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Le peuple, la rue, le pouvoir
Le président bolivien, Gonzalo Sanchez de Losada, a donné
sa démission samedi 18 octobre 2003. Il est parti en hélicoptère
se réfugier à Miami, en Floride.
Les griefs s’étaient accumulés contre le président
élu il y a seulement 14 mois et dont le mandat devait s’achever
en 2007. La misère endémique s’était aggravée
avec l’adoption de mesures libérales orthodoxes préconisées
par les plans d’ajustement structurels du FMI. La « fracture
ethnique » s’était creusée encore plus dans
un pays dans lequel les Indiens, aymaras et quechuas principalement, représentent
70 % de la population bolivienne. Mais c’est le projet d’exportation
du gaz bolivien vers les Etats-Unis et le Mexique via le Chili qui a mis
le feu aux poudres. A partir du déclenchement de la crise du gaz
le 19 septembre 2003, le gouvernement bolivien avait le choix de la répression
de ce mouvement social d’envergure. Selon les estimations, une centaine
de manifestants seraient tombés sous les tirs des forces de l’ordre.
C’est le quatrième président latino-américain
à devoir quitter ses fonctions sous la pression populaire depuis
6 ans. Avant Sanchez de Losada, le président équatorien
Abdala Bucaram avait été destitué en février
1997 par le Congrès après avoir été déclaré
dans l’incapacité mentale de gouverner, son homologue péruvien
Alberto Fujimori s’était réfugié au Japon,
pays d’origine de ses parents, d’où il annonça
par fax sa démission le 19 novembre 2000. Les émeutes de
la pauvreté en Argentine, protestant au son des casseroles contre
la grave récession qui plaçait le pays au bord de la cessation
de paiement, avaient poussé le président Fernando de la
Rua à quitter le pouvoir le 20 décembre 2001.
Ces soubresauts montrent que la mobilisation du peuple peut faire échec
aux diktats d’une économie néolibérale apparemment
triomphante et peut conduire à de notoires inflexions, voire à
des révolutions. Ne craignons point d’employer ce terme.
Quand les intérêts de la grande majorité du peuple
sont cyniquement bafoués par une petite caste d’élites,
quand l’expression de la souveraineté populaire est ouvertement
confisquée ou étouffée, quand la misère et
l’exaspération deviennent mobilisatrices, alors un sursaut
civique entre dans le domaine du possible. Il n’y a rien d’irréversible.
Aucune fatalité à ce que le peuple soit congédié
une fois les élections terminées !
Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le peuple. Il
ne peut être assimilé de manière grossière
à la conjonction des lobbies néolibéraux mondialisés,
des puissants desseins impériaux au pouvoir à la Maison
Blanche et des aristocraties locales de tout poil dont le mépris
du populaire constitue le dénominateur commun. Si le président
vénézuélien Hugo Chavez a pu se maintenir d’extrême
justesse au pouvoir face au déferlement inouï d’une
campagne de désinformation et de propagande sans précédent,
c’est qu’il a pu compter somme toute sur le soutien d’une
partie du peuple « authentique » vénézuélien.
Plus proche de chez nous, les propos du premier ministre Jean-Pierre Raffarin
estimant, face au mouvement social du printemps dernier, que « ce
n’est pas la rue qui gouverne », s’inscrivent dans cette
tendance lourde qui dévalorise et méprise la voix des citoyens
s’exprimant dans un cadre légal. Il est également
véritablement choquant d’entendre des leaders de droite,
mais aussi des personnalités de gauche, suggérer qu’il
n’y ait pas de référendum au sujet du projet de constitution
européenne, au seul motif que le non risquerait de l’emporter
! Le peuple peut et doit s’exprimer dans un cadre légal aussi
bien dans les urnes que dans la rue : les droits de vote, de manifestation,
de grève ou de pétition restent jusqu’à preuve
du contraire des libertés constitutionnelles garanties. Les ignorer,
les étouffer ou les détourner constituent de gaves dénis
démocratiques. Aussi bien en Amérique du sud qu’en
Europe.
