Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Décembre 2003


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La Droite telle qu’elle est

Il est loin le temps où, au tournant du XX° siècle, le terme péjoratif et un peu méprisant « d’opportunistes » était affublé aux personnages d’une droite modérée qui, derrière Raymond Poincaré, se revendiquaient de la gauche (celle de l’établissement de la République) et en étaient souvent issus. Il est bien plus récent celui où au début des années 1990 certains observateurs différenciaient encore une droite libérale (celle d’une Europe des régions, des communautés…), d’une droite républicaine (centralisatrice, interventionniste pour partie étatiquement, parfois nationaliste…). Car qu’en est-il aujourd’hui de cette dernière ? Si l’UDF entretient, malgré sa mise sous tutelle par l’UMP, la flamme d’un certain libéralisme des mœurs et des idées, le parti chiraquien (ou juppéiste, c’est à voir !) n’a plus rien de commun avec la notion de République. Et s’il en a un jour pour partie assimilé les contraintes à défaut des exigences, c’est pour mieux les démanteler, les détricoter dirait-on selon une forme qui est dans l’air du temps.
        Longtemps, cette droite se caractérisait plus par son opposition à la gauche que par ses convictions propres. Il n’en est désormais plus de même. Le gouvernement Raffarin revendique haut et fort, du moins dans les faits car il voudrait bien que cela ne se voit pas trop, une politique néo-libérale, qui ne fait qu’accroître les inégalités déjà profondes de notre pays. Il n’est pas un chantier qui n’aille dans ce sens là, celui de la démolition : Ecole, universités, santé, politique sociale, politique de la ville, décentralisation, impôts… Cette droite sait ce qu’elle fait, et elle est réellement guidée par une doctrine qu’elle a fait sienne : celle d’un néo-libéralisme galopant, d’une course effrénée au toujours plus de tout mais avec toujours moins de règles.
        Et quand la droite se revendique enfin d’une vraie idéologie, c’est paradoxalement la gauche qui s’égare et n’ose plus s’afficher comme telle, renie les fondements mêmes qui devraient être les siens. Et ce sont les clefs de la pensée qu’elle livre à la droite, les clefs du pays, celles qui ferment pour des millions de nos concitoyens les portes de l’espoir.

François COCQ 07 12 2003

Quelle égalité pour l’impôt sur le revenu?

Les discussions style « café du commerce » permettent parfois d’apporter des clarifications nécessaires. Le cas de la prétendue injustice de l’impôt sur le revenu s’y prête à merveille.
        Tous, ou presque, conviennent que les impôts sont vraiment injustes. Tous, ou presque, sont confortés dans leur jugement initial par des propos entendus dans leur entourage. A la question d’indiquer les raisons de cette injustice flagrante et à la nécessité de proposer des solutions pour y remédier, l’unanimité vole en éclat et les avis divergent profondément.
        Nous pourrions, nous devrions plus exactement, préciser d’abord les distinctions entre impôts locaux, taxes sur la consommation et impôt sur le revenu. Cela permettrait déjà de faire face à quelques confusions regrettables !
        Dans un souci pédagogique, on propose alors plusieurs cas de figure et on demande si la proposition retenue convient. La démonstration est faite à partir de deux contribuables fictifs : M. Durand gagne 100 euros, M. Du Pont 1 000 euros.

  • 1° cas de figure : la vraie égalité, c’est que tous paient la même somme !
  • Durand et Du Pont paient chacun 50 euros d’impôt. Si Du Pont gagne davantage, c’est donc qu’il le mérite et il n’y a aucune raison qu’il paie davantage d’impôt que Durand ! Certains (au gouvernement, c’est-à-dire au MEDEF en réalité…) pensent que c’est le principal moyen de revaloriser le travail…

  • 2° cas de figure : la vraie égalité, c’est qu’il reste à chacun la même somme après paiement de l’impôt !
  • Du Pont s’acquittera d’un montant de 910 euros, Durand de 10 euros. Il restera à chacun la somme de 90 euros. La vraie égalité ! D’autres contesteront en parlant d’égalitarisme niveleur.

  • 3° cas de figure : la vraie égalité, c’est que tous deux paient un pourcentage identique !
  • Tous deux donneront 20 % de leurs revenus, soit 200 euros pour Du Pont et 20 euros pour Durand. Du Pont gagne 10 fois plus que Durand, il paie 10 fois plus d’impôt, quoi de plus logique ? Il reste 800 euros à Du Pont, 80 à Durand. Mais les hiérarchies n’auront pas été modifiées pour autant.
                Chacun peut se rendre compte que ces trois cas de figure sont totalement incompatibles. Le dénominateur commun constitue la virulence de la remise en cause de l’impôt sur le revenu. Si on critique l’impôt, c’est pour des raisons souvent différentes et pour des projets de société tout aussi différents, voire totalement antagonistes et inconciliables. L’égalité ne signifie pas la même chose pour tous : elle serait donc à géométrie variable…

    On peut proposer une autre possibilité :

  • 4° cas de figure : celui qui gagne plus paie davantage, aussi bien en valeur absolue qu’en pourcentage que celui qui gagne moins !
  • Du Pont pourrait payer 50 %, soit 500 euros tandis que Durand paie 5 %, soit 5 euros. Cela semble aux yeux du plus grand nombre une solution à la fois « équilibrée, juste et équitable ». La vraie égalité ! Elle a en fait un nom : l’impôt progressif sur le revenu…
                Critiquer l’impôt revient souvent à hurler avec les loups. Il faut savoir pourquoi on le fait (les raisons) et pour quoi on milite (le projet proposé). La critique systématique de l’impôt sur le revenu s’apparente bien souvent à une escroquerie à la fois intellectuelle, politique et sociale !

