Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Avril 2004


Télécharger

Le cuisant échec de la stratégie gouvernementale de l’abstention

Une des surprises les plus remarquables et inattendues à la fois des résultats des élections régionales et cantonales des 21 et 28 mars 2004 concerne le taux d’abstention relativement faible. Les sondages effectués avant le scrutin se révélaient particulièrement alarmants en ce domaine : ils indiquaient nettement que les Français ne percevaient pas les enjeux réels de ces élections. Un taux record d’abstention était même pronostiqué.
      Ces craintes étaient renforcées par le fait que la majorité gouvernementale semblait tabler sur le désintérêt des citoyens français, et leur manque supposé de civisme, pour minimiser l’ampleur d’un vote sanction à l’égard de la politique menée. C’était opter délibérément pour une configuration « à l’américaine ». Une moitié des électeurs se place hors de l’espace démocratique en délaissant son devoir de citoyen lors des consultations électorales. Il s’agit en majorité de personnes désabusées n’attendant plus grand-chose de la politique. Ce phénomène touche davantage les électeurs de gauche que ceux de droite.
      Le calcul gouvernemental était simple : ne rien faire (ou pour l’occasion, pas grand-chose…) pour enrayer la pente de l’abstentionnisme afin de ne pas s’exposer à un rejet massif de l’électorat. L’atonie de la vie démocratique en raison d’une participation restreinte comporte cependant des risques graves. Le cas de figure renforce bien souvent le poids du vote défouloir émanant d’un électorat, certes désabusé, mais encore suffisamment mobilisé pour exprimer sa rancœur. Les partis extrémistes et anti-système en bénéficient au premier chef et voient de manière mécanique leur importance relative croître du fait de la faible mobilisation.
      La stratégie gouvernementale a été contredite par les faits. Le taux d’abstention fut plutôt faible, en net recul par rapport aux élections régionales et cantonales précédentes. La forte mobilisation des Français explique pour partie le cuisant échec de la droite et le rejet dans appel du gouvernement Raffarin. Cependant, toute satisfaction excessive serait fort malvenue et apparaîtrait déplacée. Comment se contenter qu’un peu plus d’un tiers des citoyens ne prennent pas le chemin du bureau de vote ? Certes, la droite espérait qu’un nombre plus élevé d’électeurs choisisse de préférence la canne à pêche plutôt que de se munir d’un bulletin pour manifester son désaccord à l’égard de la politique gouvernementale. Il est par conséquent rassurant de constater qu’une telle tactique si peu civique ait échouée. Mais le problème n’est pas pour autant résolu. Les échéances ultérieures se chargeront immanquablement de le remettre au goût du jour. Le sursaut de conscience civique du corps électoral, bienvenu et fort appréciable, ne doit cependant pas masquer l’étendue des problèmes subsistants.