Francis DASPE 01 11 2003
Confusions à propos de la laïcité
Le cas de plusieurs jeunes filles musulmanes a remis en lumière
la question de la laïcité à quelques mois de la célébration
du centenaire de la loi de séparation de l’Etat et des Eglises
de 1905. L’opportunité d’une loi interdisant tout signe
religieux au sein de l’Ecole semble diviser les Français.
Une commission a été mise en place afin de formuler un avis
circonstancié en la matière.
Les positions affichées
à cette occasion par certaines personnes opposées à
toute loi et à toute interdiction paraissent pour le moins surprenantes.
Les arguments avancés afin de justifier l’acceptation du
port de signes religieux à l’Ecole nous semblent quelque
peu spécieux. Il en va ainsi du sacro-saint appel à la voie
du dialogue par opposition à l’exclusion, ou du refus «
de s’inscrire dans les schémas de nos ancêtres
du 19° siècle ». Sans aucun doute une concession
au culte rendu à dame modernité…
Revient également avec
insistance la crainte de fournir une réponse unique à un
problème comportant de multiples facettes. Pauvre République
une et indivisible de l’An II ! La mise en exergue du fait que «
la laïcité va bien au-delà de la question du voile
islamique, intégrant celles de la ségrégation sociale
et ethnique ou de la marchandisation de l’école »
tend à ériger le renoncement à agir hic et nunc en
règle absolue. Autrement dit, tant que ces maux sociaux n’auront
pas été éradiqués, il serait de mauvais goût
de s’échiner à vouloir faire respecter le principe
constitutionnel de laïcité. Un argument du même tonneau
que celui qui frappe d’inanité la possibilité de transformer
la société tant qu’une improbable et largement idéalisée
révolution n’aura pas été effectuée.
Ces prises de positions s’appuient
en définitive sur des confusions regrettables quant à la
nature même du concept de laïcité. La première
de celles-ci puise sa source dans une insuffisante séparation entre
sphère privée et sphère publique. Ce qui est possible
dans le domaine privé n’est pas forcément autorisé
et tolérable dans des lieux publics. La tentation de s’approprier
de manière individuelle, quasi patrimoniale, l’espace public,
à le « privatiser » en somme, se fait alors
évidente. Autre confusion, plus ténue sans nul doute, que
celle entre espace social et espace public. L’espace social peut
être considéré comme l’échelon intermédiaire
entre sphère privée et sphère publique.
La conjonction de cette double dérive conduit, troisième
confusion, à considérer que la laïcité se réduit
à une vague tolérance, alors qu’elle est en réalité
une exigence d’intégration aux lois de la République.
La laïcité ne donne pas lieu à des passe-droits mais
oblige à adapter, modifier son comportement, et même éventuellement
à se défaire d’une partie de ses habitudes ou de son
identité intime.
La conception de l’Ecole est aussi en jeu. L’assimiler à
un service public recèle finalement des effets pervers. L’Ecole
est fondamentalement davantage que cela : elle est avant tout une institution
de la République. La réduire à un simple service
public, au même titre que le transport ferroviaire ou la distribution
du courrier, favorise, consciemment ou non peu importe, l’émergence
de comportements consuméristes. On exige de l’Ecole (je veux
pouvoir arborer des signes religieux puisque c’est mon identité
et que je ne dérange ouvertement personne), alors que c’est
l’Institution qui devrait fixer, au nom de la collectivité
et de l’intérêt général (qui n’équivaut
pas à la somme des intérêts particuliers…),
ses règles.
La posture de la tolérance pour la tolérance s’inscrit
de manière insidieuse dans un puissant courant de dévalorisation
de la loi qui fait symétriquement l’apologie du contrat.
Il s’agit d’un thème central de l’idéologie
libérale triomphante qui milite pour la substitution, dans le champ
social, du contrat de travail individualisé à la loi ou
aux conventions collectives jugées rigides et contraignantes (des
obstacles à la dérégulation et à la flexibilité
d’essence libérale !).
Une loi aurait le mérite, en ce qui concerne la laïcité,
de réaffirmer opportunément des principes républicains
ainsi que d’offrir quelques repères à une société
et à une institution, l’Ecole, qui en manque toutes deux
cruellement.
