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Et si la reprise ne créait pas d’emploisÇa y est ! Nous voilà sauvés et sortis du marasme ambiant : la reprise tant attendue (et aussi tant annoncée!) est là, c’est du moins ce que proclame le gouvernement, s’appuyant sur les chiffres établis outre-atlantique, qui sont, eux, bien réels. Alors bien sûr, on pourrait faire preuve d’un petit peu de rigueur et mesurer ces déclarations en faisant remarquer que bien des facteurs d’incertitude peuvent venir bloquer la propagation de ce phénomène à l’Europe, comme l’appréciation de l’euro par rapport au dollar pour n’en citer qu’un seul, mais tel n’est pas ici notre propos et nous ferons donc comme si le gouvernement actuel avait raison et nous disait pour une fois la vérité. La reprise et la croissance sont là, c’est notre pré-requis. Dans le vocabulaire que nous ressassent à l’envie les média, ceci s’assimile à une embellie générale dont nous allons tous, certes à des degrés divers (c’est encore le capitalisme qui est à la barre quand même ! ! !), profiter. Oui mais voilà, il est des oiseaux de mauvaise augure pour nous suggérer que le grand perdant de cette reprise serait paradoxalement l’emploi. En effet, ce phénomène est actuellement constaté aux Etats-Unis où la récession est terminée depuis deux ans et où la croissance au second trimestre 2003 est de 8,2% en rythme annuel. De quoi se poser des questions. C’est dans la rencontre entre deux des plus grands économistes du siècle passé que s’esquisse une partie de la réponse. La situation et les finances des entreprises s’étant assainies suite à l’explosion de la bulle spéculative, ces dernières sont maintenant entrées dans un cycle initié par le progrès technique. Or l’économiste autrichien Joseph Schumpeter a établi que ce mouvement créait ce qu’il a appelé la « destruction créatrice », à savoir que de nouvelles activités venaient, suite à une série d’innovations techniques, remplacer les anciennes. Le fait nouveau est que ce phénomène se déroule aujourd’hui sur une très courte période. Et c’est là qu’intervient John Maynard Keynes. Pour celui-ci, le facteur psychologique est déterminant chez les entrepreneurs. Or ces derniers n’ont à l’heure actuelle aucune lisibilité de la situation et se contentent de répercuter les gains de productivité afin de produire plus sans embaucher. Sauf que Keynes, toujours lui, nous dit que la demande doit être stimulée afin d’écouler cette production, ce qui ne saurait être le cas en période de morosité du marché du travail. Où quand le chien se mord la queue... Quoi qu’il en soit, que la reprise soit ou non au rendez-vous, le regain de forme de l’économie ne profitera pas à tous et les premiers lésés seront peut-être ceux qui en attendent le plus. Là encore, des dispositifs d’accompagnement sont nécessaires. Le marché à lui seul n’a pas la capacité de créer un bien-être social. Non, les politiques économiques ne sont pas mortes. Elles sont au contraire plus que jamais nécessaires. François COCQ 07 01 2004 Orthodoxies monétaire et budgétaire, régression démocratiqueLa décision unilatérale prise par le président de la Banque centrale européenne, le français Jean-Claude Trichet, de refuser toute baisse des taux directeurs de la BCE a ravivé le débat relatif à la politique de l’Union européenne en matière monétaire. Effectuée dans un contexte de baisse du dollar, cette décision possède une signification lourde de sens et de conséquences, montrant les limites actuelles du fonctionnement de l’Union européenne. Pour contribuer à financer leurs deux énormes déficits du commerce extérieur et du budget, les Etats-Unis ont délibérément opté pour la dépréciation du dollar par rapport à la monnaie européenne : l’euro cotait à près de 1,28 dollar, ce qui, par rapport à ses plus bas cours de la fin 2000, correspond pour la devise européenne à une appréciation d’environ 50%. Les effets négatifs d’un euro fort constituent des obstacles supplémentaires à la sortie de crise du continent européen : diminution de la compétitivité des produits de la zone euro, tassement des prix qui rogne sur les marges des entreprises et réduit de la sorte leur capacité à effectuer des investissements productifs. Une initiative était attendue de la part de la Banque centrale européenne afin de limiter la distorsion entre les cours de l’euro et du dollar : la baisse des taux d’intérêt à court terme qui sont supérieurs d’un point à ceux des Etats-Unis. Jean-Claude Trichet a catégoriquement refusé la mesure qui aurait permis de mettre un frein à la chute du dollar. Et ce au nom de la lutte contre l’inflation qui constitue à la fois la seule mission officielle de la BCE et une obsession personnelle de son président. Lutte contre l’inflation et réduction drastique des déficits représentent donc les deux piliers d’une politique économique sacralisant l’orthodoxie monétaire et financière, reléguant au second plan les objectifs de croissance ou d’emploi. Les critères de convergence de Maastricht et le pacte de stabilité ont orienté la construction européenne dans cette pente. L’indépendance de la BCE, que le projet de traité constitutionnel Giscard élève au rang de principe majeur et quasiment indépassable, aggrave puissamment cette dérive. Jean-Claude Trichet et ses successeurs peuvent ainsi, par pure rigidité dogmatique, prendre des décisions qui vont à l’encontre des intérêts des citoyens. L’indépendance de la BCE, mise de surcroît au service des canons du libéralisme et d’une orthodoxie monétariste pour le moins restrictive, porte en elle la volonté avérée de procéder à la destruction des politiques publiques en matière économique. Les Etats se voient ainsi dessaisis de leur