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Le cuisant échec de la stratégie gouvernementale
de l’abstention
Une des surprises les plus remarquables et inattendues à la fois
des résultats des élections régionales et cantonales
des 21 et 28 mars 2004 concerne le taux d’abstention relativement
faible. Les sondages effectués avant le scrutin se révélaient
particulièrement alarmants en ce domaine : ils indiquaient nettement
que les Français ne percevaient pas les enjeux réels de
ces élections. Un taux record d’abstention était même
pronostiqué.
Ces craintes étaient renforcées par le fait que la majorité
gouvernementale semblait tabler sur le désintérêt
des citoyens français, et leur manque supposé de civisme,
pour minimiser l’ampleur d’un vote sanction à l’égard
de la politique menée. C’était opter délibérément
pour une configuration « à l’américaine ».
Une moitié des électeurs se place hors de l’espace
démocratique en délaissant son devoir de citoyen lors des
consultations électorales. Il s’agit en majorité de
personnes désabusées n’attendant plus grand-chose
de la politique. Ce phénomène touche davantage les électeurs
de gauche que ceux de droite.
Le calcul gouvernemental était simple : ne rien faire (ou pour
l’occasion, pas grand-chose…) pour enrayer la pente de l’abstentionnisme
afin de ne pas s’exposer à un rejet massif de l’électorat.
L’atonie de la vie démocratique en raison d’une participation
restreinte comporte cependant des risques graves. Le cas de figure renforce
bien souvent le poids du vote défouloir émanant d’un
électorat, certes désabusé, mais encore suffisamment
mobilisé pour exprimer sa rancœur. Les partis extrémistes
et anti-système en bénéficient au premier chef et
voient de manière mécanique leur importance relative croître
du fait de la faible mobilisation.
La stratégie gouvernementale a été contredite par
les faits. Le taux d’abstention fut plutôt faible, en net
recul par rapport aux élections régionales et cantonales
précédentes. La forte mobilisation des Français explique
pour partie le cuisant échec de la droite et le rejet dans appel
du gouvernement Raffarin. Cependant, toute satisfaction excessive serait
fort malvenue et apparaîtrait déplacée. Comment se
contenter qu’un peu plus d’un tiers des citoyens ne prennent
pas le chemin du bureau de vote ? Certes, la droite espérait qu’un
nombre plus élevé d’électeurs choisisse de
préférence la canne à pêche plutôt que
de se munir d’un bulletin pour manifester son désaccord à
l’égard de la politique gouvernementale. Il est par conséquent
rassurant de constater qu’une telle tactique si peu civique ait
échouée. Mais le problème n’est pas pour autant
résolu. Les échéances ultérieures se chargeront
immanquablement de le remettre au goût du jour. Le sursaut de conscience
civique du corps électoral, bienvenu et fort appréciable,
ne doit cependant pas masquer l’étendue des problèmes
subsistants.
Francis DASPE 31 / 03 / 2004
La force du mouvement social
Au soir du 28 mars 2004, le doute n’était plus permis :
la droite subissait une défaite sans appel. Une véritable
déroute, une incontestable Bérézina ! Des explications,
parfois contradictoires, n’ont pas manqué de fleurir pour
rendre compte de l’événement.
Il serait illusoire, voire malvenu, d’affirmer que la déroute
de la droite provient de l’irrésistible attraction d’un
quelconque projet alternatif conçu et porté par la principale
composante de la gauche, le parti socialiste pour ne pas le nommer. D’ailleurs,
ses principaux dirigeants ont fait la plupart du temps preuve de modération
en la matière. Ils avouaient au moins à demi-mot que le
plus dur restait à faire : se doter désormais d’un
logiciel crédible !
L’ampleur du rejet de la politique gouvernementale à cette
occasion ne peut s’expliquer non plus uniquement par un simple effet
mécanique de retour de balancier consécutivement au désastre
qu’a représenté le 21 avril 2002 dans l’inconscient
collectif de la gauche. Il existe d’autres raisons que la simple
maladresse du gouvernement (réelle) ou la nocivité profonde
de la politique libérale mise en œuvre (nocivité toute
aussi réelle et incontestable).