Francis DASPE 31 / 03 / 2004

La force du mouvement social

Au soir du 28 mars 2004, le doute n’était plus permis : la droite subissait une défaite sans appel. Une véritable déroute, une incontestable Bérézina ! Des explications, parfois contradictoires, n’ont pas manqué de fleurir pour rendre compte de l’événement.
      Il serait illusoire, voire malvenu, d’affirmer que la déroute de la droite provient de l’irrésistible attraction d’un quelconque projet alternatif conçu et porté par la principale composante de la gauche, le parti socialiste pour ne pas le nommer. D’ailleurs, ses principaux dirigeants ont fait la plupart du temps preuve de modération en la matière. Ils avouaient au moins à demi-mot que le plus dur restait à faire : se doter désormais d’un logiciel crédible !
      L’ampleur du rejet de la politique gouvernementale à cette occasion ne peut s’expliquer non plus uniquement par un simple effet mécanique de retour de balancier consécutivement au désastre qu’a représenté le 21 avril 2002 dans l’inconscient collectif de la gauche. Il existe d’autres raisons que la simple maladresse du gouvernement (réelle) ou la nocivité profonde de la politique libérale mise en œuvre (nocivité toute aussi réelle et incontestable).
      La raison qui nous semble la plus pertinente réside dans la force du mouvement social enclenché au printemps dernier. La mise sur le pavé de millions de Français ne se fait jamais sans conséquences plus ou moins immédiates, plus ou moins directes ! La mobilisation de salariés du secteur public, d’enseignants attachés à la préservation de la fonction nationale de l’éducation, les réactions des intermittents du spectacle ou des chercheurs plus récemment, sans oublier les représentants du secteur privé limités dans l’expression de leur droit de grève mais qui constataient de visu la teneur de cette politique régressive d’inspiration libérale, ont constitué une étape décisive dans la prise de conscience citoyenne qui a abouti à la débâcle du gouvernement Raffarin que d’aucuns considèrent comme le plus réactionnaire depuis des lustres, c’est-à-dire depuis Vichy ou Thiers, c’est selon.
      L’issue des élections du mois de mars consacre en fin de compte la réhabilitation du mouvement social. Contrairement aux dires de Jean-Pierre Raffarin, si la rue ne gouverne pas, il n’en reste pas moins qu’elle peut influer notoirement sur le déroulement de la vie politique et sur les échéances électorales. Le mouvement social a servi de caisse de résonance aux mécontentements croissants exprimés à l’encontre des mesures libérales prises par la majorité de droite. Il a favorisé la défaite de cette dernière et, symétriquement, le succès des forces de gauche : le vote sanction de ce mois de mars en a constitué le prolongement. Désormais, il convient, et ce n’est pas une mince affaire, d’offrir un débouché politique à ce mouvement social spontané parti le plus souvent de la base. Le mouvement social se trouve en situation d’attente : il attend qu’on lui renvoie l’ascenseur en prenant en considération effectivement ses revendications. Le décevoir reviendrait à favoriser la politique du pire, incarnée ces dernières années dans la prééminence de la dictature de la seule politique possible (d’essence libérale, cela allant de soit…) et de son inévitable corollaire, montées conjointes de l’abstention et du vote extrémiste.
      Pour cela, deux écueils devront être évités. Le mouvement social devra impérativement se départir d’une culture de la défiance à l’égard des forces politiques organisées. Seule une dialectique raisonnée entre mouvement social et forces politiques institutionnelles est en mesure d’offrir un débouché crédible à une alternative résolument antilibérale. Faisons en sorte que l’un ne stigmatise pas l’autre en mettant en avant ostensiblement son aversion de l’exercice du pouvoir, que l’autre ne s’évertue pas à étouffer le précédent en arguant d’un prétendu manque de sens des responsabilités. Les partis politiques auront à dépasser la tentation de recycler des idées et des projets usés jusqu’à la corde : on ne fait pas du neuf avec du vieux, surtout quand celui-ci a été sanctionné par les électeurs.
      En définitive, la situation de la gauche ne diffère pas fondamentalement de celle qui prévalait en 1997. La victoire surprise lors des législatives consécutivement à la dissolution devait pour beaucoup au mouvement social de 1995. Dans l’urgence, fut mis en avant le concept de gauche plurielle pour servir de projet et de programme. A voir comment s’est terminée l’aventure de la gauche plurielle, peut-être est-on en droit de considérer qu’il lui a fait défaut quelques fondations plus fermes et solides. Les élections de 2004 sont certainement prometteuses pour les futures échéances de 2007 à condition que les attentes exprimées par le mouvement social du printemps 2003 puissent s’intégrer dans un projet de gauche véritablement alternatif dont les deux piliers soient l’exigence républicaine et l’ambition de transformation sociale.