Deux caractéristiques sont indispensables à l’impôt pour qu’on puisse parler d’égalité. Un projet affirmé de solidarité et une volonté claire de redistribution des richesses doivent en constituer les piliers. L’impôt progressif sur le revenu en possède les exigences intrinsèques. C’est donc, non point à sa destruction qu’il faut en appeler, mais bien au contraire à son renforcement dans le sens du double impératif de solidarité et de redistribution. C’est à cet effet qu’il faut rassembler nos énergies et tout notre sens pédagogique militant.

Francis DASPE 12 12 2003

Dépasser les oppositions factices et stériles pour l’Ecole

Le récent débat sur l’Ecole aura eu au moins le mérite de confronter des points de vue parfois différents quant au devenir de l’institution scolaire. Cependant, des convergences sont à l’occasion apparues nettement. C’est le cas par exemple de la nécessité de dépasser une bonne fois pour toutes les fausses oppositions qui parasitent la réflexion sur l’Ecole. Des oppositions que l’on peut sans peine qualifier de factices et stériles.

La principale de celles-ci concerne l’antagonisme supposé entre instruction et éducation. Pour certains, le rôle de l’Ecole serait avant tout d’éduquer, secondairement d’instruire. Cette assertion se double d’une critique de l’école de Jules Ferry qui aurait fait le choix d’instruire, délaissant la fonction éducative. C’est oublier à l’évidence que cette école s’était donnée pour mission fondamentale de procéder à la socialisation des enfants qui lui étaient confiés. C’est également oublier prestement l’idéal des philosophes des Lumières du XVIII° siècle qui servit de pierre angulaire à l’institution scolaire : par l’acquisition de connaissances, chacun pourrait accéder aux conditions de sa propre liberté et émancipation. Pour pouvoir éduquer, socialiser comme d’autres auraient dit, l’acte d’instruire ne constitue-t-il pas une condition absolument nécessaire ? Et à l’inverse, pour pouvoir transmettre dans de bonnes conditions une instruction, ne serait-il pas préférable d’avoir affaire à des élèves éduqués ? Faire l’effort pour combler des lacunes d’éducation ne doit-il pas être considéré comme un préalable, et non comme une fin en soi ? Ceux qui ont opposé de manière artificielle les deux termes avaient en tête d’instruire moins, car jugé trop contraignant et relevant soi-disant de pratiques pédagogiques encyclopédiques. Au final, on s’est aperçu qu’ils n’éduquaient pas mieux pour autant : le développement de ce qui est pudiquement qualifié d’incivisme et d’incivilité prend racine, pour partie seulement car il convient de ne point exagérer non plus, dans la dissociation entre instruction et éducation.

L’opposition récurrente entre prévention et répression a conduit de la même sorte à des effets négatifs et à des dérives regrettables. Il semble pourtant tomber sous le sens que les deux sont complémentaires et constituent les deux versants indispensables d’une même action éducative réellement efficace. Nous pourrions ajouter, non sans perfidie, que les formes de « prévention dissuasive et coercitive » sont parfois à privilégier car à haute valeur éducative. En somme, ce que certains pourraient appeler de la répression !

Dans la filiation des deux oppositions factices précédentes, une troisième a pris progressivement corps. L’Ecole nourrirait une incompatibilité irréductible entre le processus de construction des savoirs et celui de construction des personnes. Comme si on pouvait construire la personnalité de l’élève en dehors de, ou pire, résolument contre, l’acquisition de savoirs ! Comme si la transmission de savoirs se faisait de manière désincarnée, en ignorant la personnalité de chacun !

Il en est allé de même en ce qui concerne les connaissances et les méthodes, autrement dit des savoirs et des savoir-faire. L’apprentissage de connaissances fut dévalorisé au profit de la maîtrise de méthodes : alors que les premières étaient taxées d’encyclopédisme (la tête trop pleine), les secondes étaient considérées comme les seules à être réellement formatrices (la tête bien faite). Cette exagération s’est incarnée dans la formule qui fit florès : le fameux « apprendre à apprendre » qui se gardait bien d’apprendre quoi que ce soit. La déconnexion entre le contenu (les savoirs) et la méthode (les savoir-faire) a tendu à réduire l’acte d’enseigner à une simple procédure, un vague technicisme sur lequel les IUFM ont fait leur fonds de commerce. Le bon sens pédagogique semble pourtant indiquer que la maîtrise de méthodes va de pair avec l’acquisition de connaissances. En douter confine au pédagogisme.