La raison qui nous semble la plus pertinente réside dans la force
du mouvement social enclenché au printemps dernier. La mise sur
le pavé de millions de Français ne se fait jamais sans conséquences
plus ou moins immédiates, plus ou moins directes ! La mobilisation
de salariés du secteur public, d’enseignants attachés
à la préservation de la fonction nationale de l’éducation,
les réactions des intermittents du spectacle ou des chercheurs
plus récemment, sans oublier les représentants du secteur
privé limités dans l’expression de leur droit de grève
mais qui constataient de visu la teneur de cette politique régressive
d’inspiration libérale, ont constitué une étape
décisive dans la prise de conscience citoyenne qui a abouti à
la débâcle du gouvernement Raffarin que d’aucuns considèrent
comme le plus réactionnaire depuis des lustres, c’est-à-dire
depuis Vichy ou Thiers, c’est selon.
L’issue des élections du mois de mars consacre en fin de
compte la réhabilitation du mouvement social. Contrairement aux
dires de Jean-Pierre Raffarin, si la rue ne gouverne pas, il n’en
reste pas moins qu’elle peut influer notoirement sur le déroulement
de la vie politique et sur les échéances électorales.
Le mouvement social a servi de caisse de résonance aux mécontentements
croissants exprimés à l’encontre des mesures libérales
prises par la majorité de droite. Il a favorisé la défaite
de cette dernière et, symétriquement, le succès des
forces de gauche : le vote sanction de ce mois de mars en a constitué
le prolongement. Désormais, il convient, et ce n’est pas
une mince affaire, d’offrir un débouché politique
à ce mouvement social spontané parti le plus souvent de
la base. Le mouvement social se trouve en situation d’attente :
il attend qu’on lui renvoie l’ascenseur en prenant en considération
effectivement ses revendications. Le décevoir reviendrait à
favoriser la politique du pire, incarnée ces dernières années
dans la prééminence de la dictature de la seule politique
possible (d’essence libérale, cela allant de soit…)
et de son inévitable corollaire, montées conjointes de l’abstention
et du vote extrémiste.
Pour cela, deux écueils devront être évités.
Le mouvement social devra impérativement se départir d’une
culture de la défiance à l’égard des forces
politiques organisées. Seule une dialectique raisonnée entre
mouvement social et forces politiques institutionnelles est en mesure
d’offrir un débouché crédible à une
alternative résolument antilibérale. Faisons en sorte que
l’un ne stigmatise pas l’autre en mettant en avant ostensiblement
son aversion de l’exercice du pouvoir, que l’autre ne s’évertue
pas à étouffer le précédent en arguant d’un
prétendu manque de sens des responsabilités. Les partis
politiques auront à dépasser la tentation de recycler des
idées et des projets usés jusqu’à la corde
: on ne fait pas du neuf avec du vieux, surtout quand celui-ci a été
sanctionné par les électeurs.
En définitive, la situation de la gauche ne diffère pas
fondamentalement de celle qui prévalait en 1997. La victoire surprise
lors des législatives consécutivement à la dissolution
devait pour beaucoup au mouvement social de 1995. Dans l’urgence,
fut mis en avant le concept de gauche plurielle pour servir de projet
et de programme. A voir comment s’est terminée l’aventure
de la gauche plurielle, peut-être est-on en droit de considérer
qu’il lui a fait défaut quelques fondations plus fermes et
solides. Les élections de 2004 sont certainement prometteuses pour
les futures échéances de 2007 à condition que les
attentes exprimées par le mouvement social du printemps 2003 puissent
s’intégrer dans un projet de gauche véritablement
alternatif dont les deux piliers soient l’exigence républicaine
et l’ambition de transformation sociale.
Francis DASPE 31 / 03 / 2004
Autisme, quand tu nous tiens…
Le grand vaincu des élections cantonales et régionales
qui viennent de s’achever est sans contestation possible le libéralisme
que le gouvernement Raffarin a voulu promouvoir à « marches
forcées », sans grand discernement, dans l’enthousiasme
général résultant des suites du cataclysme du 21
avril 2002. Le libéralisme économique a été
massivement rejeté par la majorité des électeurs
qui ont voulu sanctionner le gouvernement. C’était attribuer
clairement une portée nationale à cette consultation d’échelon
local. Le message adressé par les Français est sans équivoque
possible à cet égard : ils veulent que soit mis un terme
à la politique d’inspiration libérale qui a creusé
les inégalités sociales au détriment de la «
France d’en bas ».