Francis DASPE 02 11 2003
Article paru dans Marianne n° 342 de la semaine du 10 au 16 novembre
2003 dans la rubrique FORUM page 26.
L’art du « bien-voter »
Le projet de constitution pour l’Union européenne a été
présenté par Valéry Giscard d’Estaing à
Thessalonique le 20 juin 2003, puis devant le Parlement européen
le 3 septembre de la même année. Il s’agit bien d’un
tournant de première importance pour le devenir du continent européen.
Il serait logique que les peuples du « Vieux Continent » soient
conviés à cette occasion à se rendre aux urnes afin
d’exprimer leur avis sur un texte auquel la conférence intergouvernementale
mise en place à Rome le 4 octobre apportera peut-être quelques
modifications sans pour autant procéder à son « détricotage
».
Mais voilà que des réticences se font entendre en France
: il ne serait pas véritablement opportun d’utiliser la voie
référendaire pour ratifier ce texte constitutionnel ! Ces
voix se font entendre aussi bien à droite qu’à gauche,
faut-il le préciser.
L’argument généralement avancé revient à
mettre en évidence le risque, largement plausible à cet
égard, d’une victoire du non, au motif que les Français
ont pris l’habitude de répondre en ces circonstances à
une autre question qui leur est posée. Puisque les Français
voteraient « mal » et ne fourniraient pas la réponse
attendue, il devient préférable, plus sûr en tout
cas, de les priver du droit de voter dans le cadre d’un référendum
!
La construction européenne offre malheureusement d’autres
exemples du mépris de l’expression citoyenne et de la souveraineté
populaire auxquelles elle recourt trop souvent. Nous nous souvenons des
cas danois et irlandais qui furent particulièrement édifiants.
Ces deux pays avaient rejeté par référendum des textes
européens, notamment le traité de Maastricht pour le Danemark.
Cela n’avait pas ému outre mesure les partisans de la construction
européenne qui avaient décrété que ces peuples
avaient mal voté. Faisant preuve de clémence, ils leur avaient
offert une « session de rattrapage » : une second référendum.
A charge bien évidemment de « bien voter » cette fois
ci. Les citoyens danois et irlandais « rectifièrent »
alors le tir sous les effets notamment d’une campagne de culpabilisation
et de dramatisation excessive.
C’est à une étape
supplémentaire de la dévalorisation de l’expression
des citoyens comme sujets politiques à laquelle on assiste. Désormais,
il n’est plus question de vote de rectification. Si le peuple est
suspecté de mal voter, les mesures envisagées seront plus
radicales : le peuple se verra retiré le droit à donner
son avis par la voie référendaire. D’autres décideront
à sa place de ce qui est bon pour lui. Ce n’est plus «
votez une seconde fois puisque vous avez mal voté la première
! », mais « puisque vous risquez de mal voter, vous
ne serez pas autorisés à voter ! ».
Ces procédés sont profondément choquants et augurent
mal de l’avenir d’une construction européenne effectuée
sur ces bases. Le déficit démocratique dont souffre l’Union
européenne ne pourra aller qu’en s’aggravant avec une
telle démarche. La distance entre, d’une part les citoyens,
et d’autre part des institutions jugées éloignées
des préoccupations quotidiennes ou des pratiques stigmatisées
comme trop technocratiques, ne peut que se creuser. C’est d’une
Europe s’appuyant sur la prise en considération de l’expression
de la souveraineté populaire dont nous avons besoin urgemment.
Si elle n’est certainement pas la seule possible (à notre
grand désarroi !), elle est sans aucun doute la seule qui vaille
et qui soit conforme à l’intérêt général.
Francis DASPE 11 11 2003
Breveter sans verrouiller
Aujourd’hui, tout s’achète, tout se paie. Souvent
pour être revendu ultérieurement en réalisant des
marges, mirifiques si possible. Parfois aussi pour étouffer le
marché et créer un monopole, fut-il intellectuel. Ainsi
en est-il des brevets, que la grande industrie, pharmaceutique en particulier,
pose à la moindre avancée scientifique pour se réserver
le privilège de leur exploitation. Peu importe alors que l’intérêt
commun soit servi du mieux possible pour peu que la découverte
soit rentable. Il en découle une course effrénée
à l’appropriation des connaissances, qu’elles soient
réellement nouvelles, qu’on les redécouvre ou plus
simplement les vole à certaines cultures, souvent ancestrales.