Ces faux débats qui prennent appui sur des oppositions en réalité factices et au final stériles nuisent véritablement à toute réflexion approfondie sur l’Ecole de la République. Il est impératif d’en sortir au plus tôt.

Francis DASPE 13 12 2003

Défendre le peuple qui travaille et souffre…

La raison d’être d’une Gauche fidèle à des idéaux semble consister en la défense de la cause du peuple. Pour cela, encore ne faudrait-il pas faire de confusions ou de contresens. Confusion en assimilant quelque peu prestement les catégories populaires à un vaste magma indistinct appelé classes moyennes pour qui les revendications sociétales portées par les médiatiques bo-bos l’emportent sur les revendications sociales. Contresens en considérant que les aspirations populaires sont essentiellement populistes, ringardes ou corporatistes, car relevant d’une « France moisie ».
        Le débat à propos de l’opportunité d’une loi traitant du port de signes religieux ostentatoires, ou ostensibles, a eu le mérite de mettre en lumière quelques contradictions au sein de certaines tendances de la gauche. La conception du principe de laïcité a ouvert des lignes de fractures parfois inattendues.
        Des pans entiers de la gauche se sont opposés à toute intervention législative en la matière, parfois au non d’arguments contestables. Ce fut le cas de la position défendue par Dominique Voynet lors de l’émission dominicale de la troisième chaîne animée par Christine Ockrent, France Europe Express. Elle écartait la possibilité d’une loi au nom de la sacro-sainte référence à la tolérance et à la nécessité de résoudre les problèmes urbanistiques et sociaux préalablement à toute loi. Ce qui n’est pas pour demain, tant la ségrégation est un phénomène complexe et en perpétuelle mutation. La nécessité de transformer la société, avancée à l’occasion de manière quelque peu rituelle et incantatoire, la tolérance et la pusillanimité ne peuvent servir de prétexte à l’immobilisme, encore moins de tenir lieu de politique cohérente, même avec un zeste de bons sentiments ostensiblement affichés. Si ce débat était resté confiné, comme cela était encore le cas il y a encore un ou deux ans, à l’intérieur d’un cénacle trié sur le volet de représentants des forces politiques instituées et institutionnelles, cette position, cette posture serait-il plus exact de dire, aurait certainement favorablement impressionné et recueilli l’assentiment.
        Il aurait pu en être ainsi si n’étaient présentes à ce débat des femmes des banlieues ou qui ont eu à souffrir au plus profond d’elles-mêmes de ce genre de discriminations que l’entre-deux législatif, qui prévaut depuis la gestion peu glorieuse de l’affaire du foulard de Creil en 1989, n’a pas vraiment dissipé, bien au contraire. Les interventions de la présidente de l’association Ni putes ni soumises, Fadéla Amara, et d’une jeune femme iranienne, Chahdortt Djavann, auteur d’un livre intitulé de manière significative Bas les voiles ! , qui a subi la chape de plomb que fait peser le port obligé du tchador sur l’individualité de la femme, ont notoirement décrédibilisé l’opinion défendue par Dominique Voynet. Et ceci sur un terrain que l’ancienne ministre des Verts croyait être sien : la défense des intérêts du peuple. Chahdortt Djavann pour qui, de son propre aveu, ce fut « le voile ou la mort » pendant les dix ans au cours desquels elle vécut en Iran sous la férule des mollahs consécutivement à l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni en 1979, qualifie fort à propos dans son ouvrage au ton à la fois incisif, sans concession mais argumenté en raison les intellectuels et politiques français campant sur la posture de la tolérance à tout crin pour refuser toute loi interdisant le port du voile dans les lieux publics de « Ponce Pilate de la pensée ».
        Car de quel peuple est-il question en définitive ? De celui qui vit au plus près les injustices et les difficultés de la vie de tous les jours, c’est-à-dire du peuple qui travaille et souffre à l’occasion ? Où alors s’agit-il de procéder à la défense des intérêts d’un « peuple » profitant des situations de désarroi qui se multiplient, d’un peuple qui manipule et instrumentalise au profit d’idéologies régressives la misère, qui rejette ostensiblement et sans vergogne les valeurs républicaines les plus élémentaires ?
        Il est parfaitement regrettable que certains à gauche reprennent à leur compte des discours qui s’éloignent irrésistiblement des réalités sociales quotidiennes vécues par le peuple « réel et authentique », à savoir celui qui travaille et souffre, trop souvent en silence et dans l’indifférence, quand il ne s’agit pas de mépris, de ceux qui sont sensés défendre ses intérêts. Ce n’est pas de la sorte que la Gauche pourra reconquérir un électorat populaire déboussolé par ces contradictions et massivement tenté par le vote extrémiste, voire extrême, et l’abstention.

Francis DASPE 14 12 2003