Francis DASPE 31 / 03 / 2004

Autisme, quand tu nous tiens…

Le grand vaincu des élections cantonales et régionales qui viennent de s’achever est sans contestation possible le libéralisme que le gouvernement Raffarin a voulu promouvoir à « marches forcées », sans grand discernement, dans l’enthousiasme général résultant des suites du cataclysme du 21 avril 2002. Le libéralisme économique a été massivement rejeté par la majorité des électeurs qui ont voulu sanctionner le gouvernement. C’était attribuer clairement une portée nationale à cette consultation d’échelon local. Le message adressé par les Français est sans équivoque possible à cet égard : ils veulent que soit mis un terme à la politique d’inspiration libérale qui a creusé les inégalités sociales au détriment de la « France d’en bas ».
      Quelle n’a pas été notre stupéfaction d’entendre certains dirigeants, et non point parmi les moindres, de l’actuelle majorité présidentielle clamer avec outrecuidance avoir entendu le message envoyé par les urnes et proposer sans sourciller de poursuivre la pente de réformes entreprises depuis deux ans, en allant encore plus vite et encore plus loin ! On ne peut faire davantage pour ignorer et mépriser la souveraineté populaire exprimée par le biais de la procédure électorale démocratique. Cette posture tend à dévaloriser une fois de plus l’impact du suffrage universel. C’est faire insulte aux électeurs que de décider, en dépit du spectaculaire désaveu infligé, de poursuivre la même politique avec les mêmes hommes. Cette attitude est digne d’une république bananière. En tout cas, elle est fort peu « gaullienne », surtout pour une formation politique qui revendique une filiation avec le gaullisme, même si le ralliement au libéralisme a eu pour effet de ringardiser puis de dissoudre une des vertus du gaullisme : quand on est désavoué par le peuple souverain, si on ne part pas, au moins on infléchit sa politique.
      La posture confine incontestablement à l’autisme caractérisé. « Votez, mais quoi qu’il en soit des résultats, rien ne changera dans l’orientation générale de notre politique ! ». Tel semble être le positionnement de la majorité chiraco-raffarinienne. La justification de cet autisme se résume en deux mots avancés de manière mécanique et incantatoire, tels des fétiches parés de toutes les vertus : la réforme, à laquelle on accole pour la légitimer le qualificatif de moderne. On assiste à un dévoiement permanent du sens de ces mots vidés de leur réalité objective.
      Malheureusement, l’autisme ne constitue pas le monopole de la droite. On se souvient des dernières années de l’expérience de la gauche plurielle marquée par la propension à l’autosatisfaction de Lionel Jospin. Il avait cru à la possibilité de pouvoir faire campagne sur son seul bilan qu’il estimait excellent. Chacun a pu constater ce qu’il en est advenu lors du funeste 21 avril 2002. Lui aussi avait estimé opportun de proclamer que « son programme était moderne, pas socialiste »…
      Si l’on voulait désespérer à jamais les citoyens français, il ne fait pas de doute que l’on s’y prendrait différemment. L’autisme en matière politique constitue un puissant dissolvant de l’engagement politique. Il devient urgent d’y remédier au plus vite.