Ainsi, les indiens ne peuvent plus appliquer certains de leurs remèdes
de grand-mère au prétexte que Monsanto ou Novartis ont posé
sur la question un brevet. Plus grave encore, il est de bon aloi de laisser
mourir de par le monde des millions de personnes au prétexte éhonté
qu’elles ne peuvent se payer les médicaments de ladite entreprise
et que toute production par l’Etat de médicaments génériques
est proscrite. Heureusement, certains, le Brésil en particulier,
sont là pour s’opposer de front et courageusement à
ces pratiques, mais encourent malgré tout le risque de sanctions
(américaines bien sûr).
Les brevets sont donc une catastrophe et une aberration ? Certes non.
Mais c’est le glissement du secteur de la recherche, du public et
du mécénat vers le privé, qui crée la situation
que nous connaissons actuellement. Le dernier budget français en
est la preuve éclatante. L’Etat n’entend pas assumer
son rôle dans ce domaine, laissant au privé ce qui relève
bien souvent de l’intérêt général. Avec
les conséquences que l’on connaît. La réponse
toute prête qui consiste à dire que les sommes engagées
sont considérables et que l’Etat seul ne pourrait les supporter
est bien sûr à entendre. Celle qui dit que de telles dépenses
privées méritent un retour sur investissement afin de financer
les recherches ultérieures aussi. Mais au-delà du tout ou
rien actuel, il existe des pistes que l’on ne prend pas le temps
d’explorer, de par la volonté des puissants lobbies qui exercent
en sous-main leurs basses œuvres.
Une rupture totale serait de remettre la recherche, non pas entre les
mains de « l’Etat », mais au sein d’un pool de
pays qui, comme ils ont su le faire pour l’aéronautique par
exemple, pourraient allier coopération financière et scientifique.
Cela demanderait un nombre important d’adhérents à
ce projet et la participation des uns et des autres pourrait se faire
selon les ressources disponibles en monnaie, hommes ou structures, à
la seule condition que les voies soient communes et la coordination de
mise. Bien sûr les participations des uns et des autres ne sauraient
être égales dans l’absolu, mais reverser des parts
égales en pourcentage de PIB, comme cela se fait pour d’autres
organismes, pourrait être une réponse possible.
Un partenariat demanderait sinon à être créé
entre les Etats et les grands groupes soutenant la recherche afin que
ces derniers ne puissent plus profiter de leurs brevets à des fins
uniquement mercantiles. Que soit alors créé un « devoir
d’humanisme » pour que des génériques puissent
être produits dans les régions qui de toute façon
ne représentent, du fait de leur pauvreté, pas un marché
potentiel. Les marges en vigueur sont tellement considérables que
le report sur les pays bénéficiant d’une protection
sociale plus ou moins vigoureuse ne saurait être rédhibitoire
pour peu qu’une volonté politique globale soit là
encore derrière. Que pour le moins certains secteurs soient pour
tout ou partie à l’abri de brevets trop protectionnistes.
On le voit, toute réponse qui peut et doit être apportée
ne peut l’être qu’à l’échelle internationale,
ces grands groupes étant eux-mêmes des multinationales, et
l’objet de leurs recherches souvent un point commun à une
grande frange de l’Humanité. Mais pour cela, il faut que
les décideurs, qu’ils soient au pouvoir ou à la tête
de ces nouvelles institutions qui régissent le monde, se décident
à voir que toute action, quelle qu’elle soit, se doit d’être
au bénéfice de l’Humain et non du marché, que
ce dernier n’est pas une fin en soi mais bien l’élément,
dans le système actuel, devant amener chaque individu à
la condition la meilleure possible. Malheureusement encore un vœu
pieux pour l’instant.
François COCQ, 12 11 2003
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