Quelle n’a pas été notre stupéfaction d’entendre
certains dirigeants, et non point parmi les moindres, de l’actuelle
majorité présidentielle clamer avec outrecuidance avoir
entendu le message envoyé par les urnes et proposer sans sourciller
de poursuivre la pente de réformes entreprises depuis deux ans,
en allant encore plus vite et encore plus loin ! On ne peut faire davantage
pour ignorer et mépriser la souveraineté populaire exprimée
par le biais de la procédure électorale démocratique.
Cette posture tend à dévaloriser une fois de plus l’impact
du suffrage universel. C’est faire insulte aux électeurs
que de décider, en dépit du spectaculaire désaveu
infligé, de poursuivre la même politique avec les mêmes
hommes. Cette attitude est digne d’une république bananière.
En tout cas, elle est fort peu « gaullienne », surtout pour
une formation politique qui revendique une filiation avec le gaullisme,
même si le ralliement au libéralisme a eu pour effet de ringardiser
puis de dissoudre une des vertus du gaullisme : quand on est désavoué
par le peuple souverain, si on ne part pas, au moins on infléchit
sa politique.
La posture confine incontestablement à l’autisme caractérisé.
« Votez, mais quoi qu’il en soit des résultats, rien
ne changera dans l’orientation générale de notre politique
! ». Tel semble être le positionnement de la majorité
chiraco-raffarinienne. La justification de cet autisme se résume
en deux mots avancés de manière mécanique et incantatoire,
tels des fétiches parés de toutes les vertus : la réforme,
à laquelle on accole pour la légitimer le qualificatif de
moderne. On assiste à un dévoiement permanent du sens de
ces mots vidés de leur réalité objective.
Malheureusement, l’autisme ne constitue pas le monopole de la droite.
On se souvient des dernières années de l’expérience
de la gauche plurielle marquée par la propension à l’autosatisfaction
de Lionel Jospin. Il avait cru à la possibilité de pouvoir
faire campagne sur son seul bilan qu’il estimait excellent. Chacun
a pu constater ce qu’il en est advenu lors du funeste 21 avril 2002.
Lui aussi avait estimé opportun de proclamer que « son programme
était moderne, pas socialiste »…
Si l’on voulait désespérer à jamais les citoyens
français, il ne fait pas de doute que l’on s’y prendrait
différemment. L’autisme en matière politique constitue
un puissant dissolvant de l’engagement politique. Il devient urgent
d’y remédier au plus vite.
Francis DASPE 31 / 03 / 2004
L’effet d’optique du vote socialiste
L’année 2004 se caractérise par la succession de
deux échéances électorales. La première, celle
des régionales et des cantonales de mars, a livré son verdict.
Il fut implacable et sans appel : la droite et le libéralisme ont
été durement sanctionnés par les électeurs
venus plus nombreux aux urnes accomplir leur devoir de citoyen. Il semble
probable que la droite subira, sauf renversement de situation en tout
cas peu prévisible à l’heure actuelle, un sort identique
à l’occasion des européennes de juin. Mais qu’en
sera-t-il du libéralisme ? Car les données sont bien plus
complexes qu’il ne semble y paraître au premier abord.
En effet, l’interprétation d’un vote identique peut
différer de manière significative selon la nature de l’élection.
Ce sera le cas du vote en faveur du parti socialiste. On peut affirmer
sans travestir la réalité que le vote socialiste à
l’occasion des régionales et des cantonales est à
ranger sans l’ombre d’un doute dans la catégorie «
vote antilibéral ». C’est l’effet d’un
vote sanction à l’encontre de la politique menée par
le gouvernement Raffarin qui en a été la force motrice et
propulsive.