Francis DASPE 31 / 03 / 2004

L’effet d’optique du vote socialiste

L’année 2004 se caractérise par la succession de deux échéances électorales. La première, celle des régionales et des cantonales de mars, a livré son verdict. Il fut implacable et sans appel : la droite et le libéralisme ont été durement sanctionnés par les électeurs venus plus nombreux aux urnes accomplir leur devoir de citoyen. Il semble probable que la droite subira, sauf renversement de situation en tout cas peu prévisible à l’heure actuelle, un sort identique à l’occasion des européennes de juin. Mais qu’en sera-t-il du libéralisme ? Car les données sont bien plus complexes qu’il ne semble y paraître au premier abord.
      En effet, l’interprétation d’un vote identique peut différer de manière significative selon la nature de l’élection. Ce sera le cas du vote en faveur du parti socialiste. On peut affirmer sans travestir la réalité que le vote socialiste à l’occasion des régionales et des cantonales est à ranger sans l’ombre d’un doute dans la catégorie « vote antilibéral ». C’est l’effet d’un vote sanction à l’encontre de la politique menée par le gouvernement Raffarin qui en a été la force motrice et propulsive.
      Il ne pourra pas en être de même pour un vote socialiste aux élections européennes du 13 juin. En effet, et ce en dépit des hésitations, qui se transforment parfois en hostilité plus ou moins affichée, émanant des courants minoritaires au sein du parti socialiste, les candidats de celui-ci revendiqueront sans états d’âme leur fidélité au projet de traité constitutionnel Giscard. Lequel texte procède à la constitutionnalisation du libéralisme en bonne et due forme en élevant au rang de dogme suprême le principe de « la concurrence libre et non faussée ».
      Cette distorsion risque de brouiller une fois de plus les messages délivrés par le verdict des urnes. On taxe volontiers les Français de versatilité dans leurs choix électoraux. Il semble que ce reproche soit adressé à tort car, pour peu que l’on se livre à une analyse un tant soit peu approfondie, se dégage une constante dans le comportement électoral des citoyens français : ils votent de manière quasiment systématique contre le libéralisme, ou, à défaut, sanctionnent ceux qui lui accordent trop de concessions. Là où certains croient discerner un vulgaire zapping électoral de mauvais aloi, il serait plus juste d’y voir une indéniable constance. Il serait plus exact de mettre en exergue la cohérence d’un vote antilibéral renouvelé.
      C’est en cela que réside le plus grand défi de la gauche victorieuse de mars 2004 : comment transformer un vote sanction en vote d’adhésion ? Certainement pas en succombant aux sirènes du libéralisme via l’acceptation du projet de traité constitutionnel qui, aux dires de son grand architecte, Valéry Giscard d’Estaing, nous condamne « à une peine incompressible de 30 à 50 ans de néolibéralisme » en frappant du sceau « d’inconstitutionnalité » toute politique alternative qui ne soit pas servilement compatible avec les postulats néolibéraux.
      Le parti socialiste est invité par les français à réexaminer en urgence sa position de principe relative à la construction européenne dont les jalons les plus significatifs sont le traité de Maastricht en 1992 et maintenant le projet de traité constitutionnel Giscard. Car se serait une autre façon de tromper la parole exprimée par le peuple souverain dans les urnes (et dès avant dans la rue à l’occasion des manifestations d’envergure lors du mouvement social du printemps 2003) que celle utilisée par l’inquiétant autisme chiraco-raffarinesque. Il na faudrait pas que le libéralisme, expulsé sans ménagement par la porte des régionales et des cantonales sous l’effet d’un vote de gauche très majoritairement socialiste, ne profite insidieusement des élections européennes pour réapparaître par la grâce d’un vote…socialiste. La confusion serait alors à son comble. Le vote socialiste ne peut, ne doit se prêter à aucune espèce d’illusion d’optique qui serait de nature à porter un grave préjudice à l’idéal de gauche.

