Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Mai 2004


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Ainsi tombent les voiles…

Le projet de circulaire d’application de la loi du 15 mars 2004 sur la laïcité à l’Ecole a malencontreusement ravivé les tensions en ajoutant de la confusion à une question déjà sensible. Alors que tous attendaient d’une loi qu’elle apporte d’indispensables clarifications à une situation qui avait tendance à devenir explosive pour les personnels exerçant au sein des établissements scolaires, voilà que le ministère sort une première version d’un texte pour le moins ambigu.

L’interdiction de signes religieux « ostensibles » à l’Ecole indiquée par la loi du 15 mars semblait procéder à une clarification bienvenue, même si le terme retenu d’« ostensible » pouvait porter en germes des situations de conflits liés à des interprétations divergentes. Passer d’« ostentatoire » à « ostensible » constituait en réalité une avancée minimale, pour ne pas dire minimaliste. Il était difficile d’en faire un signal fort destiné à rappeler un principe républicain fondamental.
         Le projet de circulaire anéantirait d’autant plus ces espérances et ferait revenir à la situation antérieure contre laquelle une loi s’était révélée indispensable : elle renverrait la gestion des affaires de signes religieux au niveau des établissements scolaires par un traitement dans le meilleur des cas par la voie réglementaire. De ce fait, l’intervention législative n’aurait été in fine qu’un coup d’épée dans l’eau !
         Ce cafouillage des services ministériels ne constitue pas ce que nous pourrions qualifier un simple « accroc technique ». Il nous semble qu’il met en exergue une évidence masquée par le caractère passionnel des polémiques qui avaient fleuri au cours des derniers mois : la Droite n’a pas réellement fait sienne la valeur de laïcité. Son ralliement était purement tactique, circonstanciel et de façade.

Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner avec attention les réactions des principaux dirigeants de la majorité gouvernementale. La tendance démocrate-chrétienne, derrière François Bayrou, a d’ailleurs refusé de voter la loi. Le courant libéral et Alain Madelin en ont fait de même. Les individualités les moins gaullistes de l’UMP (si tant est que cette formation soit encore gaulliste…) et les plus indépendantes du chef de l’Etat, comme Edouard Balladur, (et pour cause…), ont jugé une telle loi inopportune. Sans parler des préventions exprimées publiquement par Nicolas Sarkozy. Quant à l’extrême-droite, elle y était résolument hostile. En fait, et pour forcer le trait au risque de paraître caricatural, ce qui dérange le Front National n’est pas qu’il y ait des signes religieux à l’Ecole, mais qu’il puisse s’y trouver des Arabes…
         C’était la pente cléricale et anti-laïque de la Droite qui s’exprimait au travers de ces réactions. A cet égard, le fait que ce soit le plus « clérical » des hommes politiques de l’actuelle majorité, Jacques Barrot, qui ait été chargé de rameuter les députés de droite afin de voter la loi ne manque pas de saveur et montre que les repères traditionnels en la matière furent notoirement brouillés. Il faut dire que dès le début du débat, l’épiscopat français avait fait entendre sa voix en estimant inutile une loi qui interdirait les signes religieux, tous les signes religieux. Ne souhaitant pas être partie prenante directement dans les polémiques qui ne manqueraient de s’ensuivre, il avait réclamé de la « souplesse ». Si maintenant avant de légiférer le gouvernement prend ses instructions selon les cas auprès du patronat ou de l’Eglise, c’est que décidément on est revenu au temps de Zola !

Si la droite a voté à l’encontre de ses convictions profondes, elle le doit à l’habileté manœuvrière de son chef, le président de la République en personne. Jacques Chirac y avait flairé une posture intéressante pouvant brouiller les pistes afin de faire diversion et d’occulter d’autres questions plus embarrassantes. Une fois de plus, c’est en « animal politique » redoutable qu’il a agi semant le trouble au sein d’une Gauche prisonnière de ses contradictions et de ses propres postures.
         Il est tout aussi renverser de constater qu’en définitive la loi fut votée par ceux qui fondamentalement étaient hostiles à la laïcité (la droite) et par ceux qui portent de lourdes responsabilités dans la dégradation de la situation (les socialistes). Pour ces derniers, qu’on se rappelle seulement l’article 10 de la loi d’orientation sur l’Ecole de 1989 (une véritable bombe à retardement) ou la gestion désastreuse et peu courageuse de l’affaire du foulard de Creil faite par ce même ministre!
         Que dire de l’attitude de certains courants gauchistes ou d’extrême-gauche qui se firent les défenseurs zélés de ceux qui voulaient détruire la laïcité ? Ils n’hésitaient pas à inviter à l’occasion un Tariq Ramadan. Ils n’hésitaient pas non plus à défiler aux côtés de groupuscules intégristes, ignorant et méprisant le travail courageux et méritoire entrepris par Ni Putes Ni Soumises. Cela en a consterné à juste titre plus d’un !