souveraineté budgétaire et monétaire. Cette fragmentation des pouvoirs à laquelle conduit la reconnaissance constitutionnelle de l’indépendance de la BCE est par ailleurs en totale conformité avec les postulats de l’idéologie libérale qui s’évertuent à réduire les possibilités d’intervention de la puissance publique, émanation de la souveraineté populaire en raison de son élection par les citoyens : atomiser les centres de pouvoir et de décision, en confier certains jugés stratégiques à des spécialistes indépendants de tout contrôle politique et citoyen, en somme à des technocrates ne rendant des comptes qu’à leur conscience, libérale cela va de soi. Il est particulièrement attristant de constater à quel point l’Union européenne s’enferme dans des schémas étroitement libéraux au moment où les Etats-Unis savent s’en détacher fort opportunément ! L’administration Bush, volontiers chantre des bienfaits supposés de l’économie de marché (surtout pour les autres…), n’a pas de scrupules à opter pour des politiques protectionnistes même si l’OMC les désavoue dans le secteur de la sidérurgie, à faire le choix d’une politique de relance de type keynésien financée par des déficits abyssaux, à laisser se déprécier le dollar. La stricte observation d’une politique monétaire et budgétaire orthodoxe qu’une Banque centrale européenne indépendante et une Commission de Bruxelles aux attributions renforcées rendraient incontournable et irréversible conduit à une véritable régression démocratique. Les peuples européens n’auraient plus leur mot à dire : Messieurs Monti et Trichet seraient seuls habilités à décider de leur avenir. Francis DASPE 11 01 2004 L’intérêt général comme clivageLe fort taux d’abstention se nourrit, en partie, mais pas uniquement bien évidemment, du sentiment ressenti par les citoyens que les différences entre les camps sont de plus en plus floues et ténues. Si la question de la laïcité identifiait autrefois sans la moindre ambiguïté des camps clairement identifiables, les récents débats sur les signes ostensibles à l’Ecole ont montré que ce n’était plus le cas : la confusion et le complexité règnent en la matière. La réhabilitation de la politique passe par la mise en exergue de nouveaux clivages porteurs de sens et qui correspondent au vécu ou aux attentes des citoyens. La question de l’intérêt général peut et doit en être un, à condition de la rendre concrète. La ligne de fracture ne peut passer, sauf à faire preuve d’un manichéisme prodigieux, entre ceux qui défendraient l’intérêt général et ceux qui ne seraient mus que par la recherche de l’intérêt particulier. Autrement dit, les vertueux contre les cyniques. Ce serait offrir une vision pour le moins caricaturale de l’échiquier politique, ce qui renforcerait le discrédit affectant l’action politique et saperait par la même occasion les fondements de nos démocraties. Accordons à chacun au moins la sincérité dans la recherche de l’intérêt général. Un clivage est certainement plus pertinent : celui qui concerne la définition de l’intérêt général. Pour certains, il se réduit à la somme des intérêts particuliers. C’est une conception clairement libérale que l’emblématique formule du libéralisme justifie : « laisser faire laisser passer ». Cette conception peut aussi posséder une déclinaison libertaire que le fameux « il est interdit d’interdire » traduisait de manière épidermique. Libertaires et libéraux poursuivent, peut-être sans s’en rendre compte, les mêmes buts : dérégulation, limitation des interventions de la puissance publique, promotion de l’individualisme, refus de la valeur normative de la loi. D’autres considèrent au contraire qu’il ne peut pas y avoir concordance entre les deux: l’intérêt général aurait quelque chose de plus que la simple addition des intérêts privés. La satisfaction des intérêts particuliers ne conduit pas nécessairement à l’accomplissement de l’intérêt général. C’est ce supplément, cette transcendance de l’intérêt général, qui peut tenir lieu de clivage effectif, car cela touche au cœur de ce qui fonde l’action politique : le vivre ensemble et la manière de le réaliser. Cette divergence, afin de constituer un clivage opératoire dans le champ politique, doit être complétée par sa finalité : au service de quoi mettre ce supplément ? Les uns en ont une vision conservatrice (ne pas changer l’état présent de la société en dépit de ses injustices) en prônant une philosophie de la résignation (il n’y a pas d’alternative possible) tandis que d’autres espèrent en faire le levier d’une transformation globale de la société. Une version actualisée de l’opposition entre le parti de la résistance et le parti du mouvement en somme. La conception de l’intérêt général ainsi déterminée dessine une quadrille sur l’échiquier politique. Les droites libérale et conservatrice divergent sur le fait de savoir si l’intérêt général coïncide avec la somme des intérêts privés. Elles acceptent toutes deux la société telle quelle est et ne souhaitent pas en modifier les hiérarchies. De la même manière, deux gauches s’individualisent à l’aune de ces critères : une gauche sociale-libérale ou sociale-libertaire d’une part, une gauche républicaine et sociale d’autre part. Les moyens de parvenir à la transformation de l’économie et de la société (quand on n’y a pas renoncé en se ralliant plus ou moins subrepticement au libéralisme!) divisent ces deux gauches. Les convergences deviennent d’ailleurs de plus en plus difficiles à établir, l’implosion de la gauche plurielle en donnant une preuve significative. Car cette implosion ne se fit pas uniquement au niveau des états-majors, mais aussi et surtout au niveau des bases électorales et militantes. Francis DASPE 25 01 2004 |