Francis DASPE 02 / 04 / 2004

Une crise institutionnelle qui doit être regardée en face

Une conséquence plutôt inattendue mais pour autant très nette semble s’imposer à l’issue des scrutins régionaux du mois de mars : la débâcle électorale subie par la droite pointe du doigt l’inadaptation et le caractère obsolète de nos institutions. On pourrait disserter à l’envie sur les règles du jeu posées en son temps par le Général de Gaulle pour répondre à une situation toute autre que celle que nous connaissons aujourd’hui, et surtout pour se tailler un costume à sa mesure et qui devait répondre à sa conception de l’exercice du pouvoir. Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et surtout François Mitterrand ont fait évoluer ces institutions (après les avoir pour ce dernier combattues) et les ont adaptées à leur façon de gouverner plus qu’à leur vision de l’Etat. Mais on n’a pas pris la mesure de la rupture que pouvait constituer lors de la dernière législature socialiste la mise en place du quinquennat.
      En effet, cette réforme, qui se prévalait, lors du référendum qui a entériné son adoption, du soutien des partis de gouvernement, a mis en parallèle les élections présidentielles et législatives, ce qui était censé mettre fin à la cohabitation (laquelle n’avait pris forme que par l’interprétation des institutions de la Vème République qu’en a fait le seul Président socialiste à avoir exercé le pouvoir). Pour autant, le rôle du chef de l’exécutif et de celui du chef du gouvernement se sont vus de ce fait profondément remaniés. Il était convenu depuis longtemps déjà (en vertu de quoi ?) que le Président se repliait sur son « domaine réservé » et laissait les affaires courantes à son Premier Ministre.
      Le changement apporté devait rendre au Président son poste de capitaine de navire qui donne le cap à tenir à son homme de main, en la personne du Premier Ministre, tout en gardant un regard acéré sur la politique menée. Or ce retour à l’ordre naturel des institutions a été bafoué en toute impunité par le Président Chirac qui a laissé à Jean Pierre Raffarin le loisir de pratiquer une politique pour laquelle lui-même n’avait pas été élu, alors qu’il était totalement absent de la scène nationale et préférait se construire une prétendue dimension internationale à l’étranger. Il ne faut à ce sujet pas négliger le caractère et la personnalité de celui qui est aujourd’hui au plus haut sommet de l’Etat. Jacques Chirac n’a pas de vision pour la France, et il entend, comme il l’a toujours fait, ne rien assumer. Si un Aznar, un Blair ou un Schroeder doivent répondre de la politique qu’ils mènent ou ont mené, le Président français se défausse sur les pions que sa mainmise sur le jeu politique permet de manipuler à l’envi.
      Chirac voudrait nous faire croire qu’il n’est pour rien dans les réformes entreprises depuis des mois, qu’il n’était même pas au courant de ce qui se passait et il se place une fois de plus dans le rôle du sauveur et de l’arbitre, celui qui vient distribuer les mauvais points sans jamais se remettre en cause ! Oui mais voilà : le quinquennat crée un grand vide électoral, en privant les électeurs de scrutin réellement national pendant cinq ans. Si de telles périodes vides de toute grande élection (présidentielle et législative) ont déjà été vécues (1981-1986, 1988-1993, 1997-2002), elles faisaient suite ou précédaient un scrutin qui avait permis ou devait permettre de réajuster voire de modifier les politiques menées. Dans le cas présent, la seule perspective est celle de 2007 pour laquelle c’est un programme global (ou un projet espérons-le !) qui devra être proposé en remplacement de celui totalement utopique et démagogique de Jacques Chirac en 2002.
      Il est aussi complètement nouveau qu’un parti en place se maintienne ainsi au pouvoir après un échec électoral d’une telle ampleur et après avoir subi un tel désaveu de la part des Français. Il y a fort à parier que devant une telle situation, le Général De Gaulle aurait quitté son poste, que François Mitterrand aurait dissous. Chirac renomme Raffarin ! Ainsi, si les institutions en place sont dépassées, ceux qui ont jusqu’à aujourd’hui exercé le pouvoir ont au moins fait en sorte d’en avoir une interprétation propre afin de définir une ligne de conduite pour le pays. Jacques Chirac en est incapable. Le Gaulliste qu’il croit être a une fois de plus enterré son mentor.
      Plus grave encore : le Peuple ne dispose plus d’aucun levier pour faire part aux gouvernants de ses aspirations et de la façon dont il vit et perçoit la politique menée. Il peut dès lors être méprisé comme il l’est depuis des mois, le paroxysme de ceci se trouvant dans la reconduction de Jean-Pierre Raffarin pour répondre au simple jeu politique dans la perspective de la prochaine présidentielle de 2007, et non pour satisfaire à l’intérêt de la Nation. Si ceci ne contredit en rien la bonne marche des institutions, cela doit tout de même être vu comme une régression de la démocratie. C’est en tout cas comme cela que le perçoivent une large majorité des Français.
      Enfin, si la constitution de 1958 avait pour but d’instaurer une double séparation des pouvoirs entre le Parlement et l’Exécutif d’une part, et l ’Etat et les partis de l’autre, seule la première a réellement pris corps (et ceci mériterait sans doute d’être remis en cause pour enfin rendre au Peuple une place plus juste pour la seule représentation qui est vraiment la sienne : celle du Parlement). En effet, les effets pervers de notre Régime ont été décuplés avec le quinquennat, les partis n’étant plus considérés et utilisés que comme les outils de l’accession à la fonction suprême. Dès lors, le Président use de sa position dominante pour instaurer l’hégémonie de son parti et fait de la vie politique non plus une histoire de courants de pensée et d’idées mais une simple histoire d’hommes.
      Alors si le sursaut civique du mois de mars a été salvateur à bien des égards, il risque pourtant fort bien de n’être qu’un phénomène ponctuel tant les droits des citoyens se trouvent bafoués par la marche des présentes institutions. Créer une démocratie participative active est un acte fort que la Gauche s’est engagée à mettre en place. Restaurer la confiance dans les institutions de la République en les réadaptant au monde contemporain permettrait de retrouver une unité nationale et souveraine. C’est un autre pari que la Gauche devrait relever car il n’y a malheureusement qu’elle à pouvoir le faire.