Ce projet de circulaire aura eu au moins le mérite de faire tomber les voiles. Tous les voiles ou presque…

Francis DASPE 05 / 05 / 2004


Lettre ouverte : militantisme et liberté d’expression au quotidien

Rappel : Le texte qui suit est une lettre de Jacques DELAVEAU adressée au directeur du supermarché Leclerc de Langon en Sud-Gironde. Elle fait suite à la réponse de ce dernier en date du 03 octobre 2003 qui elle-même répondait à une première lettre ouverte signée Jacques DELAVEAU datée du 05 septembre 2003. Dans celle-ci, il regrettait que les vigiles du supermarché en question interdisent la distribution de tracts informant sur l’évolution des régimes de retraite et sur la remise en cause des Services publics. L’autorisation de pouvoir distribuer des tracts en toute liberté était alors demandée.
         Jacques DELAVEAU est président du Mouvement de Sauvegarde, de Promotion et de Démocratisation des Services Publics en Sud-Gironde. Il est également membre de l’AGAUREPS-Prométhée.
         Voici le contenu de la lettre du 30 avril 2004.

Monsieur le Directeur,

Après échanges avec d’autres associations, nous tenons à faire un commentaire à votre réponse du 03/10/2003 et à en informer nos concitoyens le plus largement possible.

« ne pas exposer notre clientèle et nos personnels à de tels débats alors qu’ils sont captifs… »
         Permettez-nous de vous dire que pour nous, un salarié ou un consommateur est un citoyen en tous lieux et en tous temps. Le terme « captifs » n’est-il pas révélateur de la nature de la psychologie patronale ?

« comment pourrions-nous autoriser une telle distribution qui finirait, hélas majoritairement à terre, tout en nous affichant avec notre enseigne, pour la protection de la nature et de l’environnement ? »
         Vous supposez que la majorité de nos concitoyens se désintéressent de l’avenir de la Sécurité Sociale (retraites, maladies…) et des Services Publics (éducation, santé, transports…). Sachez que pour les salariés, l’organisation solidaire de la société est primordiale pour leur vie quotidienne. Tout le monde n’a pas les moyens de payer des écoles privées… surtout dans le contexte actuel de baisse du pouvoir d’achat.
         N’oubliez pas d’autre part que vous n’avez pas de leçon d’écologie à nous faire, vu le nombre d’arbres que vous sacrifiez sur l’autel de la pub et le nombre d’emballages en polystyrène que vos clients sont obligés de jeter.

« La liberté des uns finit où commence celle des autres… »
         Etes-vous sûr qu’il n’y a pas de frontière dans votre établissement ? On connaît la légendaire liberté du renard dans un poulailler libre ! Malheureusement la liberté syndicale des salariés finit où commence celle des profits des actionnaires !

Pour finir, nous tenons à vous remercier pour votre campagne de pub concernant la baisse du pouvoir d’achat. Mais permettez-nous de vous faire encore deux remarques.
         Vous avez mis du temps pour vous rendre compte de cette baisse (ce qui n’est pas le cas des salariés, des retraités et des chômeurs). La lecture de notre information vous aurait fait gagner du temps (le temps c’est de l’argent !). Si vous aviez permis la distribution de notre information aux consommateurs et aux salariés, votre campagne n’en aurait été que plus efficace. Vous auriez même peut-être pu vous en passer et faire des économies pour satisfaire les appétits des actionnaires ! Encore une fois, vous êtes en contradiction avec votre campagne de protection de l’environnement et de la nature car les affiches, ce sont des arbres abattus.
         Enfin, nous vous invitons à refaire une lecture approfondie de notre courrier du 05/09/2003 pour comprendre qu’un bon pouvoir d’achat, c’est plus efficace que la pub. Sachez que seule l’action des salariés, des chômeurs, des consommateurs pourra obtenir une augmentation du pouvoir d’achat.