Il ne pourra pas en être de même pour un vote socialiste aux
élections européennes du 13 juin. En effet, et ce en dépit
des hésitations, qui se transforment parfois en hostilité
plus ou moins affichée, émanant des courants minoritaires
au sein du parti socialiste, les candidats de celui-ci revendiqueront
sans états d’âme leur fidélité au projet
de traité constitutionnel Giscard. Lequel texte procède
à la constitutionnalisation du libéralisme en bonne et due
forme en élevant au rang de dogme suprême le principe de
« la concurrence libre et non faussée ».
Cette distorsion risque de brouiller une fois de plus les messages délivrés
par le verdict des urnes. On taxe volontiers les Français de versatilité
dans leurs choix électoraux. Il semble que ce reproche soit adressé
à tort car, pour peu que l’on se livre à une analyse
un tant soit peu approfondie, se dégage une constante dans le comportement
électoral des citoyens français : ils votent de manière
quasiment systématique contre le libéralisme, ou, à
défaut, sanctionnent ceux qui lui accordent trop de concessions.
Là où certains croient discerner un vulgaire zapping électoral
de mauvais aloi, il serait plus juste d’y voir une indéniable
constance. Il serait plus exact de mettre en exergue la cohérence
d’un vote antilibéral renouvelé.
C’est en cela que réside le plus grand défi de la
gauche victorieuse de mars 2004 : comment transformer un vote sanction
en vote d’adhésion ? Certainement pas en succombant aux sirènes
du libéralisme via l’acceptation du projet de traité
constitutionnel qui, aux dires de son grand architecte, Valéry
Giscard d’Estaing, nous condamne « à une peine incompressible
de 30 à 50 ans de néolibéralisme » en frappant
du sceau « d’inconstitutionnalité » toute politique
alternative qui ne soit pas servilement compatible avec les postulats
néolibéraux.
Le parti socialiste est invité par les français à
réexaminer en urgence sa position de principe relative à
la construction européenne dont les jalons les plus significatifs
sont le traité de Maastricht en 1992 et maintenant le projet de
traité constitutionnel Giscard. Car se serait une autre façon
de tromper la parole exprimée par le peuple souverain dans les
urnes (et dès avant dans la rue à l’occasion des manifestations
d’envergure lors du mouvement social du printemps 2003) que celle
utilisée par l’inquiétant autisme chiraco-raffarinesque.
Il na faudrait pas que le libéralisme, expulsé sans ménagement
par la porte des régionales et des cantonales sous l’effet
d’un vote de gauche très majoritairement socialiste, ne profite
insidieusement des élections européennes pour réapparaître
par la grâce d’un vote…socialiste. La confusion serait
alors à son comble. Le vote socialiste ne peut, ne doit se prêter
à aucune espèce d’illusion d’optique qui serait
de nature à porter un grave préjudice à l’idéal
de gauche.
Francis DASPE 02 / 04 / 2004
Une crise institutionnelle qui doit être regardée en face
Une conséquence plutôt inattendue mais pour autant très
nette semble s’imposer à l’issue des scrutins régionaux
du mois de mars : la débâcle électorale subie par
la droite pointe du doigt l’inadaptation et le caractère
obsolète de nos institutions. On pourrait disserter à l’envie
sur les règles du jeu posées en son temps par le Général
de Gaulle pour répondre à une situation toute autre que
celle que nous connaissons aujourd’hui, et surtout pour se tailler
un costume à sa mesure et qui devait répondre à sa
conception de l’exercice du pouvoir. Georges Pompidou, Valéry
Giscard d’Estaing et surtout François Mitterrand ont fait
évoluer ces institutions (après les avoir pour ce dernier
combattues) et les ont adaptées à leur façon de gouverner
plus qu’à leur vision de l’Etat. Mais on n’a
pas pris la mesure de la rupture que pouvait constituer lors de la dernière
législature socialiste la mise en place du quinquennat.
En effet, cette réforme, qui se prévalait, lors du référendum
qui a entériné son adoption, du soutien des partis de gouvernement,
a mis en parallèle les élections présidentielles
et législatives, ce qui était censé mettre fin à
la cohabitation (laquelle n’avait pris forme que par l’interprétation
des institutions de la Vème République qu’en a fait
le seul Président socialiste à avoir exercé le pouvoir).
Pour autant, le rôle du chef de l’exécutif et de celui
du chef du gouvernement se sont vus de ce fait profondément remaniés.