François COCQ 03 / 04 / 2004

Après les « jupettes », les ministres « non pros » de la société civile

La composition du gouvernement Raffarin 3 diffère finalement très peu de la mouture précédente. Les mêmes hommes (ou quasiment) pour la même politique (ou presque)… La principale modification concerne l’éviction des ministres issus de la société civile dont la nomination avait été présentée en 2002 comme un signe d’ouverture.
      Exit donc les Luc Ferry, Jean-Jacques Aillagon ou Francis Mer. Seule Claudie Haigneré limite les dégâts en héritant du ministère délégué aux affaires européennes. La raison invoquée est la nécessité de se recentrer sur une équipe de combat afin de faire face dans les meilleures conditions à la situation délicate tant sur le plan politique que celui de la conjoncture économique. Les personnalités de la société civile n’ont par conséquent pas été jugées en mesure d’affronter le gros temps qui attend le nouveau gouvernement mis en place à la suite de la débâcle électorale des 21 et 28 mars.
      En fait, le procédé est classique et usé jusqu’à la corde : faire amende honorable en désignant des boucs émissaires pour tenter de se dédouaner de ses propres responsabilités. Il est vrai que les ministres en question ont eu à affronter les principaux mouvements sociaux. Ferry avec les enseignants, Aillagon avec les intermittents, Haigneré avec les chercheurs, tous ont éprouvé de grosses difficultés dans leur mission. Il faut dire à leur décharge que la marge de manœuvre dont ils bénéficiaient était des plus réduites. Si on y rajoute ici ou là quelques maladresses ou incohérences plutôt malvenues, cela devenait mission quasiment impossible. Des ministres forcément inexpérimentés ont eu à gérer les conflits sociaux les plus lourds et les plus sensibles aux yeux de l’opinion publique.
      La tâche était rendue particulièrement ardue pour plusieurs raisons : les promesses présidentielles pour le moins inconsidérées au regard de la conjoncture économique, les engagements européens dans le prolongement du traité de Maastricht et agissant à l’égal d’un véritable carcan, la volonté d’appliquer à la France une politique d’inspiration résolument libérale. L’industriel Francis Mer était chargé de mettre en pratique de Bercy ces diverses orientations avec le pragmatisme, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement de cynisme consubstantiel à l’idéologie libérale, dont il se targuait ouvertement et qu’il revendiquait comme une marque de fabrique. Ses déclarations fracassantes à l’emporte-pièce, à l’instar de celles sur les notions de mérite et d’inégalité naturelle et nécessaire qui avaient à juste titre tant choqué, pouvaient être considérées autant comme de la maladresse (politique) que de la sincérité (idéologique).
      Le parallèle peut être fait avec le remaniement du gouvernement Juppé en 1995. « Droit dans ses bottes », celui-ci avait fait porter le chapeau aux ministres femmes de son premier gouvernement. Rendues responsables des insuffisances observées, la plupart d’entre elles n’avaient pas été reconduites dans leurs fonctions ministérielles. Surnommées par dérision les « jupettes », elles devinrent un symbole : il faut trouver des boucs émissaires pour éluder les problèmes de fond et ses propres responsabilités. Aujourd’hui, tout le mal venait forcément des ministres « non pros » issus de la société civile. Comme si ce n’était pas la politique globale et les choix stratégiques décidés au sommet même de l’Etat qui auraient dû faire l’objet de remises en cause…
      Le procédé est tellement grossier qu’il est en fin de compte peu crédible. Mais, par un curieux retournement de situation, il est aussi très pervers car, s’il occulte les responsabilités des principaux décideurs, il tend également, en les victimisant de manière outrancière, à diluer celles des intéressés eux-mêmes. Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse en leur trouvant subitement des vertus jusqu’alors inconnues : des ministres de la société civile, il y en eut des mauvais dans le gouvernement Raffarin 2. Par charité et humanité, nous tairons leur nom.