Jacques DELAVEAU 30 / 04 / 2004


La dégradation de la question du logement

Le logement constitue un élément essentiel de la question sociale. Il répercute fidèlement les dérives et les travers enregistrés dans la société ainsi que les à-coups de la conjoncture économique. On note une lente mais inexorable dégradation des conditions de logements depuis quelques années. C’est ainsi que l’on évalue à 2 millions les personnes en situation « d’inconfort » en France. Dans cette notion d’inconfort, on y inclue les cas de surpeuplement, d’habitat précaire et les sans domicile fixe.

La pénurie de logements disponibles et la tendance continue à la hausse des loyers représentent les deux éléments problématiques de la question du logement. Ils sont d’ailleurs étroitement liés : une offre insuffisante de logements conduit inévitablement à une augmentation du prix des loyers, telle est la loi du marché. Or le programme de construction de logements prévu pour les années suivantes reste nettement en deçà des besoins généralement estimés. Le déséquilibre entre l’offre et la demande est l’occasion pour les propriétaires d’ajouter des conditions parfois exorbitantes.
         Par conséquent, le risque d’un emballement du marché locatif n’est pas à exclure. Le cercle est vicieux. Certains pointent du doigt les différents programmes de défiscalisation qui se sont succédé depuis quelques années. Ils seraient en partie responsables de ces tensions. En effet, les acheteurs ont tendance à surpayer les appartements concernés afin de bénéficier par la même occasion des avantages fiscaux afférents. Le niveau des loyers est de la sorte tiré vers le haut, car pour rentabiliser des appartements très chers, les propriétaires sont amenés de demander des loyers élevés.
         On a en définitive davantage pensé aux avantages fiscaux des investisseurs qu’aux besoins immédiats des locataires. Le point de rupture serait déjà en passe d’être atteint, à tel point que les professionnels tablent sur une relative stabilisation dans la mesure où les prix demandés ne peuvent pas beaucoup plus vite que le niveau de vie des Français ! Selon l’Insee, en dépit des aides au logement attribuées aux locataires à bas revenus, la charge financière que représente le loyer est passée de 13 % du revenu en 1998 à 16 % en 2002. De plus en plus nombreux sont les locataires obligés de consacrer 30 % de leurs revenus au poste logement, ce qui est considéré comme la limite à ne pas dépasser. Les situations sociales engendrées par les impératifs du logement deviennent monnaie courante.
         Et pourtant, il est paradoxal de constater que le secteur de l’immobilier se porte plutôt bien. En fait, si on construit, les produits ne sont pas forcément adaptés à la demande du marché. Le logement social symbolise à merveille les insuffisances affectant le secteur du logement. Confrontés à un marché locatif privé dont les tarifs se sont envolés, les familles se tournent de plus en plus vers les habitations à loyers modérés. Compte tenu du relèvement des plafonds de revenus, plus des deux tiers de la population française sont théoriquement en mesure de prétendre à un logement dit « social ». Si bien que la crise du logement HLM équivaut à une crise du logement en général. Un signe objectif de plus d’un inquiétant délabrement des conditions sociales et d’un processus de paupérisation de larges pans de la population. Comme au XIX° siècle ?

La question est complexe. D’autres données entrent en ligne de compte. Par exemple, en raison de l’augmentation du prix du foncier, on éprouve des difficultés à trouver des terrains disponibles pour faire du logement social. La logique de la rentabilité et du profit débouche sur des impasses. Se pose également le problème des catégories intermédiaires, à savoir les familles qui gagnent trop pour relever du secteur social mais pas assez pour pouvoir payer les loyers plus élevés du marché locatif privé. La généralisation du travail précaire avec la progression des CDD ou de l’intérim, et ce aussi bien dans le public que dans le privé, rend les choses plus compliquées : il devient difficile d’établir un bail de longue durée en faveur de quelqu’un qui possède comme seule caution un CDD de 6 mois ou d’un an.
         De par sa continuelle dégradation, la question du logement se voit conférée une réelle actualité et une acuité sociale placée sous le sceau de l’urgence. Un renversement des mentalités s’impose certainement. Pendant longtemps, la réussite sociale passait par l’accession à la propriété. L’accession à la propriété était perçue comme un signe extérieur de réussite sociale, sans que soit pris en considération des niveaux d’endettement parfois abyssaux. Aujourd’hui, 57 % de la population française est propriétaire de son logement tandis que près de 40 % est locataire (17 % sont logés dans le parc social, un peu plus de 20 % dans le parc privé). Ne serait-il pas opportun dans ces conditions de réhabiliter le loyer ? Pour ce faire, nul doute que des moyens significatifs, assortis à une réelle volonté politique de transformation sociale, sont nécessaires. Mais il faudra procéder aussi à une évolution des mentalités, en bien des domaines à rebours de ce qui s’est fait au cours des dernières décennies. Il semble en conséquence nécessaire de soustraire une partie des logements des lois habituelles du marché. Ce qui en d’autres termes revient à dire que l’organisation d’un grand service public du logement est à étudier sérieusement, le logement social actuel ne suffisant pas à répondre à la demande.