Il était convenu depuis longtemps déjà (en vertu
de quoi ?) que le Président se repliait sur son « domaine
réservé » et laissait les affaires courantes à
son Premier Ministre.
Le changement apporté devait rendre au Président son poste
de capitaine de navire qui donne le cap à tenir à son homme
de main, en la personne du Premier Ministre, tout en gardant un regard
acéré sur la politique menée. Or ce retour à
l’ordre naturel des institutions a été bafoué
en toute impunité par le Président Chirac qui a laissé
à Jean Pierre Raffarin le loisir de pratiquer une politique pour
laquelle lui-même n’avait pas été élu,
alors qu’il était totalement absent de la scène nationale
et préférait se construire une prétendue dimension
internationale à l’étranger. Il ne faut à ce
sujet pas négliger le caractère et la personnalité
de celui qui est aujourd’hui au plus haut sommet de l’Etat.
Jacques Chirac n’a pas de vision pour la France, et il entend, comme
il l’a toujours fait, ne rien assumer. Si un Aznar, un Blair ou
un Schroeder doivent répondre de la politique qu’ils mènent
ou ont mené, le Président français se défausse
sur les pions que sa mainmise sur le jeu politique permet de manipuler
à l’envi.
Chirac voudrait nous faire croire qu’il n’est pour rien dans
les réformes entreprises depuis des mois, qu’il n’était
même pas au courant de ce qui se passait et il se place une fois
de plus dans le rôle du sauveur et de l’arbitre, celui qui
vient distribuer les mauvais points sans jamais se remettre en cause !
Oui mais voilà : le quinquennat crée un grand vide électoral,
en privant les électeurs de scrutin réellement national
pendant cinq ans. Si de telles périodes vides de toute grande élection
(présidentielle et législative) ont déjà été
vécues (1981-1986, 1988-1993, 1997-2002), elles faisaient suite
ou précédaient un scrutin qui avait permis ou devait permettre
de réajuster voire de modifier les politiques menées. Dans
le cas présent, la seule perspective est celle de 2007 pour laquelle
c’est un programme global (ou un projet espérons-le !) qui
devra être proposé en remplacement de celui totalement utopique
et démagogique de Jacques Chirac en 2002.
Il est aussi complètement nouveau qu’un parti en place se
maintienne ainsi au pouvoir après un échec électoral
d’une telle ampleur et après avoir subi un tel désaveu
de la part des Français. Il y a fort à parier que devant
une telle situation, le Général De Gaulle aurait quitté
son poste, que François Mitterrand aurait dissous. Chirac renomme
Raffarin ! Ainsi, si les institutions en place sont dépassées,
ceux qui ont jusqu’à aujourd’hui exercé le pouvoir
ont au moins fait en sorte d’en avoir une interprétation
propre afin de définir une ligne de conduite pour le pays. Jacques
Chirac en est incapable. Le Gaulliste qu’il croit être a une
fois de plus enterré son mentor.
Plus grave encore : le Peuple ne dispose plus d’aucun levier pour
faire part aux gouvernants de ses aspirations et de la façon dont
il vit et perçoit la politique menée. Il peut dès
lors être méprisé comme il l’est depuis des
mois, le paroxysme de ceci se trouvant dans la reconduction de Jean-Pierre
Raffarin pour répondre au simple jeu politique dans la perspective
de la prochaine présidentielle de 2007, et non pour satisfaire
à l’intérêt de la Nation. Si ceci ne contredit
en rien la bonne marche des institutions, cela doit tout de même
être vu comme une régression de la démocratie. C’est
en tout cas comme cela que le perçoivent une large majorité
des Français.
Enfin, si la constitution de 1958 avait pour but d’instaurer une
double séparation des pouvoirs entre le Parlement et l’Exécutif
d’une part, et l ’Etat et les partis de l’autre, seule
la première a réellement pris corps (et ceci mériterait
sans doute d’être remis en cause pour enfin rendre au Peuple
une place plus juste pour la seule représentation qui est vraiment
la sienne : celle du Parlement). En effet, les effets pervers de notre
Régime ont été décuplés avec le quinquennat,
les partis n’étant plus considérés et utilisés
que comme les outils de l’accession à la fonction suprême.
