décision de ce que d’autres en leur temps auraient qualifié un « grand machin » en a été notoirement complexifiée.
        Mais les critiques adressées au projet de traité constitutionnel qui sera soumis à référendum l’an prochain portent pour l’essentiel sur un autre domaine bien circonscrit et nettement distinct du champ institutionnel. La promotion de la « concurrence libre et non faussée » au rang de principe constitutionnel intangible tend à sanctuariser et à graver dans le marbre le libéralisme économique pour plusieurs générations. De ce fait, politique sociale, services publics et plans de relance économique en faveur de l’emploi et de la croissance seront systématiquement sacrifiés sur l’autel du respect de la stricte orthodoxie libérale. Les critères de Maastricht, et notamment les désormais célèbres 3%, n’en représentent qu’un avant-goût aux conséquences déjà lourdes.
        Agiter de manière systématique comme un repoussoir le traité de Nice n’a pour but que d’occulter la réalité foncièrement libérale du projet Giscard. L’opération revient à esquiver tout débat de fond quant au projet dont on souhaite doter l’Union européenne à moyen terme. C’est avoir une bien piètre idée de la démocratie.
        Il convient d’affirmer franchement et sans ambiguïté aucune la hiérarchie de ses priorités. L’élaboration d’une alternative au néo-libéralisme triomphant se situe-t-elle au dessus de toute autre considération ? Ou alors ne constitue-t-elle qu’un objectif secondaire, voire accessoire, pouvant être relégué à l’occasion au second plan ? L’utilisation du traité de Nice afin de faire pencher la balance dans le camp du oui équivaut à un procédé abusif et fallacieux. Il confine en définitive à une argutie de mauvaise foi. Sans doute pour certains s’agit-il de masquer honteusement et autant que possible une réalité bien peu reluisante et mal assumée : ils sont prêt à s’accommoder d’un libéralisme triomphant à l’échelon européen, quand ils ne s’y sont pas purement et simplement ralliés faute de courage ou d’imagination.

Francis DASPE 13 / 09 / 2004

Les Etats-Unis ont perdu la guerre d’Irak…

Les derniers événements en provenance d’Irak nous confortent dans notre jugement : les Etats-Unis sont en passe de perdre la guerre d’Irak. Certes, il ne fait pas de doute qu’ils ont remporté avec une insolente facilité la Bataille d’Irak en quelques semaines. Il ne pouvait d’ailleurs en être différemment au regard de l’écrasante supériorité mécanique dont bénéficiaient les forces armées de la coalition réunies autour des Etats-Unis.
        Vaincre sur un champ de bataille est une chose somme toute aisée quand on est la première puissance militaire de la planète, mais gagner les cœurs et l’adhésion des populations constitue un défi autrement plus ardu ! C’est sur cet obstacle que les Etats-Unis butent à l’heure actuelle.
        Les soldats américains étaient persuadés qu’ils seraient accueillis en libérateurs à leur entrée dans la capitale irakienne, Bagdad. Mais, comme le clamait déjà en son temps Robespierre, les peuples n’aiment que très modérément les missionnaires armés qui viennent leur apporter la liberté, surtout quand cela a été précédé par des destructions massives faisant suite à des frappes si peu chirurgicales et des privations draconiennes résultant d’un embargo inhumain. Le bilan est à cet égard éclairant et se passe de commentaires : les pertes américaines depuis la prise de Bagdad sont largement supérieures à celle occasionnées par les opérations militaires proprement dites. Difficile de traiter plus mal des supposés libérateurs censés apporter la démocratie!
        Pire encore, les Irakiens essayant de restaurer un semblant d’ordre et d’Etat de droit, forces de sécurité ou agents de l’administration, sont taxés de collaboration avec les forces dites d’occupation. La majorité des attentats les vise directement. Ils paient un lourd tribut : 129 personnes tuées dans la semaine du 10 au 15 février. Les auteurs de ces attentats, traités de terroristes par les forces américaines, s’attirent de plus en plus les sympathies des populations civiles irakiennes qui les perçoivent plutôt comme des résistants. A ce rythme là, l’infâme dictateur sanguinaire qu’était Saddam Hussein va bientôt passer pour une victime de l’impérialisme américain et un défenseur du monde musulman, lui le représentant du parti Baas qui était résolument laïque et même anti-islamique ! La façon de transformer un bourreau en victime était en fait contenue dans le discours inconséquent de Bush : présenter l’intervention américaine comme un épisode d’une guerre de civilisation et une croisade entamées à la suite des attentats du 11 septembre 2001.
        Quand des libérateurs auto-proclamés sont vus comme de vulgaires envahisseurs opprimant les populations civiles, quand ceux qui vous aident sont considérés à l’égal de collaborateurs immondes que l’on doit exterminer, quand ceux que l’on stigmatisent comme des terroristes de bas étage sont perçus par les populations locales comme de courageux résistants, le doute n’est plus permis : c’est qu’on a perdu la guerre. Le poids des armes n’y changera rien. Les Etats-Unis ne peuvent résoudre cette terrible contradiction : comment peut-on gagner aussi facilement la bataille d’Irak et perdre aussi pitoyablement la guerre ? La longue litanie quasiment quotidienne des informations nous apprenant les attentats et les violences meurtrières dont sont victimes les forces de la coalition et les Irakiens coopérant avec la nouvelle administration le montre dans toute sa crudité et sa cruauté.
        Autre preuve de ce renversement s’opérant, alors que Bush comptait faire de l’intervention en Irak un argument en faveur de sa réélection à la présidence en novembre 2004, les derniers développements de l’affaire irakienne semblent désormais constituer un handicap dans la campagne électorale qui s’engage. Le challenger démocrate John Kerry s’appuie sur le bilan plus que jamais contrasté de la guerre d’Irak pour dépasser dans les sondages George W. Bush.
        Un après la fin de l’intervention militaire américaine, le bilan est catastrophique : intensification du terrorisme d’obédience islamiste, menaces de guerre civiles entre communautés irakiennes, approfondissement du clivage entre Occident et monde musulman pour ne citer que quelques exemples. Mais au fond, pouvait-il en être autrement à partir du moment où le déclenchement de l’opération reposait sur un mensonge d’Etat, les armes de destruction massive, et sur la recherche de la satisfaction de puissants intérêts économiques, le contrôle des ressources pétrolières de l’ancienne Mésopotamie.