Sylvie ERBANI 08 / 05 / 2004


Parti socialiste : la grande fumisterie des européennes

Le mercredi 12 mai 2004, Harlem Désir, tête de liste du parti socialiste en Ile de France, ouvrait au Pré saint Gervais, en Seine-Saint-Denis, sa campagne pour les élections européennes du 13 juin prochain. Jusqu’alors, le message du parti socialiste était pour le moins ambigu, partagé entre la critique du traité constitutionnel Giscard et la volonté de l’adopter. Le choix de l’ancien fondateur et leader de SOS racisme, et depuis cinq ans député européen, pour conduire la liste francilienne devait pourtant nous éclairer. En effet, ce dernier, européen convaincu comme beaucoup, l’est même par la construction européenne telle qu’elle se déroule actuellement et selon les valeurs qu’elle véhicule, ce qui fait déjà bien moins l’unanimité. Ainsi, au sein même de son propre parti, des voix, via les courants Nouveau Monde d’Henri Emmanuelli et de Jean-Luc Mélenchon et Nouveau Parti Socialiste d’Arnaud Montebourg et de Vincent Peillon, se font entendre pour réfuter l’adoption d’une telle constitution en l’état. Apparemment, le comité national du parti n’en a cure, et si le slogan affiché et clamé haut et fort est « Et maintenant l’Europe sociale », on sent bien que seul l’air du temps l’inspire et qu’il n’est le fruit ni d’un projet réel et encore moins d’une prise de conscience des travers qui minent l’actuelle Union.
         En effet, selon les mots mêmes d’Harlem Désir, l’Europe doit « établir des critères de convergence sociaux comme elle a su le faire au niveau économique ». Le modèle économique et l’orthodoxie qui le sous-tend sont, sinon loués, du moins acceptés et intégrés comme une donnée de l’équation européenne. Entre la vitrine qu’est le texte adopté par le comité national, et ses futurs représentants à Strasbourg, les sons de cloches sont pour le moins nuancés, voire bien différents. Là où les hautes instances parisiennes laissaient planer un flou volontaire, le candidat apporte des précisions : « l’Europe a besoin d’un gouvernement européen » dit le texte. Qui émanerait d’où, demande un membre de l’assistance ? Et le candidat de répondre : « Ce gouvernement existe déjà, avec les commissaires européens issus de la commission ». Bref, toute ce que nous réprouvons, à savoir une Europe technocratique et non démocratique, dont les instances ne seraient pas soumises à la souveraineté populaire (ce qui n’a pas ému Harlem Désir lorsque la remarque lui en fut faite !). Enfin, lorsqu’un militant se permet de douter de la capacité de son parti à faire évoluer de manière significative le traité constitutionnel avant son adoption (et l’impossibilité pratique de sa ratification), les réponses se perdent dans les méandres de la langue de bois, preuve de l’acceptation d’un tel état de fait.
         Le parti socialiste essaie de surfer sur la vague des élections régionales de mars dernier afin d’enfoncer le clou auprès de l’actuel gouvernement. C’est une ambition que nous partageons avec eux. Mais il est aujourd’hui impossible de donner un blanc-seing à des hommes et des femmes qui vont aller à Bruxelles et Strasbourg confirmer l’Europe dans ses choix, sans comprendre qu’une vision réellement nouvelle et alternative est attendue, qu’un projet qui reposerait sur autre chose que des fondations branlantes doit voir le jour. On nous dit que l’Europe est une machine qui nous vampirise et nous contraint en permanence ( 60 % des lois votées au Palais Bourbon ne sont que des adaptations de textes européens !) mais qu’il faut accepter cet état de fait tout en construisant une Europe sociale en parallèle. Or l’économique et le social ne sont pas sans liens, bien au contraire, et il est utopique de croire qu’un mauvais modèle économique qui répondrait à ses propres exigences pourrait voir coexister à ses côtés un modèle social digne de ce nom.
         Le parti socialiste n’assume pas là ses responsabilités. Nous assumerons, nous, les nôtres. Pas parce qu’on nous dénie le fait d’être des européens convaincus. Au contraire parce que nous croyons que le Peuple européen mérite pour la construction de son avenir bien mieux qu’un simple ravalement de façade.