Dès lors, le Président use de sa position dominante pour
instaurer l’hégémonie de son parti et fait de la vie
politique non plus une histoire de courants de pensée et d’idées
mais une simple histoire d’hommes.
Alors si le sursaut civique du mois de mars a été salvateur
à bien des égards, il risque pourtant fort bien de n’être
qu’un phénomène ponctuel tant les droits des citoyens
se trouvent bafoués par la marche des présentes institutions.
Créer une démocratie participative active est un acte fort
que la Gauche s’est engagée à mettre en place. Restaurer
la confiance dans les institutions de la République en les réadaptant
au monde contemporain permettrait de retrouver une unité nationale
et souveraine. C’est un autre pari que la Gauche devrait relever
car il n’y a malheureusement qu’elle à pouvoir le faire.
François COCQ 03 / 04 / 2004
Après les « jupettes », les ministres « non
pros » de la société civile
La composition du gouvernement Raffarin 3 diffère finalement
très peu de la mouture précédente. Les mêmes
hommes (ou quasiment) pour la même politique (ou presque)…
La principale modification concerne l’éviction des ministres
issus de la société civile dont la nomination avait été
présentée en 2002 comme un signe d’ouverture.
Exit donc les Luc Ferry, Jean-Jacques Aillagon ou Francis Mer. Seule Claudie
Haigneré limite les dégâts en héritant du ministère
délégué aux affaires européennes. La raison
invoquée est la nécessité de se recentrer sur une
équipe de combat afin de faire face dans les meilleures conditions
à la situation délicate tant sur le plan politique que celui
de la conjoncture économique. Les personnalités de la société
civile n’ont par conséquent pas été jugées
en mesure d’affronter le gros temps qui attend le nouveau gouvernement
mis en place à la suite de la débâcle électorale
des 21 et 28 mars.
En fait, le procédé est classique et usé jusqu’à
la corde : faire amende honorable en désignant des boucs émissaires
pour tenter de se dédouaner de ses propres responsabilités.
Il est vrai que les ministres en question ont eu à affronter les
principaux mouvements sociaux. Ferry avec les enseignants, Aillagon avec
les intermittents, Haigneré avec les chercheurs, tous ont éprouvé
de grosses difficultés dans leur mission. Il faut dire à
leur décharge que la marge de manœuvre dont ils bénéficiaient
était des plus réduites. Si on y rajoute ici ou là
quelques maladresses ou incohérences plutôt malvenues, cela
devenait mission quasiment impossible. Des ministres forcément
inexpérimentés ont eu à gérer les conflits
sociaux les plus lourds et les plus sensibles aux yeux de l’opinion
publique.
La tâche était rendue particulièrement ardue pour
plusieurs raisons : les promesses présidentielles pour le moins
inconsidérées au regard de la conjoncture économique,
les engagements européens dans le prolongement du traité
de Maastricht et agissant à l’égal d’un véritable
carcan, la volonté d’appliquer à la France une politique
d’inspiration résolument libérale. L’industriel
Francis Mer était chargé de mettre en pratique de Bercy
ces diverses orientations avec le pragmatisme, à moins qu’il
ne s’agisse tout simplement de cynisme consubstantiel à l’idéologie
libérale, dont il se targuait ouvertement et qu’il revendiquait
comme une marque de fabrique. Ses déclarations fracassantes à
l’emporte-pièce, à l’instar de celles sur les
notions de mérite et d’inégalité naturelle
et nécessaire qui avaient à juste titre tant choqué,
pouvaient être considérées autant comme de la maladresse
(politique) que de la sincérité (idéologique).
Le parallèle peut être fait avec le remaniement du gouvernement
Juppé en 1995. « Droit dans ses bottes », celui-ci
avait fait porter le chapeau aux ministres femmes de son premier gouvernement.