Francis DASPE 04 / 04 / 2004

Les régions : un contre-pouvoir opérant ?

Au soir du 28 mars 2004, le raz-de-marée en faveur de la gauche lui permettait de réaliser quasiment le grand chelem : seule l’Alsace ne tombait pas dans l’escarcelle de la gauche, hormis le cas particulier de la Corse. La tentation était grande de faire des régions des îlots de résistance à la politique d’inspiration libérale menée par la majorité de droite issue des élections de 2002, et ce d’autant plus que le gouvernement semblait ne pas tirer les enseignements politiques de ces échéances en préférant verser dans l’autisme. La situation ne manquerait certainement pas de piquant puisque le gouvernement Raffarin se trouverait dans le rôle de l’arroseur arrosé : le grand dessein de Jean-Pierre Raffarin, la décentralisation, menée à la hussarde, servirait les desseins des présidents de région socialistes !
      Une sorte de cohabitation, ou plus exactement de confrontation, s’instaurerait entre des régions roses et un gouvernement toujours bleu horizon, même si l’horizon de Raffarin s’obscurcit notablement. Un moyen de contrecarrer les projets gouvernementaux qui, comme chacun le sait, sont très largement inspirés par le MEDEF.
      L’argument est à manier cependant avec force prudence. Ce serait remettre en cause ce qui reste malgré tout, et en dépit des attaques convergentes dont il fait l’objet, un principe républicain constitutionnel : l’unicité et l’indivisibilité de la République. Ce serait favoriser le démantèlement de la République et reconnaître par là même implicitement l’impossibilité de définir et donc de mener des politiques communes à l’échelon du territoire national. Ce serait procéder à la balkanisation de ce même territoire, et pour paraphraser Mirabeau, accepter que la France devienne, ou redevienne, « un agrégat inconstitué »de politiques territoriales sans plan d’ensemble cohérent. Ce serait également ouvrir la voie à l’idéologie libérale qui réclame que soient mis en concurrence entre eux les différents territoires. Ce serait en fin de compte signifier la défaite du Politique au détriment de la gestion des intérêts locaux.
      Penser ou faire croire que l’on puisse à partir de bastions territoriaux infléchir notablement la politique nationale constitue une illusion ou un mensonge selon les cas. Mais c’est aussi un argument à « effet boomerang ». On imagine sans peine l’UMP se faisant un plaisir d’expliquer aux Français que si le pays ne touche pas l’intégralité des fruits de la « courageuse politique menée depuis 2002 » (sic !), sans oublier comme cela va de soi les sempiternels couplets sur « l’héritage peu enviable laissé par la gauche plurielle », c’est à cause des blocages provoqués par les majorités de gauche dans les conseils régionaux. La droite s’exonérerait à moindres frais de ses propres responsabilités ! Dans cette configuration, l’arroseur arrosé changerait de camp et d’identité.
      L’enthousiasme engendré par le désaveu cinglant qu’a dû subir la majorité chiraco-juppéo-raffarinienne ne doit pas faire perdre raison. Les régions ne peuvent constituer des contre-pouvoirs efficaces à la politique définie nationalement par la majorité parlementaire quelle qu’elle soit. Pour cela, la décentralisation souhaitée par Raffarin n’a pas encore modifié, fort heureusement, fondamentalement l’architecture de la France.

Francis DASPE 16 / 04 / 2004