Francis DASPE 15 / 02 / 2004

Délocalisations : le cheval de Troie du MEDEF

Après celui de la sécurité en 2002, un nouvel épouvantail dressé par le gouvernement et relayé par des médias complaisants et peu critiques, ravive, pour un temps, toutes les peurs : les délocalisations. Les étrangers, mais cette fois-ci ceux de l’extérieur, vont nous « voler notre travail ». Il est cocasse de constater que ce sont les mêmes, chantres du libéralisme mondial dont les délocalisations ne sont que la conséquence logique, qui hurlent maintenant au loup. Le libéralisme mondial a enfanté son propre Frankenstein !
        Ce nouveau fléau qui tombe à pic permet évidemment au MEDEF, l’occasion est trop belle, de resservir son éternelle obsession, compulsive : baisser le coût du travail et les prélèvements sociaux dans de nouvelles zones franches appelées cette fois, c’est plus vendeur, « pôles de compétitivité ». Rien d’autre finalement que de la délocalisation franco-française ! Comme pour les retraites, comme pour la sécurité sociale, la situation est volontairement dramatisée et le remède est présenté comme unique et obligatoire.
        Il faudra pourtant bien se faire à l’idée que les différences de coûts salariaux sont telles, en Europe, et surtout dans le monde, qu’à moins d’accepter une régression de cinquante ans en arrière avec des salaires au plus bas et l’abandon des protections sociales, le combat est perdu d’avance. Car jusqu’où aller à ce rythme de régression sociale ?
        Les solutions sont exactement à l’opposé. Commençons par nuancer le constat : les suppressions d’emploi dues aux délocalisations ne représenteraient que 3% du total des suppressions d’emploi en France, environ 5% en Europe (Le Monde, 10/09/04). Et la France, malgré le discours dominant martelé par le MEDEF et diffusé par la plupart des media, n’est pas ce pays à la traîne aux salariés fainéants, aux charges et prélèvements et aux lourdeurs administratives insupportables pour les entreprises : la France est parmi les pays les plus attractifs pour les capitaux étrangers (2ème en 2003 derrière la Chine, source Agence Française pour les Investissements Internationaux), et il se crée chaque année beaucoup plus d’entreprises qu’il n’en meurt (250 000 contre 50 000, source AFII). Donc si la France pâtit des délocalisations, elle en profite aussi beaucoup, preuve que le choix d’implantation d’une entreprise ne dépend pas seulement du coût salarial, mais aussi d’autres critères comme la qualité, la stabilité, la protection sociale, bref le niveau de développement.
        Elles restent néanmoins insupportables pour les salariés qui en sont victimes , d’où des efforts à faire, et à imposer, à tous les sens du terme, pour que l’Etat, mais aussi le secteur privé, anticipent, interviennent, participent financièrement, aident mieux les entreprises et les salariés touchés.
        Mais, paradoxalement, les délocalisations sont pour les pays qui les accueillent un facteur de développement donc elles sont à long terme un moyen d’harmonisation par le haut du coût du travail dans le monde. Il faut donc, tout en luttant avec nos moyens et nos forces, qualité, technologie, innovation, en accepter le principe. Et c’est en renforçant notre modèle social au lieu de le faire régresser, tout en intégrant et aidant beaucoup plus les pays en développement, qu’on parviendra, à terme, à tendre vers une harmonisation par le haut plutôt que par le bas.
        Même si l’on doit être plus exigeant avec l’Europe pour qu’elle impose des critères sociaux comme elle a imposé des obligations financières et économiques, elle reste le plus sûr instrument pour accélérer ce processus, les exemples du Portugal et de l’Espagne l’illustrent.

Vincent MAROT 16 / 09 / 2004