François COCQ 13 / 05 / 2004


Européennes : faire le choix des alternatives

Les élections régionales et cantonales des 21 et 28 mars 2004 ont livré leur impitoyable verdict. Il fut clair et sans appel : c’est à une condamnation sans équivoque de la politique libérale mise en oeuvre depuis deux ans par le gouvernement Raffarin qu’il a conduit.
         Voilà que se profile pour le 13 juin le second round électoral avec les Européennes. Avec en filigrane l’adoption à très brève échéance du projet de traité constitutionnel Giscard improprement appelé Constitution. Entre la voie parlementaire et le référendum, nul ne sait pour l’heure quel sera le choix effectué par le président de la République.
         Le reproche majeur que l’on puisse faire au projet Giscard est d’ériger en norme absolue le libéralisme économique, de le « constitutionnaliser » en quelque sorte. L’article 3 affirme ainsi que « l’Union offre à ses citoyens un marché unique où la concurrence est libre et non faussée ». A plusieurs reprises, le leitmotiv libéral d’une « économie ouverte où la concurrence est libre » revient avec insistance. Ce processus de constitutionnalisation du libéralisme économique se double d’une dynamique de pérennisation du « noyau dur » de Maastricht. C’est ainsi que la notion de « service d’intérêt général » souvent utilisée consacre en réalité une conception minimale et minimaliste des services publics.
         Les attributions renforcées de la Banque centrale européenne lui permettront de peser sur le niveau des dépenses publiques et des coûts salariaux dans un sens que l’on n’a guère de peine à imaginer. Les contraintes budgétaires européennes, legs des critères de convergence de Maastricht et du pacte de stabilité (et si peu de croissance…), constituent un obstacle pour l’instant insurmontable à toute politique de relance économique et sociale d’envergure. Les taux d’intérêts élevés décidés par la BCE dans une stricte optique d’orthodoxie financière et monétariste renforcent les barrages dressés à l’action publique volontariste dans ces domaines. Le texte fait effectivement de la Banque centrale européenne le principal organe dirigeant de cette Europe libérale, en la rendant indépendante de tout contrôle politique et citoyen.
         Il s’agit effectivement d’un problème crucial d’orientation politique : le projet Giscard grave le libéralisme économique dans le marbre pour plusieurs générations. L’économie de marché devient de la sorte l’alpha et l’oméga de toute politique. Rien ne pourrait désormais changer à l’avenir dans les orientations de l’Union européenne à partir du moment où les alternatives proposées entreraient en contradiction avec les canons du libéralisme. C’est dans la logique de ceux-ci que toute politique publique devra s’inscrire et puiser sa légitimité.
         Le projet Giscard indique également dans son article 40 qu’en matière de sécurité et de défense commune « la politique de l’Union respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord et est compatible avec la politique arrêtée dans le cadre de l’OTAN ». L’OTAN, organisation militaire née de la guerre froide et de la bipolarisation du continent européen qui en résulta, devient ainsi un élément constitutif de l’identité de l’Union européenne. L’atlantisme est par conséquent élevé au rang de principe constitutionnel. Pour ceux qui avaient espéré que la construction européenne servirait de moyen pour contrebalancer l’hyperpuissance américaine en mettant sur pied une Europe européenne, la déception est grande.
         De ce fait, pour ces élections européennes, on ne pourra prétendre s’inscrire en faux contre le libéralisme et accepter parallèlement ce projet constitutionnel. Le grand écart est impossible à tenir dans ces conditions.
C’est en définitive à une triple alternative que nous sommes conviés. Il s’agit d’abord de faire face au déficit démocratique qui a entaché jusqu’alors une construction européenne technocratique et mercantile: on ne peut faire l’impasse sur l’expression et le respect de la souveraineté populaire. La promotion d’une Europe sociale, autrement que par un catalogue de vœux pieux déconnectés des conditions concrètes de leur réalisation, représente une impérieuse nécessité. L’Union européenne doit également être un instrument susceptible de forger une alternative tant à la mondialisation effectuée sur des bases néolibérales qu’à la suprématie de l’imperium américain reposant sur des fondements néocolonialistes que l’actualité nous rappelle de manière consternante.

Francis DASPE 16 / 05 / 2004
(Ce texte est un éditorial pour la Lettre n° 100 de Juin 2004 d’Espaces Marx Aquitaine)