Rendues responsables des insuffisances observées, la plupart d’entre
elles n’avaient pas été reconduites dans leurs fonctions
ministérielles. Surnommées par dérision les «
jupettes », elles devinrent un symbole : il faut trouver des boucs
émissaires pour éluder les problèmes de fond et ses
propres responsabilités. Aujourd’hui, tout le mal venait
forcément des ministres « non pros » issus de la société
civile. Comme si ce n’était pas la politique globale et les
choix stratégiques décidés au sommet même de
l’Etat qui auraient dû faire l’objet de remises en cause…
Le procédé est tellement grossier qu’il est en fin
de compte peu crédible. Mais, par un curieux retournement de situation,
il est aussi très pervers car, s’il occulte les responsabilités
des principaux décideurs, il tend également, en les victimisant
de manière outrancière, à diluer celles des intéressés
eux-mêmes. Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse
en leur trouvant subitement des vertus jusqu’alors inconnues : des
ministres de la société civile, il y en eut des mauvais
dans le gouvernement Raffarin 2. Par charité et humanité,
nous tairons leur nom.
Francis DASPE 04 / 04 / 2004
Les régions : un contre-pouvoir opérant ?
Au soir du 28 mars 2004, le raz-de-marée en faveur de la gauche
lui permettait de réaliser quasiment le grand chelem : seule l’Alsace
ne tombait pas dans l’escarcelle de la gauche, hormis le cas particulier
de la Corse. La tentation était grande de faire des régions
des îlots de résistance à la politique d’inspiration
libérale menée par la majorité de droite issue des
élections de 2002, et ce d’autant plus que le gouvernement
semblait ne pas tirer les enseignements politiques de ces échéances
en préférant verser dans l’autisme. La situation ne
manquerait certainement pas de piquant puisque le gouvernement Raffarin
se trouverait dans le rôle de l’arroseur arrosé : le
grand dessein de Jean-Pierre Raffarin, la décentralisation, menée
à la hussarde, servirait les desseins des présidents de
région socialistes !
Une sorte de cohabitation, ou plus exactement de confrontation, s’instaurerait
entre des régions roses et un gouvernement toujours bleu horizon,
même si l’horizon de Raffarin s’obscurcit notablement.
Un moyen de contrecarrer les projets gouvernementaux qui, comme chacun
le sait, sont très largement inspirés par le MEDEF.
L’argument est à manier cependant avec force prudence. Ce
serait remettre en cause ce qui reste malgré tout, et en dépit
des attaques convergentes dont il fait l’objet, un principe républicain
constitutionnel : l’unicité et l’indivisibilité
de la République. Ce serait favoriser le démantèlement
de la République et reconnaître par là même
implicitement l’impossibilité de définir et donc de
mener des politiques communes à l’échelon du territoire
national. Ce serait procéder à la balkanisation de ce même
territoire, et pour paraphraser Mirabeau, accepter que la France devienne,
ou redevienne, « un agrégat inconstitué »de
politiques territoriales sans plan d’ensemble cohérent. Ce
serait également ouvrir la voie à l’idéologie
libérale qui réclame que soient mis en concurrence entre
eux les différents territoires. Ce serait en fin de compte signifier
la défaite du Politique au détriment de la gestion des intérêts
locaux.
Penser ou faire croire que l’on puisse à partir de bastions
territoriaux infléchir notablement la politique nationale constitue
une illusion ou un mensonge selon les cas. Mais c’est aussi un argument
à « effet boomerang ». On imagine sans peine l’UMP
se faisant un plaisir d’expliquer aux Français que si le
pays ne touche pas l’intégralité des fruits de la
« courageuse politique menée depuis 2002 » (sic !),
sans oublier comme cela va de soi les sempiternels couplets sur «
l’héritage peu enviable laissé par la gauche plurielle
», c’est à cause des blocages provoqués par
les majorités de gauche dans les conseils régionaux. La
droite s’exonérerait à moindres frais de ses propres
responsabilités ! Dans cette configuration, l’arroseur arrosé
changerait de camp et d’identité.
L’enthousiasme engendré par le désaveu cinglant qu’a
dû subir la majorité chiraco-juppéo-raffarinienne
ne doit pas faire perdre raison. Les régions ne peuvent constituer
des contre-pouvoirs efficaces à la politique définie nationalement
par la majorité parlementaire quelle qu’elle soit. Pour cela,
la décentralisation souhaitée par Raffarin n’a pas
encore modifié, fort heureusement, fondamentalement l’architecture
de la France.
Francis DASPE 16 / 04 / 2004
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